Le croissant et la faucille

Deux questions polémiques ont, entre autres, agité le contexte de l’inflation du terme « islamogauchiste » ces derniers jours. La première était de savoir ce que ce terme recouvrait exactement, afin de pouvoir en donner une définition ; la seconde était de savoir si le concept derrière le terme était scientifique.

Bien évidemment, on ne peut pas répondre à la seconde question sans répondre à la première. Mais ce qui m’intéresse bien plus, au-delà du terme en lui-même, ce sont les effets discursifs que celui-ci produit dans la sphère publique. Et c’est là que l’analyste de discours que je suis a repris ses outils favoris pour faire de la recherche : une théorie du discours, une méthodologie d’analyse correspondante – et, bien sûr, quelques outils indispensables comme Facepager, Wordsmith, Iramuteq ou encore Tropes.

Si ce billet de carnet de recherche constitue une ébauche pour ce qui pourrait plus tard devenir un article scientifique, il permet au moins de donner quelques premiers résultats. Pour cela, je me base sur plusieurs éléments. Tout d’abord, le fait qu’une analyse outillée des occurrences linguistiques donne des clés sur les représentations sociales qui en émergent (Bendinelli 2011). Deuxièmement, le fait que les éléments sémantiques se parlent (Barbazan 2006) au sein d’environnements interdiscursifs distincts (Garric & Longhi 2013) qui peuvent être construits en corpus (Baker 2006) : en gros, au sein de l’espace médiatique, l’utilisation de certains termes provoque des réactions en chaîne, comme les ondes d’un caillou jeté dans un plan d’eau. Il s’agit ici d’une approche systémique du discours (Wagener 2019) : un fait de langue n’a de sens que lorsqu’il est observé par rapport à son contexte d’émergence, et que si l’on tente d’étudier les liens que ce fait de langue tisse avec son environnement. D’une certaine manière, il s’agit d’une approche systémique et écologique des discours, qui renvoie à la notion de nexus (Lo Monaco, Rateau & Guimelli 2007).

L’un des premiers éléments de l’analyse montre que le terme « islamogauchisme » (ou « islamo-gauchisme », pour sa variante graphique) constitue en fait un idéologème (Kristeva 1968, Angenot 1977). Plus avant, je propose le fait de le déterminer comme un dextro-idéologème, soit un terme idéologique prioritairement utilisé par la droite, avec un positionnement axiologique qui dévalorise le camp politique adverse (l’analyse suivante va rapidement permettre de confirmer cette première hypothèse). D’ailleurs, en miroir, cela permet également de se poser la question des sinistro-idéologèmes (comme « lutte » par exemple) ; dans les deux cas, il s’agit de termes particulièrement marqués, qui ont d’ailleurs des effets spécifiques sur les environnements discursifs.

Pour pouvoir travailler sur l’ensemble de ces éléments, je me suis amusé à constituer un corpus subdivisé en deux parties :

  • Un sous-corpus constitué de 55 textes de presse qui traitent de la polémique de l’islamogauchisme, qui totalisent 50914 mots ;
  • Un sous-corpus constitué de 36 ensembles de 90089 mots, basé sur l’extraction de commentaires à partir d’articles postés sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Youtube et Reddit) et directement liés à la polémique.

Pour les réseaux sociaux, il est important d’apporter la précision concernant la constitution du corpus et ses spécificités, notamment le fait que les éléments ont été récoltés entre le 16 et le 23 février 2021 :

  • Commentaires concernant 29 articles Facebook publiés sur les pages de médias nationaux (Marianne, Le Monde, Libé, L’Express, Le Point, Le Parisien, L’Obs, Valeurs Actuelles, Mediapart) ;
  • Commentaires sur Reddit concernant trois fils de discussion (sur le piège de l’alt-right, la réalité de l’islamogauchisme ou encore la réaction du CNRS) ;
  • Commentaires sur Youtube concernant trois vidéos qui traitent du soutien d’Aurore Bergé à Frédérique Vidal, du face à face entre Frédérique Vidal et Jean-Pierre Elkabbach, et d’une vidéo du Media concernant la croisade de Macron contre l’islamogauchisme ;
  • Enfin, un corpus de 700 tweets (100 par journée de récolte) impliquant le hashtag #islamogauchisme.

