Au Japon, consommation rime avec stagnation

Malgré les tentatives hasardeuses de revitalisation de l’économie de la part du gouvernement japonais, l’activité demeure haletante. La croissance du produit intérieur brut est quasi nulle, la consommation des ménages stagne, les fermetures et faillites dans le secteur de la distribution inquiètent. Comment comprendre cette tendance de l’économie japonaise ? Quelles sont les issues possibles?

Malgré les tentatives hasardeuses de revitalisation de l’économie de la part du gouvernement japonais, l’activité demeure haletante. La croissance du produit intérieur brut (PIB) est quasi nulle, la consommation des ménages stagne, les fermetures et faillites dans le secteur de la distribution inquiètent. Comment comprendre cette tendance de l’économie japonaise ? Quelles sont les issues possibles à une telle situation ?

Croissance des ménages et PIB

Le 8 septembre dernier, le Bureau du Cabinet a annoncé les derniers chiffres de la « croissance ». Le PIB a cru sur le deuxième trimestre 2016 de 0.2% en termes réels (c’est-à-dire en excluant les effets des fluctuations de prix comme l’inflation ou la déflation). Autant dire qu’il piétine. Il en est de même pour les investissements dans l’immobilier et les infrastructures du fait de la réduction des intérêts sur les prêts immobiliers alors que la réappréciation du yen a impacté négativement les exportations et les investissements financiers. La consommation des ménages, quant à elle, qui compte pour 60% du PIB, a cru elle-aussi de 0.2%. Lorsqu’on y regarde de plus près, on remarque que les achats d’automobiles et de télévisions ont cru alors que les dépenses de services (loisirs, restaurants, etc.) déclinent. En réalité, le niveau de consommation stagne depuis avril 2014, date de l’augmentation de la T.V.A. de 5% à 8%. Afin de compenser le manque à gagner ainsi engendré et de pousser les ménages à consommer plus, le gouvernement a invité les entreprises à augmenter les salaires. Ni sanction ni incitation n’était prévu. Le résultat fut donc décevant.

Le gouvernement en place, le Parti libéral-démocrate (PLD) du Premier Ministre Shinzo Abe, refuse d’affronter certains problèmes économiques et démographiques majeurs en promouvant une politique conservatrice sur le plan sociétal, nationaliste sur le plan diplomatique et purement réactive sur le plan économique. Le problème de base est le cocktail explosif créé par la diminution et la désintégration progressive de cette énorme classe moyenne, qui fut pendant longtemps le moteur du modèle économique japonais. Diminution du fait du vieillissement progressif de la population et de l’augmentation parallèle des départs à la retraite et désintégration liée à l’appauvrissement continue des classes moyennes depuis l’éclatement de la bulle financière en 1990 et, plus récemment, d’une politique favorisant principalement les plus riches.

Fait reconnu, la population japonaise, composée aujourd’hui d’environ 127 millions d’habitants, est la plus âgée au monde. Et elle continue de vieillir. Le pourcentage du nombre de personnes de plus de 65 ans était en effet de de 26.7% en 2015 (contre 18.8% en France) mais, plus alarmant encore, c’est que ce chiffre a, lui, augmenté de 3.7% sur cinq ans et devrait atteindre 38% d’ici 2037. Si l’on rajoute à cela, une baisse lente mais continue de la population depuis 2014 et une diminution brutale du nombre de personnes par ménages de plus de 15% depuis 1995, on comprend que les quelques réformes des gouvernements successifs, telle que la création puis l’augmentation d’une allocation mensuelle par enfant pour soutenir le train de vie des jeunes couples, ne peuvent enrayer une telle tendance de fond. Le LDP a peut-être tiré les mêmes conclusions quand il a récemment décidé, au grand dam de ses bénéficiaires, de réduire le montant de l’allocation.

La distribution mise à mal

La quasi-totalité des enquêtes vont dans le même sens. La population s’appauvrit et se fracture. Bien que le gouvernement en place s’évertue à montrer des chiffres du chômage vertigineusement bas (3% en août), beaucoup d’observateurs soulignent que ceux-ci ne sont pas représentatifs dans la mesure où de nombreux japonais sont exclus de ces statistiques comme par exemple le nombre toujours croissant des bénéficiaires de l’allocation de lutte contre la pauvreté (seikatsu hogo), distribuee principalement aux personnes âgées et malades.

Mais la précarisation des classes moyennes est un phénomène général et touche tant ses parties supérieures qu’inferieures. Prenons l’exemple parlant des résultats des grands magasins. Ces grandes chaines (Isetan-Mitsukoshi, Takashimaya and Daimaru-Matsuzakaya) étaient un des symboles tangibles de la richesse japonaise, représentant l’accès massif de la population à des biens de consommation de qualité. Les « department stores » (depato) ont aidé à structurer les villes japonaises et ont surtout façonné un modèle de consommation, voire un mode de vie urbain, que le Japon a su exporter à travers l’Asie. Malgré l’afflux croissant de touristes depuis la création tardive de vols véritablement « low-cost » au Japon et avec les pays voisins (leur nombre a presque triplé en 4 ans), les ventes de ces entreprises sont en forte baisse. Leur association professionnelle, l’Association japonaise des grands magasins, explique que les chiffres de juin 2016 sont en baisse de 3.5% sur un an et marquent le quatrième mois de baisse d’affilée. Si les ventes de produits généraux, biens de prédilection des classes moyennes, ne diminuent que d’1.2%, celles des produits de luxe chutent de 9.2% ! Cela signifie que la baisse du cours des actions et l’impact nocif des taux d’intérêts négatifs affectent aussi les catégories socioprofessionnelles les plus aisées. Ceci a d’ailleurs été confirmé officiellement dans les médias par la chaine de distribution Tokai.

