La haine de la démocratie de Jacques Rancière

Par convention, nous débutons notre propos par une anecdote, de celles qui sont sensées captiver les auditeurs avant le discours formaté et donc ennuyeux du manager. Au moment du référendum sur la Constitution européenne, Thierry Ardisson (un moment d’égarement : nous plaidons coupables) organisa dans son émission « tout le monde en parle » un mini – débat caricatural entre Philippe Tesson le réactionnaire et Jean-François Kahn le moderne. Nous nous souvenons que Tesson affirma que la voix d’un Bernard Arnault vaut quand même plus que celle d’un Français lambda. Autrement dit, dans notre République où tous les électeurs sont égaux puisque chaque voix ne vaut qu’une voix, d’aucuns comme Tesson pensent que la voix de quelques uns (comme lui nous supposons) pèsent plus que celles de citoyens ordinaires.

 

Nous tenons à présenter « la haine de la démocratie » de Jacques Rancière, parce que nous considérons qu’il met en évidence la véritable ligne de fracture dans la société française.

Tout d’abord, il convient de parler de la critique de la démocratie avec ses 2 formes historiques : l’art des législateurs aristocrates qui ont voulu composer avec la démocratie en préservant 2 biens, à savoir le gouvernement des meilleurs et la défense de l’ordre propriétaire (la rédaction de la Constitution américaine en est un bon exemple, nous dit Rancière) ; la lutte contre la démocratie formelle est la voie vers la démocratie réelle (Karl Marx). Cette distinction établie, Rancière expose l’objet de son livre : la nouvelle haine de la démocratie. « Aucun d’eux ne réclame une démocratie plus réelle. Tous nous disent au contraire qu’elle ne l’est déjà que trop. (…) c’est du peuple et de ses mœurs qu’ils se plaignent, non des institutions de son pouvoir. » (p.9).

En 1975, dans « the crisis of Democracy », un argument majeur de ces partisans était que la démocratie entraîne le déclin de l’autorité, ce qui aboutit à un rejet des sacrifices requis par l’intérêt commun. « Le bon gouvernement démocratique est celui qui est capable de maîtriser un mal qui s’appelle simplement vie démocratique. (…) ce qui provoque la crise du gouvernement démocratique n’est rien d’autre que l’intensité de la vie démocratique. » (p.13). En conséquence, les experts énoncent le paradoxe démocratique : « (…) la démocratie, comme forme de vie politique et sociale, est le règne de l’excès. Cet excès signifie la ruine du gouvernement démocratique et doit être réprimé par lui. » (p.15).

 

A l’orée des années 80, le discours antidémocratique trace de la démocratie les traits naguère mis au compte du totalitarisme. Le livre « Penser la Révolution française » de François Furet est important, même si à l’époque on n’avait pas vraiment saisi le double ressort de la thèse : remettre la Terreur au cœur de la révolution démocratique, c’était bien sûr casser l’opposition classique. Totalitarisme et démocratie ne sont pas 2 vrais opposés. La Terreur était consubstantielle au projet de la révolution démocratique : une nécessité inhérente à son essence. Déduire la terreur stalinienne de la terreur jacobine n’était pas franchement neuf.

Mais la critique de la Terreur est à double fond, la première étant que « (…) le péché de la révolution n’est pas son collectivisme, mais au contraire son individualisme » p.20. Autrement dit, la Révolution française a été terroriste pour consacrer les droits des individus. Furet remettait à l’honneur une lecture prédominante au début du XIXème siècle : « (…) la Révolution est la conséquence de la pensée des Lumières et de son principe premier, la doctrine protestante élevant le jugement d’individus isolés à la place des structures et des croyances collectives. » (p.21). « (…) toute la dramaturgie révolutionnaire était fondée sur l’ignorance des réalités historiques profondes qui la rendaient possible. (…) La Révolution, dès lors, ne pouvait être que l’illusion de commencer à neuf (…) que l’artifice de la Terreur s’efforçant de donner un corps imaginaire à une société défaite. » (p.21).