L’idée est de ce dire qu’avec une telle représentativité, on peut être amené à se faire une idée de la manière dont le terme « islamogauchisme » provoque débats, polémiques et échanges au sein de la sphère publique et médiatique.

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Grâce à une première analyse avec Iramuteq, on remarque assez rapidement que l’ensemble du corpus répond évidemment aux grands éléments de l’actualité qui ont permis à la polémique d’émerger. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est le fait que l’on retrouve immédiatement des termes comme « islam », « musulman », « islamiste » ou « gauchiste », qui montrent nettement la manière dont le débat tourne. C’est d’ailleurs tous le piège du terme « islamogauchiste », mot-valise s’il en est, puisqu’il repose sur une double généralité particulièrement floue, qui n’est pas utilisée pour désigner clairement ce à quoi elle fait référence, mais pour attaquer une certaine catégorie de population :

  • D’une part, la forme « islamo » qui est particulièrement trompeuse : fait-elle référence à l’islam, à l’islamisme, aux islamistes ou aux musulmans ? Il s’agit ici d’une véritable arme discursive qui ne permet pas de distinguer fondamentalistes, terroristes ou simples pratiquants ;
  • De l’autre, la forme « gauchisme » qui est tout autant généralisatrice : comme on le sait (et c’est peu dire), les courants à gauche sont suffisamment nombreux et parfois notoirement éloignés : communisme, socialisme et social-démocratie se retrouvent mis dans le même sac.

Iramuteq permet de générer un nuage de mots (en conservant exclusivement les termes de plus de 50 occurrences dans le corpus) qui donne immédiatement une première température du corpus. Bien évidemment, cette première approche est insuffisante, et ce qui m’intéresse, c’est le réseau de sens proposé par Iramuteq pour mieux cerner les liens entre les items du corpus (obtenu grâce à l’opération d’analyse des similitudes).

Ce schéma nous montre plusieurs choses :

  • D’abord, il semble indiquer isoler à la fois le débat sur la scientificité du terme islamogauchisme (à l’ouest) tout comme le contexte particulier de l’université au sein de la République (au sud).
  • A l’est, nous pouvons distinguer nettement que le terme « gauche » émerge de manière nettement identifiable, là où le terme « droite » paraît plus ténu – ce qui aurait tendance à indiquer que l’on parle ici plus de la gauche que de la droite, et que donc le terme « islamogauchisme » est bien utilisé pour corneriser la gauche française.
  • Au nord enfin, c’est toute la dimension polémique et politique qui est matérialisée, avec la présence de Frédérique Vidal, de Jean-Michel Blanquer ou encore de Pierre-André Taguieff, à qui ont attribue souvent (et injustement) la paternité du terme.

Enfin, c’est l’analyse factorielle de correspondance, toujours avec Iramuteq, qui nous donne la répartition des grands ensembles signifiants du texte en plusieurs classes, ici au nombre de trois, et qui expriment plusieurs dimensions du texte.

La première classe (classe 3) contextualise l’émergence de la polémique et les différents acteurs qui s’y retrouvent impliqués, du point de vue de l’actualité. Viennent ensuite deux classes dans ce dendrogramme : une classe 2 qui est plutôt concentrée sur les questions idéologiques ou intellectuelles, et une classe 1 majoritaire dans le corpus (un peu plus de 50%) qui est axée sur des réactions à cette actualité polémique.

La distribution des classes au sein des variables du corpus est intéressante – et ici, c’est surtout la classe 1 qui m’intéresse, car elle mobilise notamment le terme « gens » qui indique potentiellement une réaction ou une analyse générale par rapport à la situation. Il semble que Reddit, Youtube et Facebook y soient d’ailleurs surreprésentés, là où Twitter bascule plutôt de la classe 3, celle de l’actualité politique.

