Au Kosovo, l'Allemagne achevait la Yougoslavie

            Il nous faut parler du livre mal fichu et mal écrit de Jürgen Elsässer titré La République Fédérale Allemande (RFA) dans la guerre au Kosovo  (L'Harmattan, octobre 2002, en livrel à 16,50 € - trop cher !) (1), car son enquête journalistique apporte des informations pertinentes, dont nous livrons l'essentiel de la manière la plus simple.

 

 

Comment inventer une raison de guerre (sous-titre du chapitre 2)

 

            « Pour justifier les bombardements, le gouvernement allemand a essayé de présenter comme un objectif depuis longtemps fixé par Belgrade, l'expulsion systématique des Albanais du Kosovo. »

            « Afin d'étayer ces thèses, les événements ont été falsifiés dès 1998 dans leur présentation. (...) Que Fischer et Scharping aient diffusé une contrevérité en toute connaissance de cause ressort d'un document du ministère du même Fischer (...) titre : Analyse de situation du ministère des Affaires étrangères du 18 novembre 1998. »

            « Encore plus instructif est le rapport de la situation au Kosovo du ministère allemand des Affaires étrangères du 19 mars 1999, cinq jours avant le début de la guerre. Ce rapport fut classé très confidentiel à la différence de la source américaine citée, et ne fut publié que plus tard. On y lit : " Contrairement à l'année dernière, la population civile est, en règle générale, prévenue d'une attaque imminente de la part de la VJ (l'armée fédérale yougoslave). D'après la MKV (Mission de Vérification au Kosovo de l'OSCE), les commandants de l'UCK ont cependant sporadiquement mis un terme à l'évacuation de la population civile. D'après les observateurs du HCR, la VJ ne rase pas les villages contrairement à sa manière d'intervenir l'an passé, et retire rapidement ses troupes une fois l'action finie. »

[ Il faut notamment relever que les "libérateurs albanais de l'UCK" avaient donc délibérément opté pour le sacrifice des civils dans certains villages. AA ]

            Toujours dans ce rapport très confidentiel du 19 mars 1999 : « L'exode, les expulsions et les destructions au Kosovo concernent tous les groupes ethniques y vivant à part égale. Quelques 90 villages autrefois habités par les Serbes sont entretemps abandonnés. Des 14.000 Croates d'origine serbe, 7.000 vivent encore au Kosovo. »

            « Du début de leurs investigations le 26 novembre 1998 à leur retrait le 20 mars 1999, les vérificateurs de l'OSCE dressèrent le procès-verbal de toutes les violations des droits de l'homme au Kosovo, ville par ville, commune par commune. Il en ressort que 87 civils kosovars albanais furent tués par les forces de sécurité serbes, 54 sont à mettre sur le compte de l'UCK, 87 autres homicides ne sont pas éclaircis dont 33 sont des Serbes ou des Albanais loyaux : ce ne furent guère des Serbes qui les assassinèrent. En additionnant ces 33 cas aux 54 victimes de l'UCK, on arrive comme pour les Serbes à 87 assassinats commis par l'UCK. »

 

 

 

Les protocoles d'autopsies démentent la version de l'OTAN d'un massacre commis par les Serbes (sous-titre du chapitre 3 : le silence de Mme Ranta)

 

            Il s'agit du "massacre de Račak", dont le ministre allemand Joschka Fischer dit qu'il fut « un tournant », que sa collègue américaine Madeleine Albright vit comme « un événement galvanisant », dont le Washington Post écrivit qu'il aurait « changé la politique de l'Occident dans les Balkans comme rarement un événement isolé l'a fait », ce que l'abject William Walker (2), chef de la mission de l'OSCE au Kosovo à l'époque, confirma en disant que « L'épisode de Račak fut naturellement décisif pour les bombardements ».

« Le communiqué judiciaire provisoire rendu publique le 17 mars [1999] ne compte que cinq pages - le vrai rapport, pesant 21 kilos d'après le Berliner Zeitung fut mis sous séquestre par le président du Conseil de l'Union Européenne de l'époque, Joschka Fischer. Plus d'un an après, la stratégie du secret a échoué : outre le Berliner Zeitung, Konkret est entretemps entré en possession des copies de tous les 40 protocoles d'autopsies individuelles des cadavres de Račak. (...) Après exploitation des documents, les choses sont claires :

il n'y eut pas eu d'exécutions,

il n'y eut pas de mutilations,

il n'y eut pas de coups de feu tirés à bout portant.

Dès à présent, il doit être également tenu pour non prouvé que les morts étaient des civils et que tous furent tués à Račak. Ainsi l'affirmation d'un "massacre" n'a plus de base. »

 

            « De toute évidence, la commission de médecins finlandais [sous l'autorité de Mme Ranta. AA] a toléré que des faits essentiels du protocole d'autopsie n'apparaissent pas du tout ou bien sous une lumière tout autre dans le bref communiqué du 17 mars 1999. »

[ Nous espérons que Mme Ranta connut par la suite une "brillante" carrière professionnelle. AA ]

 

 

 

Les magouilles de Rambouillet (Que s'y est-il passé ? Chapitre 4)

 

            A la une du Tageszeitung (Taz) du 12 avril 1999 : « Le mensonge de Rambouillet : que savait Joschka Fischer ? » Réponse étonnante de Fischer : « Je trouve fâcheux qu'on puisse s'imaginer que j'aurais magouillé afin d'engager l'OTAN dans une guerre contre Milosevic. »

Le 6 avril 1999, le Taz avait publié l'annexe B des Accords de Rambouillet, tenue secrète par les pays de l'OTAN qui exigeait de Milosevic qu'il accepte une "force de maintien de la paix de l'OTAN de 30.000 hommes, ayant accès à tout le territoire yougoslave (la RFY) y compris l'espace aérien et les eaux maritimes". Comme le formula le député allemand Hermann Scheer, cette annexe B est un véritable « statut d'occupation de toute la Yougoslavie par l'OTAN. Même un politicien modéré à la place de Milosevic n'aurait jamais signé ce texte ».

