Albin Wagener
Enseignant-chercheur en analyse de discours et communication
Abonné·e de Mediapart

22 Billets

1 Éditions

Billet de blog 31 mars 2022

Albin Wagener
Enseignant-chercheur en analyse de discours et communication
Abonné·e de Mediapart

Présidentielle, éclipse des législatives et danger d'une coalition des droites

Avec l'omniprésence des élections présidentielles, on a tendance à oublier que les élections législatives arrivent juste derrière. Pourtant, un duel Macron-Le Pen au second tour devrait nous alerter au sujet du scrutin suivant, car il aurait tout d'un scénario dramatique et particulièrement dangereux.

Albin Wagener
Enseignant-chercheur en analyse de discours et communication
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En France, l’obsession de l’élection présidentielle et la figure salutaire du chef d’Etat font souvent oublier une chose essentielle : accéder au pouvoir pour la fonction suprême n’a évidemment rien d’anodin, mais encore faut-il être en position de faire appliquer son programme. En d’autres termes, encore faut-il être capable de gouverner, proposer des lois et les voter. Et comme nous sommes en démocratie, le rôle du parlement est crucial dans ce sens, même si ces 5 dernières années l'ont rendu particulièrement servile, avec l’image de députés godillots LaREM, votant toutes les mesures le petit doigt sur la couture du pantalon – quitte à refaire voter pour obtenir le résultat voulu.

L'hyperpersonnalisation de la présidentielle occulte le fait que le Parlement (soit l’Assemblée nationale et le Sénat) représente un pouvoir et un contre-pouvoir salutaire ; avec l’affaire McKinsey qui secoue le gouvernement actuel juste avant les élections présidentielles, il est facile de s’en rendre compte. Ici, sans un Sénat d’opposition, ce type de révélation n’aurait jamais pu être envisagé. Dans tous les cas de figure, il est bon de garder en tête que même si l’élection présidentielle nous donne l’illusion d’un pouvoir représenté par un seul homme ou une seule femme, le gouvernement du pays se fait de manière collective, dans un système bicaméral avec ses avantages, ses limites, ses luttes d’influence et ses stratégies politiques.

Mais revenons un instant à l’élection présidentielle. Dans l’hypothèse d’un duel Macron-Le Pen (le plus probable à l’heure où j’écris ces lignes), il y a fort à parier pour que les sujets collent aux thématiques de l'extrême-droite et que les premières lois visent à satisfaire l'électorat des présidentielles. En d’autres termes, l’immigration, la sécurité et les ridicules questions d’identité auront alors le vent en poupe. Pour autant, y aura-t-il majorité absolue pour voter les lois voulues par le président Macron, en cas de second mandat ? Pas sûr du tout, tant la configuration de 2017 est différente de celle de 2022 – on pourrait même envisager qu’un dégagisme à l’envers fasse sauter bon nombre de députés de la majorité en place, alors même que c’est le même phénomène qui leur avait permis d’obtenir leur mandat.

En cas d’élection d’Emmanuel Macron pour un second mandat, donc, il y a peu de chance pour que LaREM emporte la mise ; il est probable que nous assistions plutôt au scénario d’une coalition des droites – et les tractations actuelles, nonobstant le ralliement sans surprise de quelques figures des ruines du Parti socialiste, vont plutôt dans ce sens. Avec ce que l’on connaît du glissement vers les extrêmes, cela signifie que la population française va souffrir à la fois sur les questions sociales, mais également sur les questions d’identité et de sécurité. Macron devra contenter cet électorat, puisque c’est cet électorat qui sera venu lui contester sa victoire au second tour, par le biais de la présence de Marine Le Pen. A l’inverse, si la candidate du Rassemblement national l’emporte, le scénario risque de ne pas beaucoup changer ; le RN ne gouvernera pas seul, et il en sera bien incapable du point de vue des élections législatives. Là aussi, c'est une coalition des droites qui risque de se mettre en place, trahissant probablement les rares promesses sociales de Marine Le Pen pour glisser du côté des franges les plus libérales des Républicains, notamment. Dans tous les cas, l'extrême-droite aura gagné sur ses thématiques, aux dépens d’une population qui sera bercée d’illusions.

En d’autres termes, si les législatives suivent le second tour annoncé, alors ce n’est pas à une victoire de la droite que nous assisterions, mais à une victoire totale de toutes les droites, qui déclencheraient de véritables agressions sur les terrains sociaux, économiques, identitaires et sécuritaires. Cela peut paraître exagérément alarmiste pour le moment, mais des coalitions larges, chargées de contenter plusieurs courants en même temps, dans un faux esprit manipulatoire d’union nationale, peuvent se retrouver en position de force pour aller encore bien plus loin que ce que nous imaginons pour le moment.

Selon moi, le duel Macron-Le Pen n’est pas simplement mortifère pour la qualité du débat, comme l’indiquent plusieurs commentateurs et toutologues, mais également pour le résultat concret sur nos vies. En revanche, l’on pourrait se dire qu’en cas de second tour Macron-Mélenchon, il y aurait peut-être une chance d’obtenir une opposition structurée à l’Assemblée nationale (une éventuelle coalition des gauches), notamment. Et si jamais Jean-Luc Mélenchon gagnait, même si ce scénario paraît fantaisiste à l’heure où j’écris ces lignes ? Quid de la gouvernance ? Si le candidat de l’Avenir en commun gagnait, en troisième homme, il ne serait pas non plus en position de gouverner seul, évidemment. Dans cette configuration, une hypothèse réaliste plaiderait donc pour une coalition des gauches suite aux élections législatives. Cette coalition s’effectuerait probablement avec le Parti communiste et Europe Ecologie les Verts, et peut-être avec quelques restes du Parti socialiste – sans même parler d’autres mouvements politiques en émergence. Mais si cette hypothèse se réalise, cela signifie que le barycentre politique serait bien différent.