Cette tendance durable a entrainé des décisions importantes pour l’avenir du secteur de la distribution. Seven & i Holdings, la plus grande chaine de magasins de proximité au Japon, a annoncé la fermeture de plusieurs boutiques amirales (flagship stores) entre fin 2016 et début 2017. Dans le prêt-à-porter moyen et haut de gamme, Onward Holdings, World, TSI et Sanyo Shokai vont fermer à eux seuls au total plus de 1 600 boutiques. TSI avait déjà fermé 28% de ses magasins en 2015, World 17% et Sanyo Shokai 15%.

La consommation des ménages avait baissé temporairement après la disparation de Lehman Brothers en 2008 mais était revenu à son niveau d’avant-crise en moins d’un an. Il en fut de même après le tsunami et le désastre nucléaire de 2011. Mais cette fois-ci, la baisse qui a débuté en avril 2014 avec l’augmentation de la T.V.A. est plus profonde et perdure. Aux problèmes démographiques bien connus, vient s’ajouter une véritable crise de confiance en l’avenir. Les japonais dépensent moins et thésaurisent alors que les entreprises investissent moins au Japon. D’une certaine manière, cette augmentation de la T.V.A. aura été comme la mesure de trop, montrant à de nombreux japonais qu’il fallait se préparer à des jours difficiles, d’autant plus qu’une nouvelle hausse est prévue en 2019 pour l’amener à 10%.

Affronter l’avenir

Les choix s’offrant aux japonais pour relancer leur économie ne sont pas nombreux. Dans un contexte de croissance molle (ou négative) et de crise structurelle profonde, il semble peu probable que le taux de natalité augmente sensiblement. Abe avait annoncé qu’il allait graduellement l’amener d’un 1.4 à 1.8 en 2025 mais celui-ci reste effrontément stable. Dans la pratique, le gouvernement peut opter soit pour le « downsizing » du pays, soit pour la planification de l’immigration. Le premier choix impliquerait une forte diminution de la population : certains démographes prévoient, si les conditions présentes persistent, un chiffre de 87 millions d’habitants à l’horizon 2060, soit une baisse de presque un tiers de la population totale et de moitié pour la population active. Cela signifierait que le Japon perdrait non

seulement son statut de grande puissance mais aussi partie de son influence culturelle et économique dans la région. Bien sûr, certains secteurs d’activité péricliteraient.

Comme l’indiquent les velléités natalistes d’Abe et de ses proches, il est probable que le Japon s’oriente vers une immigration programmée dans le but de maintenir la population à un niveau présumé acceptable. Cela permettra aux investisseurs de maintenir les prix de l’immobilier à travers le pays, aux entreprises de tirer profit des avantages qu’offrent la population immigrée (innovation, capacités linguistiques, etc.) et aux plus conservateurs de sélectionner les pays avec lesquels le Japon veut « traiter ». Traditionnellement, les coréens représentaient la première minorité étrangère au Japon. Depuis quelques années, le nombre de coréens diminuent (20.5% du total) et les chinois ont largement pris le relai. Ces derniers représenteraient 29.8% des résidents étrangers selon les chiffres officielles, beaucoup plus selon certains ONGs. En 2015, on note aussi une forte croissance du nombre de vietnamiens (+49%), népalais (+29%) et taiwanais (+21%). Cependant, même si la population immigrée a augmenté de 5.2% en un an, soit la plus forte hausse depuis 1959 (année où le Japon a commencé à enregistrer ces chiffres), celle-ci n’atteint que 2.23 millions de personnes, c’est-à-dire moins de 2% de la population totale. Pour maintenir son niveau de population,

Un gros travail reste à faire pour changer les mentalités conservatrices, voire xénophobes, de nombres de décideurs et, disons-le, de la population dans son ensemble. Le chercheur Ito Peng estime que plus de 50% de la population est opposée à un afflux d’étrangers supérieur à celui d’aujourd’hui. En ce sens, l’élection en septembre 2016 de Renho Murata à la tête du principal parti d'opposition pourrait dans le temps s’avérer significative. Elle est la première femme à ce niveau de responsabilité mais surtout, son père étant un homme d’affaires taiwanais, le premier leader politique japonais dont un parent est étranger.

Il est improbable que les japonais puissent attendre une révolution des moeurs et des mentalités politiques par l’intronisation de femmes à des postes importants. Renho Murata, tout comme le nouveau gouverneur de la Ville de Tokyo Yuriko Koike ou la nouvelle Ministre de la Défense Tomomi Inada, si elles incarnent un phénomène nouveau (et somme toute heureux) de féminisation de la classe politique, ont un profil on ne peut plus classique, voire même pour les deux dernières particulièrement conservateur. Mais, du fait de l’épuisement des solutions présentées par Abe comme miraculeuses (Abenomics et ses « Trois Flèches », Womenomics, etc.), il est possible que les japonais en viennent à se détourner de la vision ultra-conservatrice du LDP actuel pour choisir de nouveaux représentants plus ouverts sur le monde et pour initier un véritable débat sur le futur du pays. Le Japon semble en effet avoir besoin d’une nouvelle identité qui permet aux japonais d’affronter les défis majeurs du 21e siècle.

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