Alors, à quoi fait référence le terme « gens », justement ? Petit extrait du corpus :

  • « on se dit laïque mais presque tous nos partis politiques se battent pour avoir le vote des musulmans ou le vote des cathos avec des proposions de mesures faites pour ces gens là » (Reddit)
  • « personnellement ça me fait chier je m en branle de la religion des gens j en ai strictement rien à foutre de leurs croyances et s ils pouvaient arrêter de me faire chier avec leurs putain d histoire ça serait cool » (Youtube)
  • « la fachosphere est en train de gesticuler et inventer de faux problèmes pour endoctriner les gens mais en réalité ils font juste de la promotion de l islam et tant mieux que le seul fait de le reconnaitre publiquement puisse faire polémique » (Gilles Goldnadel dans Le Figaro)
  • « qanon ou le wokisme les études sociale ne sont pas répréhensibles en elles même mais quand des gens les utilisent à des fins politiques ce qui est le cas maintenant cela devient un problème » (Reddit)
  • « les gens qui exercent dans ces disciplines sont bien sûr persuadés de leur qu ils font de la science du plus haut niveau et sont tellement investis dans leur travail et en un sens heureusement que ce n est pas à eux de dire si leur discipline est pertinente ou non » (Facebook)
  • « l islamogauchisme c est plutôt l idée générale véhiculé par des gens s identifiant bien comme progressiste et de gauche que toute critique de l islam est obligatoirement fasciste de droite» (Youtube) 

D’autres co-occurrences sont particulièrement intéressantes. Le logiciel Wordsmith, par exemple, permet d’aller plus loin dans le détail des constructions d’environnements lexicaux, afin de pouvoir étudier la manière dont « islamogauchisme » mobilise ou non des discussions concernant des termes voisins. Très vite, on se rend compte qu’entre internautes, notamment dans les commentaires des réseaux sociaux suscités, les discussions évoluent à propos des musulmans ou de la gauche en général. Si nous prenons le terme « musulman.e.s », représenté 140 fois dans le corpus, on distingue assez nettement l’évolution des échanges.

D’après ce premier concordiancer extrait grâce à Wordsmith, on remarque que l’islamogauchisme pose en creux la question des musulmans – et c’est d’ailleurs permis par le marais sémantique de ce terme, qui peut embrasser tout autant des terroristes que de simples pratiquants. Il en va de même pour la gauche, d’ailleurs.

Revenir au corpus est intéressant, mais il est également éclairant d’obtenir un troisième avis, plus axé sur les trames narratives. C’est ce que propose le logiciel Tropes, qui n’a pas pour vocation de proposer une approche lexicale du corpus, mais plutôt une approche textuelle généraliste et néanmoins particulièrement éclairante. Ici, notamment, c’est la vision de l’université nourrie par les commentateurs sur les réseaux qui est particulièrement frappante.

Plus généralement, au-delà des tensions entre gauche et droite, évidemment ravivées par ce type de polémique, c’est plus généralement la question des discrimination, et parfois même de leur hiérarchie, qui est mise en exergue au sein du corpus.

Evidemment, une telle étude mérite nombre d’approfondissements, et j’invite d’ailleurs celles et ceux qui le souhaitent à me contacter pour pouvoir récupérer ce corpus. Mais ce que je remarque, en tant qu’analyste de discours, c’est que le débat sur l’islamogauchisme a les effets suivants :

  • Poser la question de la perméabilité de l’enseignement supérieur et de la recherche aux débats de société et à leur violence sociale ;
  • Mettre en lumière de fortes dimensions idéologiques portées par celles et ceux qui emploient ce terme, avec nombre d’idéologèmes qui se retrouvent réactivés au fur et à mesure des discussions ;
  • Introduire, et c’était à craindre, de nouvelles discussions sur l’islam et les musulmans en général, qui se retrouvent une fois de plus pris en otage dans un débat politique qui les dépasse largement ;
  • Indiquer qu’il y aurait un agrégat d’individus et de communautés qui constitueraient une menace pour la République et la démocratie (de manière simplifiée : la communauté musulmane et les individus se situant à gauche de l’échiquier politique), ce qui légitimerait de facto la position des individus se situant à droite comme ardents et seuls défenseurs du modèle social et politique français.

La présence du terme « islamogauchisme », à l’évidence, ne permet pas de poser sereinement un ensemble de débats et de questions qu’il serait pourtant utile de pouvoir poser. Peut-être est-ce, précisément, parce qu’une forme d’idéologie républicaniste empêche de poser un certain nombre de questions de société, en les transformant systématiquement entre les défenseurs et les agresseurs de la République. Peut-être serait-il temps, à tout le moins, de sortir de cette posture théocratique, qui masque assez mal un modèle républicain qui s’est érigé en véritable religion d’Etat.

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