Branco et les errements populistes d’une gauche sans boussole

Déjà plusieurs billets, des dizaines de commentaires sur Mediapart ou sur les réseaux sociaux, des débats échauffés... Juan Branco crée la polémique. Voici une nouvelle contribution visant à ramener le débat sur le fond : populisme, lutte de classe, prolétariat, inter-sectionnalité, lutte contre les oppressions et le racisme...

Le recul de la conscience de classe en Europe, et plus particulièrement en France, donne des expressions politiques et sociales aux visages différents que ceux que nous avions l’habitude de rencontrer, avant, à gauche. Les drapeaux rouges et/ou noirs, l’Internationale, les syndicats et les partis de gauche… pour beaucoup ces symboles-là appartiennent au passé. Le problème, c’est qu’au-delà des symboles que sont le rouge et le noir, les bourses du travail, les luttes d’émancipation, il y a des contenus politiques qui devraient, eux, être toujours d’actualité.

Je prends le temps d’écrire ces quelques lignes à la lecture des billets concernant Juan Branco. Ce personnage, défenseur de Julien Assange, proche de la FI, représente à merveille, je trouve, l’expression déformée et déformante d’une partie du prolétariat et de la petite-bourgeoisie à travers le populisme. Je ne cherche pas, avec le mot « populiste », à discréditer Juan Branco a priori, je cherche simplement à le caractériser politiquement pour expliquer en quoi je m’oppose à lui sur le fond et la forme.

Voici comment je définis le populisme en quelques lignes dans un billet datant de septembre 20171 : « Les forces politiques convoquées par le populisme sont « le peuple » et « l’oligarchie », voire « la caste ». Il ne s’agit pas d’une sémantique nouvelle pour parler de la classe ouvrière et de la bourgeoisie. Derrière ces termes, il y a une identité politique qui vise à dépasser les antagonismes de classes. Il ne s’agit alors plus de réaliser le pouvoir des soviets, c’est-à-dire le pouvoir des comités de base, celui de celles et ceux d’en bas. Il s’agit plutôt de fédérer le peuple, un peuple « inter-classiste » qui aurait des intérêts communs contre « la finance », « les politiciens », « les institutions européennes », « l’OTAN », etc. Le populisme dit de gauche se place lui aussi dans cette logique politique bien qu’il reconnaisse les inégalités sociales et lutte contre. Seulement, c’est bien à un compromis de classe qu’appellent les populistes, le pouvoir d’État se trouvant alors être le lieu de contraction démocratique entre les classes qui se fédèrent en un seul peuple. Pour faire vivre une telle idéologie et une telle pratique politique, et ce même avec un discours de « gauche », il est nécessaire d’adopter trois axes contradictoires avec une logique révolutionnaire : 1. avoir un discours patriotique, puisque le peuple existe d’abord à travers une histoire politique, géographique, linguistique, culturelle commune. 2. avoir un chef qui fédère le peuple puisque le débat politique et la démocratie ne sont pas compatibles avec un mouvement populiste – pas de votes, interdiction de s’organiser en interne, interdiction des expérimentations/alliances locales – la question du leader est centrale. C’est le chef, ou le leader, qui dicte une ligne et a pour but d’incarner le changement, via l’ère du peuple. 3. se placer dans une perspective légale car les courants populistes – qui viennent bien souvent du communisme, ou du moins de l’eurocommunisme – ont rompu avec l’idée d’une rupture révolutionnaire. En gros, le populisme est un réformisme qui remet en cause les excès du capitalisme et pas le capitalisme lui-même. ».

