CONQUÉRIR LA DÉMOCRATIE ET LA JUSTICE SOCIALE
Alejandro Teitelbaum
I.A la demande généralisée d'augmentation des salaires des personnes qui vivent, toujours plus étroitement, de leur travail et que les actionnaires et des spéculateurs apportent une partie de leurs profits astronomiques et indécents au rééquilibrage des finances de l'État pour améliorer les services publics décrépis (santé, éducation, transports publics, énergie, etc.) , s'ajoute désormais la dénonciation de la violation flagrante de la soi-disant démocratie, avec le non-respect par le gouvernement du vote de l'AN mettant en place une taxation des superdividendes (exit la séparation des pouvoirs) et la réquisition du personnel des raffineries (exit le droit de grève).
QUESTION :
De quel type de démocratie représentative parlent-ils ?
En 2017 nous écrivions : ... Il est de plus en plus évident que le mythe de la démocratie "représentative", ou de la "démocratie délégative" comme certains l'appellent, est en état de décomposition avancée. Cette démocratie consiste à ce que les citoyens soient périodiquement appelés à choisir entre différents noms sur le bulletin de vote et à opter pour ceux qu'ils croient - après avoir subi un lavage de cerveau pendant la campagne électorale - être les personnes qui représenteront le mieux leurs intérêts et leurs opinions, en leur déléguant - sans limitation ni contrôle ultérieur - le pouvoir de décider de tout ce qui peut affecter leur propre existence d'une manière ou d'une autre..... ... Le vote des citoyens subit le conditionnement de la propagande électorale canalisée par les oligopoles médiatiques gouvernementaux ou au service des secteurs de la bourgeoisie opposés au gouvernement en place, où les propositions alternatives de certains mouvements de gauche n'apparaissent pratiquement pas. En règle générale, les élus font le contraire de ce qu'ils ont promis. Parce que - comme le pensent les politiciens professionnels et certains le disent à haute voix - c'est une chose de faire campagne pour des élections et une autre de gouverner. Depuis quelques années, de nombreux citoyens ont cessé de croire en ce système et l'ont montré en s'abstenant de voter (les chiffres de l'abstentionnisme sont de plus en plus élevés) ou en déclarant, dans différentes enquêtes, leur manque total de confiance dans les politiciens et les partis politiques en général. Ce dernier point se reflète également dans la chute verticale du nombre de membres des partis, toutes tendances confondues. En remplacement de la partitocratie, des mouvements hétéroclites d'"indignados" apparaissent, qui finissent par s'éteindre.
Un autre élément qui montre la dégradation progressive de la démocratie représentative est l'analyse de la composition sociale des parlements - la supposée "représentation populaire" - où les classes populaires, et en particulier les ouvriers, n'ont jamais été représentés proportionnellement à leur poids démographique. Et au cours des dernières décennies, la courbe de cette représentation a été descendante jusqu'à ce qu'elle soit aujourd'hui, en ce qui concerne les travailleurs, presque nulle. Les taux les plus élevés correspondent, dans certains pays, aux périodes où les partis communistes et sociaux-démocrates qui comptaient une proportion relativement élevée de travailleurs dans leurs rangs, ce qui se reflétait en partie dans leur représentation parlementaire. Mais aujourd'hui, le divorce entre les partis sociaux-démocrates et communistes et les classes ouvrières c’est un fait et cela se reflète dans leurs représentations parlementaires.
Par exemple en France, dans la première Assemblée nationale d'après-guerre, où le parti communiste avait 150 députés sur 522, les ouvriers et employés représentaient 18,8% des députés, le taux le plus élevé depuis la création de l'Assemblée nationale en 1871. Déjà en 1958, ce taux était tombé à 4 %, en 1967 il est passé à 9 % et en 2012 il était de 2 %. Alors que dans la société française, les ouvriers et les employés représentent près de 50% de la population active[1] .
Environ 80% des députés français entrés au Parlement en 2007 et 2012 sont issus des catégories supérieures de la population (industriels, chefs d'entreprises, professions libérales, cadres supérieurs, etc.) catégories qui représentent entre 13 et 14% de la population[2],
Un tableau statistique, tiré d'enquêtes réalisées par l'Institut de recherche sur les élites parlementaires de l'Université de Salamanque, fournit les données suivantes sur le pourcentage de députés d'origine ouvrière ou artisanale dans certains pays d'Amérique latine : Argentine 2,2 % ; Bolivie 11,2 ; Chili 4,6 ; Uruguay 8,3 et Brésil 0,8 % [3].
En Espagne, 95% des députés élus lors des élections du 20 décembre 2015 ont un diplôme universitaire (Partido Popular 99%, PSOE 96%, Podemos 88%, Ciudadanos 93% et d'autres atteignent 100%). Information publiée dans El País (Espagne), p. 19, le 27/12/2015.