Furet faisait référence à Claude Lefort (« l’invention démocratique » Fayard 1981) mais s’appuyait beaucoup plus encore sur l’œuvre d’Augustin Cochin (un royaliste de l’Action Française) qui dénonce « les sociétés de pensée et la démocratie moderne », Paris Copernic 1978) comme étant à l’origine de la Révolution. « Le libéralisme affiché par l’intelligentsia française dans les années 80 est une doctrine à double fond. Derrière la révérence aux Lumières et à la tradition anglo-américaine de la démocratie libérale et des droits de l’individu, on reconnaît la dénonciation très française de la révolution individualiste déchirant le corps social. » (p.22). Ce double ressort de la critique de la Révolution française permet de comprendre l’inversion du discours sur la démocratie après l’effondrement de l’empire soviétique : le concept de totalitarisme n’a plus d’usage. Dès lors, la critique des droits de l’homme reprenait à la manière d’Hannah Arendt (ils sont une illusion car ils sont les droits de cet homme nu qui est sans droits) ou à la manière marxiste (ils sont les droits des individus égoïstes de la société bourgeoise). « Le tout est de savoir qui sont ces individus égoïstes » (p.23).

« A mesure que le narcissisme croît, la légitimité démocratique l’emporte, fût-ce sous le mode cool » (Gilles Lipovetsky, « l’ère du vide », cité p.29) Ainsi était établi que la démocratie était le règne du consommateur narcissique variant ses choix électoraux comme ses plaisirs intimes. Si la société est gouvernée par la seule loi de l’individualité consommatrice, alors c’est la ruine de la politique … et le retour d’Aristote, Arendt et Léo Strauss pour restaurer le sens pur d’une politique délivrée des aberrations du consommateur démocratique.

« Le discours intellectuel dominant rejoint ainsi la pensée des élites censitaires et savantes du XIXème siècle : l’individualité est une bonne chose pour les élites, elle devient un désastre de la civilisation si tous y ont accès. » (P.36)

Rancière revient alors à la question du principe de gouvernement par le truchement d’un retour aux Grecs. « C’est là effectivement que la politique commence (…) quand il invoque une nature qui ne se confonde pas avec la simple relation au père de la tribu ou au père divin. » (p.47)

7 titres sont recensés par l’Athénien pour occuper l’une ou l’autre position (commander ou obéir) dans les cités comme dans les maisons. Le 7ème titre est l’absence de titre, qui est pour l’Athénien le plus juste : le choix du dieu hasard, le tirage au sort. Procédure démocratique par laquelle un peuple d’égaux décide de la distribution des places supérieures ou inférieures. « Là est le trouble le plus profond du signifié par le mot de démocratie. » (p.47)

La démocratie est d’abord un gouvernement anarchique, i.e. fondé sur l’absence de titre à gouverner. Les modernes, nous dit Rancière, ont trouvé pour la démocratie des principes et des moyens appropriés : la représentation du peuple souverain par ses élus. Ils font semblant d’oublier ces modernes que le tirage au sort était un remède au gouvernement d’une certaine compétence, celle des hommes à prendre le pouvoir par la brigue : le fait de désirer le pouvoir n’est pas une idée naturelle ni pour Platon ni pour les constituants français ou américains. « Mais Platon sait parfaitement ce qu’Aristote énonce dans la « Politique » : ceux qu’on appelle les « meilleurs » dans les cités sont simplement les plus riches, et l’aristocratie n’est jamais qu’une oligarchie, soit un gouvernement de la richesse. » (p.51) L’histoire nous montre qu’il existe 2 grands titres à gouverner : l’un qui tient à la filiation humaine ou divine, l’autre au pouvoir de la richesse. « Les sociétés sont habituellement gouvernées par une combinaison de ces 2 puissances (…) » (p.53).