A ce stade, l’hypothèse d’un bulletin de vote Mélenchon, si vous êtes de gauche mais que ce n'est pas votre candidat, c'est la meilleure chance que vous ayez pour que votre parti de cœur participe à une majorité et à un gouvernement, et que des membres éminents d’EELV, du PCF ou du NPA, notamment, y figurent en bonne place. Dans l’hypothèse d’une législative de coalition des gauches, c’est clairement le gouvernement que l’on aurait : pourquoi ne pas imaginer Eric Piolle, Julien Bayou ou encore Elsa Faucillon en ministrables – voire même Philippe Poutou ? Il s’agit de cas de figure qu’il ne faut pas balayer ; actuellement, vu les sondages à dix jours du premier tour, voter pour un candidat de cœur aux présidentielles, c'est l’empêcher de participer à un gouvernement. Voter pour un candidat de "raison" comme Jean-Luc Mélenchon, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit et que c’est aussi ce qui frustre une partie de l’électorat de gauche en ce moment, c'est permettre à un candidat de cœur de participer à un gouvernement et de peser dans la proposition et le vote des lois. Bref, de lui permettre de changer les choses concrètement – puisque lorsque l’on vote pour un candidat de cœur, c’est bien cela que l’on souhaite. Il s’agit ici d’un calcul qu'il ne faut surtout pas ignorer dans cette séquence politique.

C’est probablement aussi pour cela que de plus en plus de personnalités s’engagent auprès de Jean-Luc Mélenchon, au-delà du programme de l’Avenir en commun. C’est aussi pour cela que je soutiens ce vote, de mon côté, au risque de fatiguer. Si Yannick Jadot avait été le troisième homme, j'aurais tout autant appelé à voter pour lui, car il aurait représenté mon candidat de raison plus que on candidat de cœur. Cependant, du point de vue de l’imminence des élections législatives et des possibilités de gouverner pour changer les choses face à l’urgence climatique ou aux inégalités sociales, voter Yannick Jadot ou Fabien Roussel, c'est dynamiter les chances d'un gouvernement dans lequel ils pourraient figurer – et les empêcher donc d’accéder à des positions de ministres susceptibles d’impulser des réformes capables de changer le quotidien des français. Voter pour eux, c’est clairement voter contre eux, puisqu’ils ne sont, ni l’un ni l’autre, en position de remporter l’élection présidentielle. En revanche, ils restent en position pour participer à un gouvernement d’union des gauches qui pèserait infiniment plus, sur nos vies quotidiennes, que quelques malheureux pourcents à une élection.

Pour une multitude de raisons climatiques, sociales et économiques, je préfère un gouvernement d’union des gauches plutôt qu'un gouvernement d’union des droites. C'est en ayant ça en tête et au cœur que mon vote est, désormais, déterminé pour le premier tour des présidentielles.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Entre les États-Unis et l’Europe, l’ombre d’une guerre commerciale
L’adoption d’un programme de 369 milliards de dollars par le gouvernement américain, destiné à attirer tous les groupes sur son territoire, fait craindre une désindustrialisation massive en Europe. Les Européens se divisent sur la façon d’y répondre. 
par Martine Orange
Journal — Services publics
« RER régionaux » : une annonce qui masque la débâcle des transports publics
En lançant soudainement l’idée de créer des réseaux de trains express dans dix métropoles françaises, Emmanuel Macron espère détourner l’attention du délabrement déjà bien avancé de la SNCF et de la RATP, et du sous-investissement chronique de l’État.
par Dan Israel et Khedidja Zerouali
Journal — Fiscalité
Le budget de la ville de Paris est-il vraiment une escroquerie ?
Le ministre des comptes publics Gabriel Attal estime que la gestion budgétaire de la mairie de Paris s’apparente à une pyramide de Ponzi. Une vision caricaturale, qui plus est venant d’un gouvernement qui creuse le déficit de l’État à coups de baisses d’impôts.  
par Mathias Thépot
Journal
La ministre Caroline Cayeux démissionne en raison d’un patrimoine « sous-évalué »
Caroline Cayeux a démissionné de son poste de ministre déléguée aux collectivités territoriales. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique s’apprêtait à statuer sur son cas, lui reprochant des irrégularités dans sa déclaration de patrimoine.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Lettre d'Iraniens aux Européens : « la solidarité doit s'accompagner de gestes concrets »
« Mesdames et messieurs, ne laissez pas échouer un soulèvement d’une telle hardiesse, légitimité et ampleur. Nous vous demandons de ne pas laisser seul, en ces temps difficiles, un peuple cultivé et épris de paix. » Dans une lettre aux dirigeants européens, un collectif d'universitaires, artistes et journalistes iraniens demandent que la solidarité de l'Europe « s'accompagne de gestes concrets, faute de quoi la République islamique risque de durcir encore plus la répression ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Témoignage d'une amie Iranienne sur la révolution en Iran
Témoignage brut d'une amie Iranienne avec qui j'étais lorsque la révolution a débuté en Iran. Ses mots ont été prononcés 4 jours après l'assassinat de Masha Amini, jeune femme Kurde de 22 ans tuée par la police des moeurs car elle ne portait pas bien son hijab.
par maelissma
Billet de blog
Révolution kurde en Iran ? Genèse d’un mouvement révolutionnaire
Retour sur la révolte en Iran et surtout au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, Ouest de l’Iran) qui a initié le mouvement et qui est réprimé violemment par le régime iranien dernièrement (plus de 40 morts en quelques jours). Pourquoi ? Voici les faits.
par Front de Libération Décolonial