Les récentes élections en France (2017) sont un véritable archétype, de la "démocratie représentative" de l'État bourgeois contemporain. Macron, catapulté par le capital financier et avec la complicité de certains dirigeants politiques et avec le soutien inconditionnel des médias et de ses patrons, a obtenu au premier tour de l'élection présidentielle 32% des suffrages exprimés et 16% des inscrits sur les listes électorales, car il y a eu 50% d'abstentions. Au second tour, où s'affrontaient Macron et Marine Le Pen, un tiers des électeurs ont choisi de ne pas voter pour l'un ou l'autre, soit en s'abstenant, soit en déposant un bulletin blanc ou nul. Macron a remporté une victoire confortable avec 66 % des votes positifs, motivé avant tout par le fait d'empêcher le triomphe de l'extrême droite. Lors des élections législatives qui ont suivi les élections présidentielles, 7878 candidats de plus d'une douzaine de partis se sont présentés. 135 d'entre eux (2 %) ont déclaré être des ouvriers. Parmi les partis ayant une chance d'avoir des députés ouvriers élus, le parti communiste, le Front insoumis, le Front national et les écologistes ont présenté 7 ou 8 candidats travailleurs. Les partis de centre-droit et le parti socialiste n'ont pas présenté de candidats ouvriers et les marcheurs un. Tous les candidats ouvriers, qui se présentaient dans les districts où leur parti respectif avait le moins de chances, ont été éliminés au premier ou au second tour et le résultat est qu'il n'y avait AUCUN député ouvrier dans le Parlement de 2017. Malgré le fait qu'ils constituent 20,5% de la population active de la France.
Quant à la représentativité formelle des députés, on peut faire le calcul suivant : au second tour, seuls 43% des inscrits ont voté (il y avait un record historique d'abstentions : 57%). Les gagnants ont obtenu globalement environ 55% des voix. On peut donc dire que les députés représentent 25% du corps électorale. En ce qui concerne la représentation parlementaire par parti, le système d'élection uninominal par district produit des résultats aberrants : En Marche, de Macron, qui représente au mieux un tiers de l'électorat, dispose de 60% des députés. La plupart d'entre eux appartiennent au monde des affaires.
On peut donc dire que le taux de représentation des couches socio-économiques dans les parlements est inversé par rapport à la réalité sociale. En d'autres termes, les couches sociales les plus riches et les moins nombreuses sont surreprésentées et les plus modestes et les plus nombreuses sont sous-représentées.
Il existe donc, pour l'exercice de la fonction parlementaire, un processus de recrutement sélectif et de classe qui passe par les organes politiques (de droite comme de gauche) et les groupes corporatifs les plus forts économiquement.
Pour reprendre la terminologie utilisée actuellement contre les travailleurs en grève, on peut dire qu'au niveau politique institutionnel, une minorité de privilégiés tient en otage la majorité du peuple français.
Il est de plus en plus clair que dans les conditions du capitalisme contemporain, monopoliste et impérialiste et en état de crise permanente, il n'y a plus de place pour la participation populaire à la prise de décisions, puisque l'État et les institutions interétatiques sont totalement fonctionnels à la reproduction et à la préservation du système. Un premier constat est que, tant que le système dominant dispose du consensus des majorités populaires, c'est-à-dire tant qu'elles acceptent la délégation de la direction de l'État aux classes exploiteuses et à leurs agents politiques, le système peut se permettre des régimes dits démocratiques et même progressistes, meilleurs garants de sa continuité et de sa stabilité que les régimes ouvertement dictatoriaux. Lorsque le consensus prend fin, la "démocratie représentative" prend fin, et les coups d'État et les dictatures s'installent.
Les analyses de Marx sont un outil indispensable pour comprendre les questions de l'État et de la "démocratie représentative" et pour les replacer dans leur contexte historique, économique et social. Contrairement aux théoriciens bourgeois de l'État qui considèrent que l'État est au-dessus des classes et agit comme un arbitre entre elles.
L'État est un produit de la société de classe et fonctionne comme un appareil de domination et de répression des classes dominantes sur les classes subordonnées. Toutes ses strates remplissent cette fonction : les élites dirigeantes politiques et économiques, la bureaucratie, l'armée, la police, le système judiciaire, le système éducatif, etc.
À travers l'État, une minorité exploiteuse exerce sa dictature sur les majorités exploitées. Même si elle prend la forme d'une démocratie représentative. L'État est un organe de domination de classe, un organe d'oppression d'une classe par une autre, c'est la création de " l'ordre " qui légalise et renforce cette oppression, amortissant les heurts entre les classes. Engels, écrivait en 1891 : "Dans la république démocratique, la richesse exerce son pouvoir indirectement, mais d'une manière d'autant plus sûre". L'exerce, d'une part, par la "corruption directe des fonctionnaires" (Amérique), et, d'autre part, par l'alliance du gouvernement avec la Bourse (France et Amérique).
Donc, la décision de Bruno Le Maire de ne pas tenir compte d'un vote de l'AN et les réquisitions des travailleurs en grève expose davantage la nature fictive de la démocratie représentative et de la division des pouvoirs.
Certains citoyens semblent désormais s'apercevoir de cette réalité. Mais, la grande majorité d'entre eux continuent de penser qu'il n'existe pas de meilleur système politique auquel aspirer que celui qui prévaut dans les soi-disant démocraties occidentales. Ainsi, il ne fait pas partie de leurs projets de rechercher un changement qualitatif dans un système qui, surmontant le capitalisme, parvient à être réellement démocratique, fondé sur la justice sociale, inspiré par la Commune de Paris.