« Le pouvoir des meilleurs ne peut en définitive se légitimer que par le pouvoir des égaux. C’est le paradoxe que rencontre Platon avec le gouvernement du hasard (…). C’est celui que Hobbes, Rousseau (…) rencontrent à leur tour (…). L’égalité n’est pas une fiction. » (p.55)  « La société inégalitaire ne peut fonctionner que grâce à une multitude de relations égalitaires. C’est cette intrication de l’égalité dans l’inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le fondement même du pouvoir commun » (p.55). C’est pourquoi vous entendez aujourd’hui certaines personnes préférer le mot équité au mot égalité.

« Les sociétés, aujourd’hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Et il n’y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique. » (p.59)  « (…) la représentation n’a jamais été un système inventé pour pallier l’accroissement des populations. (…) Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s’occuper des affaires communes. (…) La représentation est dans son origine l’exact opposé de la démocratie. Nul ne l’ignore au temps des révolutions américaine et française. » (p.60)

« Il est aussi faux d’identifier démocratie à représentation que de faire de l’une la réfutation de l’autre. » (p.61)

 

On en vient à la question suivante : qu’est-ce qu’un processus démocratique ? « (…) l’action de sujets qui, en travaillant sur l’intervalle des identités, reconfigurent les distributions du privé et du public, de l’universel et du particulier. » (p.69)  « Le processus démocratique est le processus de cette remise en jeu perpétuelle. (…) C’est ce déplacement inhérent à la politique elle-même que refuse l’idéologie dite républicaine. Celle-ci réclame la stricte délimitation des sphères du politique et du social et identifie la république au règne de la loi, indifférente à toutes les particularités. » (p.70)  Exemple : l’idéologie républicaine a posé comme dogme la séparation entre l’instruction (transmission des savoirs) incombant au public et  l’éducation (affaire privée). Les républicains attribuent à l’école publique 2 fonctions : instruire le peuple de ce qui lui est utile et former l’élite capable de s’élever au-dessus de l’utilitarisme. « Le mal absolu, c’est la confusion des milieux. Or la racine de cette confusion tient en un vice qui a 2 noms équivalents, égalitarisme et individualisme » (p.74)  C’est à dire Mai 68, pour être concis.

Mais ces libéraux qui vomissent l’individualisme soixante-huitard ne sont-ils pas de farouches partisans des libertés individuelles ? Que refusent-ils exactement ? « (…) la possibilité que n’importe qui en partage les prérogatives. La dénonciation de l’individualisme démocratique est simplement la haine de l’égalité par laquelle une intelligentsia dominante se confirme qu’elle est bien l’élite qualifiée pour diriger l’aveugle troupeau » (p.76)

 

N’est ce pas ce que monsieur Tesson nous a montré en un raccourci exceptionnel (car pour une fois le masque de l’hypocrisie était tombé) sous le regard médusé d’un Jean-François Kahn et l’œil amusé d’un Thierry Ardisson ?

 

Nous vous laissons le soin de découvrir le dernier chapitre intitulé "les raisons d’une haine". Juste un avant-goût.

« Les maux dont souffrent nos démocraties sont d’abord les maux liés à l’insatiable appétit des oligarques. » (p.81)  « Nos gouvernants se donnent comme tâche essentielle (…) de gérer les effets locaux de la nécessité mondiale sur leur population. (…) Sans doute importe-t-il assez peu, dans la logique consensuelle, que le choix populaire désigne un oligarque de droite ou de gauche. » (p.86)

Quelle est la fin poursuivie par l’oligarchie étatique ? Constituer des espaces interétatiques (OMC, FMI, Commission européenne, etc.) affranchis des servitudes de la légitimité nationale et populaire.  « La nécessité historique inéluctable (les forces de la mondialisation, nous précisons) n’est en fait que la conjonction de 2 nécessités propres, l’une à l’accroissement illimité de la richesse (i.e. le capital, nous précisons), l’autre à l’accroissement du pouvoir oligarchique. » (p.90)

 

 

Alexandre Anizy

 

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