Le phénomène Juan Branco n’a rien de nouveau. Ce personnage ne fait rien d’autre que surfer sur la vague populiste en cours depuis maintenant plusieurs mois (on a pu le voir lorsqu’il formulait une critique – en partie justifiée – de la CGT en parlant de « caillasser » cette organisation (plutôt qu’en essayant de la convaincre de s’engager dans la lutte des gilets jaunes, comme partenaire naturel). Commençons d’abord par affirmer que le brancisme n’est pas à mettre sur un pied d’égalité parfaite avec le populisme de gauche que représente la FI. Les points communs (sur le virilisme, l’anti-média, le culte du chef, le campisme, la victimisation, etc.) ne sont pas suffisant pour mettre tous les camarades de la FI (bien que nous ayons de grands désaccords) dans le même panier qu’un Juan Branco aux propos homophobes (sur Edouard Louis ou Gabriel Attal) ou sexistes (sur Brigitte Macron). Il y a chez Branco une poussée encore plus importante qu’à la FI vers un populisme délaissant le combat anticapitaliste pour mener le combat, plus floue, contre les banques, contre les oligarques, la caste, contre les USA et l’OTAN, etc.

Ce qui interpelle, c’est que n’importe quel individu de droite, et même d’extrême-droite, peut se mettre à critiquer une banque, Bernard Arnault ou n’importe quel grand patron en dénonçant ses excès (Sarkozy l’a fait en son temps). La force de la gauche – et de surcroit de la gauche anticapitaliste – est justement dans la capacité, non pas à faire de l’homme bourgeois le problème, mais à montrer que c’est la bourgeoisie comme classe sociale qui incarne le cancer de l’humanité. L’objectif (et c’est la logique d’un prolétariat organisé en classe sociale pour soi) est, par la révolution sociale et politique, d’aller vers une humanité réconciliée car sans classe, sans domination. Bien sûr cela ne se fait pas du jour au lendemain… mais c’est bien l’objectif final.

Or, que nous propose Juan Branco sinon de poursuivre avec le même système ? Comme je le disais, le populisme est un réformisme : on souhaite calmer les excès, on se focalise sur ce qui créé le buzz, la belle phrase, la polémique pour gagner le peuple à sa cause (en touchant aux affects), mais on ne propose pas de changement radical.

Ce changement, par exemple, serait de commencer par arrêter de parler de l’oligarchie ou de la caste, pour parler de la bourgeoisie. Ainsi, on pointerait le vrai problème : le capitalisme. Et en pointant le vrai problème (qui est un système économique, politique, culturel, social) on se donnerait les moyens de proposer les bonnes réponses : socialisation des grands groupes puis mise en place de monopoles publics sur les principaux secteurs de l’économie ; lutte contre les oppressions sexistes, racistes, homophobes, sociales, car ces oppressions nous divisent alors que nous avons les mêmes intérêts « à long terme ». Car en plus d’être réformiste, le populisme de Branco semble bien réactionnaire (même si je ne parlerais pas de « fascisme », ou plus exactement de « pamphlet fascisant », comme le fait Geoffroy de Lagasnerie en évoquant « Crépuscule », l’ouvrage de Branco2). Ce phénomène « réactionnaire » à gauche existe lui aussi depuis quelques temps. Je trouve que, d’une certaine manière, on retrouve cette logique lorsque l’on ne veut pas faire de la lutte pour la liberté de circulation et d’installation une question centrale pour ne pas braquer les travailleurs « bien de chez nous ». En ayant ce genre d’approche tactique, on met à l’écart de notre classe sociale consciente politiquement un tas de gens qui y ont toute leur place.

Le prolétariat n’a sans doute jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, avec des millions de jeunes précaires, de chômeurs, de travailleurs précaires, de fonctionnaires déclassés, de journalistes en voie de « prolétarisation », de retraités aux pensions misérables, etc, etc. Et cette classe, elle est faite d’individus vivant le racisme, le sexisme, l’homophobie, le mépris de classe, la glottophobie… donc, pour l’unifier (notre classe), il faut aussi, en plus de la lutte contre le capitalisme économique, lutter contre les oppressions, pour l’émancipation individuelle et collective.

Il n’y a pas de raccourcis : la révolution doit être féministe, antiraciste, libertaire, ou elle n’a pas à être. En cela, les propos dégradants et discriminants ont à être dénoncés et critiqués dès qu’ils sont exprimés, y compris – et surtout – lorsqu’ils émanent de personnes qui luttent auprès de nous. Sans quoi la révolution aurait un goût de cadavre.

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