II.Il ne va pas de soi que la mentalité des gens, façonnée par l'éducation à tous les niveaux, par les médias et par l'intelligentsia dominante, va changer spontanément. C'est un processus long, semé d'embûches.
Jusqu'à ce que la majorité des travailleurs prennent conscience du fait qu'ils sont exploités, et de leur énorme pouvoir potentiel pour changer la société et construire une société véritablement humaine, fraternelle et solidaire.
Ceux qui veulent vraiment contribuer à un tel changement doivent d'abord se dissocier complètement des idéologies et des cultures dominantes[4] et agir à la lumière des indications formulées par Gramsci : " Une classe qui parvient à diriger, et pas seulement à dominer, dans une société économiquement fondée sur l'exploitation de classe, et dans laquelle elle veut perpétuer cette exploitation, est obligée de recourir à des formes d'hégémonie qui dissimulent cette situation et mystifient cette exploitation : elle a donc besoin de formes d'hégémonie propres à susciter un consensus manipulé, un consensus d'alliés subalternes. Une relation d'alliance dans une société structurée sur l'exploitation de classe est impossible d'une autre manière.
La situation de la classe ouvrière dans la lutte pour sa propre hégémonie est différente. Alors que l'hégémonie bourgeoise, en essayant de concilier des intérêts opposés et contradictoires, est structurellement incapable de transparence, parce qu'elle doit masquer l'antagonisme des relations économiques et cacher en quelque sorte la réalité, le premier intérêt du prolétariat est précisément le dévoilement des tromperies idéologiques qui cachent la dialectique de la réalité. C'est justement le signe distinctif du marxisme comme philosophie de la praxis : le marxisme "ne tend pas à résoudre pacifiquement les contradictions existant dans l'histoire ou dans la société, mais est la théorie même de ces contradictions ; il n'est pas l'instrument de gouvernement des groupes dominants pour parvenir à un consensus et exercer une hégémonie sur les classes subalternes : c'est l'expression de ces classes subalternes qui veulent s'éduquer à l'art du gouvernement et qui souhaitent connaître toute la vérité, même la vérité désagréable, et à éviter les tromperies de la classe supérieure et, a fortiori, d'elles-mêmes (Gramsci, Cahiers de prison, 1320). Ainsi, en pensant aux classes subalternes qui tentent de s'éduquer à l'art du gouvernement, Gramsci peut parler d'une relation d'hégémonie qui est aussi, nécessairement, "une relation pédagogique". Il s'agit cependant d'une pratique pédagogique dans laquelle "le lien entre le maître et l'écolier est un lien actif, fait de relations réciproques et [dans lequel], par conséquent, chaque maître est toujours un écolier, et chaque écolier, un maître" (Gramsci, Cahiers...1331). Une hégémonie sans tromperie est donc ce qui distingue l'hégémonie du prolétariat de l'hégémonie bourgeoise : c'est pourquoi Gramsci ne se lasse pas de souligner que " dans la politique de masse, dire la vérité est une nécessité politique " (Gramsci, Cahiers... 700). C'est évidemment le contraire du principe bien connu de la tradition bourgeoise, selon lequel la capacité de mentir est essentielle à l'art de la politique, "savoir dissimuler avec ruse ses véritables opinions et les véritables fins que l'on vise" (Cahiers... 699)"[5].
Il y a plus de quatre-vingt-dix ans, en juin 1930, un intellectuel argentin, Aníbal Ponce, a dit ce qui suit dans une conférence qu'il a intitulé Les devoirs de l'intelligence donnée à la Faculté des sciences économiques de l'université de Buenos Aires :
"Bien que l'histoire se fasse dans la conscience des hommes, nous obéissons à des courants puissants qui nous font bouger. Sans une étude profonde de la réalité sociale, sans une connaissance approfondie de ses penseurs et de ses théoriciens, sans la réflexion critique qui supprime ou compense les déficiences d'une idéologie, sans la maturité que seules les méditations précocement commencées peuvent donner, toute invocation de la révolution, aussi retentissante soit-elle, ne dépassera pas un geste ou un salut ».
[1] De quel milieu social sont issus les députés ? Observatoire des inégalités, 2013.
[2] Daniel Gaxie, Questionner la représentation politique. Université de Paris I, Centre Européen de Sociologie et Science, in Savoir/Agir. n° 31, mars 2015.
[3] Constanza Moreira, Entre la protesta y el compromiso. La gauche au gouvernement. Editorial Trilce, Uruguay. 2009. p. 117.
[4] Voir Le monopole imposé des théories justifiant la dictature du grand capital
https://blogs.mediapart.fr/aleteitelbaum/blog/141022/le-monopole-impose-des-theories-justifiant-la-dictature-du-grand-capital
[5] Citations de Gramsci extraites de l'article de Valentino Gerratana Le concept d'hégémonie dans l'œuvre de Gramsci. 1995.