Cette annexe B, présentée comme un ultimatum aux Serbes, arrive sur la table de négociation malgré le veto de la Russie (organisateur de la conférence à droits égaux) seulement 18 heures avant la fin des négociations.

Après la clôture, le gouvernement américain eut des hésitations : une dernière mission de leur négociateur Richard Holbrooke fut entreprise « contre la volonté allemande, car Fischer s'était prononcé juste avant contre un prolongement de l'ultimatum adressé à Belgrade, même s'il était question de seulement "trois à quatre jours".

Grâce à Jürgen Elsässer, on apprend que l'émissaire allemand Wolfgang Petritsch joua un rôle important en proposant la participation de l'UCK de Hashim Thaci aux pourparlers sur un plan d'égalité avec Ibrahim Rugova, le président élu des Albanais du Kosovo, tous les deux acceptant de signer unilatéralement le texte final de l'ultimatum, expression de la volonté de fer  de l'Allemagne ... et des Etats-Unis.

 

Comment Fischer et Scharping inventèrent une campagne serbe d'expulsion (l'opération Fer à cheval)

 

            Dans ce chapitre apparaît les services secrets allemands (BND), mais aussi autrichiens (HNA) avec notamment Helmut Stubner, fonctionnaire cadre du parti d'extrême-droite FPO de Haider.

            « Même si les détails manquent encore de clarté, c'est un fait : les Bulgares ont fourni tout au plus du "matériel analytique non structuré" ; celui-ci fut complété par le HNA avec des "rapports de position hebdomadaires", incluant entre autres des données des écoutes. Au printemps 1999, le ministre autrichien des Affaires étrangères transmit ce recueil aux de l'Union Européenne, éventuellement aussi aux Etats-Unis. Après les premiers jours de bombardements sur la Yougoslavie, le gouvernement allemand décida, sans être suivi en cela par ses partenaires de l'UE et la CIA, de fabriquer un plan à partir de ces éléments fragmentaires, et de s'en servir pour mener l'attaque. »  Pourquoi cette attaque médiatique ? Parce que les sondages montraient la montée du "non aux bombardements" dans l'opinion allemande.

 

Vous découvrirez d'autres agissements peu reluisants de Fischer et Scharping : ils n'ont rien à envier aux mensonges américains ou d'un Tony Blair pour la guerre d'Irak.

 

 

 

            Il ressort du livre de Jürgen Elsässer que, là encore, l'Allemagne n'était pas du tout un sleeping partner dans le processus qui aboutit à la guerre du Kosovo. Force est de constater que l'éclatement de la Yougoslavie, cette créature issue de la défaite de 1918 par les traités de Saint-Germain et de Trianon, était un objectif à long terme de l'Allemagne.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Last but not least, sur notre liseuse, le rendu du fichier est une horreur !

 

(2) Dans le livre de Pierre Péan titré Kosovo, une guerre "juste" pour un Etat mafieux (Fayard, 2013, en livrel à 16,99 € - trop cher !), on a un aperçu du comportement moral du sinistre individu Walker :

            « (...) Washington soutenait dans son arrière-cour les dictateurs latino-américains dans leurs œuvres criminelles, au nom de la doctrine du "nécessaire" endiguement du péril "communiste" -, Walker était précisément en charge, au sein du Département d'Etat, des relations avec l'Amérique Latine. En 1988, en récompense, probablement, de ses bons et loyaux services, il a été nommé ambassadeur des Etats-Unis au Salvador, où des escadrons de la mort, dirigés par des militaires formés par les Américains, faisaient régner la terreur. Son nom a été lié à un épisode particulièrement affreux : peu de temps après sa nomination, 6 prêtres jésuites que le gouvernement salvadorien soupçonnait de sympathies communistes ont été assassinés dans la nuit du 15 au 16 novembre 1989 par des hommes du sinistre bataillon paramilitaire Atlacatl, initiés à la "contre-insurrection" par des cadres de l'armée américaine (et déjà responsables, en décembre 1981, du massacre d'El Mozote, où ils avaient assassiné plusieurs centaines de civils). La cuisinière des 6 jésuites et sa fille ont également été exécutées. Walker a aussitôt supervisé « les entreprises d'intimidation déployées à l'encontre du principal témoin » (...) » ;

            « C'est donc un "expert en enquêtes sur les crimes d'Etat" assez particulier qui découvre et dénonce, le 16 janvier 1999, le massacre de Račak (...) » ;

            Walker est « un symbole de la destruction de la vie » pour le vicaire panaméen Fernando Guardia.

 

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