Alexandre Raguet.
Abonné·e de Mediapart

96 Billets

1 Éditions

Billet de blog 19 févr. 2016

Mélenchon, le Narcisse de la République

Le 10 février dernier, Jean-Luc Mélenchon a fait don de sa personne « au peuple de la France insoumise ». Ce don, sous forme d’une déclaration sur le plateau de TF1, est basé uniquement sur une approche tactique de l’ancien candidat du désormais défunt Front de Gauche.

Alexandre Raguet.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mélenchon n’a pourtant aucune base sociale, aucune implantation militante dans les quartiers populaires et les entreprises. Tout est à construire d’ici 2017. Mais est-ce là une volonté de rompre avec les combines politiciennes ou plutôt d’éviter le contrôle démocratique que pourraient exercer les militants d’un parti – à condition que ce parti eût un fonctionnement démocratique ? C’est par ailleurs une manière assez peu délicate de traiter ses camarades du PG, qui — malgré leurs limites, comme tout le monde - militent dans moult luttes depuis des années.

Mélenchon réalise là un coup politique excellent. Il s’installe avant tout le monde dans le champ politique et coupe l’herbe sous le pied des partisans de la primaire de la gauche et des écologistes.

Mais ce coup est excellent pour qui et pour quoi ? Telle est la question. La réponse est simple : pour lui même...

La personnalisation à outrance que prend cette candidature, qui plus est sans partis (il avait au moins le mérite, avec le Front de Gauche, de proposer un pluralisme d’idées et d’organisations) est révélatrice en soi du mal que fait – ou peut faire - à la gauche et à l’émancipation sociale ce néfaste personnage. Celui-ci qui se présente comme le "sauveur suprême", censé secourir le peuple, la gauche, et mettre un terme à la caste, à la finance, flirte avec la mégalomanie et représente parfaitement les pires travers de la Vè République. De plus, son slogan "La France Insoumise", laisse à désirer. Outre la référence à la France, à qui s'adresse Mélenchon ? Après son livre germanophobe, nous sommes en droit de titiller sur les termes. 

Jean-Luc Mélenchon est âgé de 64 ans. Il est un homme et il est blanc – et il porte la cravate. Cela ne pose aucun problème par principe. Admettons néanmoins que l’on fait mieux en terme de neuf et de renouveau en politique – et de représentation politique des exploité-es...

Celui que l’on connaît pour ses qualités de tribun excelle aussi dans le domaine peu glorieux de la cumulardise. Son métier ? Politicien professionnel. Alors qu’il adhère au PS en 1977, après avoir passé quelques années chez les lambertistes, il est élu conseiller municipal en 1983 à Massy. En 1985, il est élu, avec le PS, conseiller général de l’Essonne. Il devient sénateur, de l’Essonne toujours, en 1986 pour plusieurs mandats... Actuellement, il est député européen (son mandat a commencé en 2009, il a été réélu en 2014). N’oublions pas son Graal, et sa gloire, c’est-à-dire sa participation en tant que Ministre de l’Enseignement professionnel au gouvernement Jospin qu’il juge « le plus à gauche du monde » à ce moment-là. Ce gouvernement a quand même été celui qui a privatisé le plus de services publics sous la Vè République... Enfin, en 2012, il est le candidat du Front de Gauche à la présidentielle et obtient 11,1% des suffrages.

C’est donc cette personne qui va renouveler la vie politique en 2017. Un petit jeune, propre sur lui, assez pur, non contaminé par les sombres fonctionnements de la « République ». Reconnaissons-lui au moins un fin humour.

Soyons sérieux deux minutes. Le passé de Jean-Luc Mélenchon ne doit pas nous empêcher de travailler avec lui. Que ce dernier ait évolué politiquement sur sa gauche est une bonne chose. La réflexion ici vise simplement à démontrer que cette personne ne peut en aucun cas représenter un mouvement politique neuf, dégagé des magouilles politiciennes. Mélenchon gagnerait à se mettre en retrait pour défendre un projet collectif. Là, il nous demande de le défendre dans une démarche personnelle qui, puisqu’il le promet, deviendrait par la suite collective... Mais toujours avec lui comme candidat. C’est une façon étrange d’envisager la politique et cela flatte l’un des pires fléaux qui nous touche : la délégation de pouvoir.

Mais un autre problème frappe la stratégie mélenchonienne. Le médiocre Jaurès des temps modernes est touché par le même mal que celui qui touchait le créateur du journal l’Humanité : le républicanisme. Celui-ci se résume dans cette phrase que l’on trouve dans un article de Libération : « Quelqu’un a dit : on n’a jamais vu une démarche aussi césarienne de la part de quelqu’un qui condamne la Ve République. Mais alors condamner la pollution de l’air nous obligerait à ne pas respirer ? Je suis un démocrate, républicain, j’évolue dans les institutions dont le pays est doté et je tâche d’en tirer le mieux, y compris dans ce que je condamne le plus fermement de leur fonctionnement. ». Jean-Luc Mélenchon est un « démocrate républicain ». Il est légaliste et totalement dévoué aux institutions du système qu’il veut changer. Il veut changer le système avec le système. Comme Jaurès, il explique que l’État est le lieu de pouvoir où le curseur serait un coup plutôt bourgeois (Hollande, Sarkozy), un coup plutôt prolo (avec lui, bien sûr), selon le rapport de force entre les classes sociales. C’est la République de tous. Pourtant, Marx dès 1871 et l’exemple de la Commune de Paris réprimée au nom de la République française, démontre que l’État en place est un État bourgeois qu’il faut détruire. Lénine a poursuivi dans son ouvrage L’État et la Révolution. Et on ne peut pas dire que les exemples historiques leurs donnent tort : Chili en 1973, Grèce en 2015, pour n’en prendre que deux. Deux exemples où des gouvernements progressites, voire socialistes avec Allende, ont vu les institutions s’opposer à eux au moment où ils souhaitaient mettre en place des politiques alternatives. Dans le cas du Chili, le dénouement a été sanglant...

La classe prolétaire qui représente plus de 80% de la population, et avec elle (c’est ce que nous défendons) le projet de la vie, de l’égalité, de l’amour, ne peut pas avoir le même outil (l’État en place, la République actuelle) que celui utilisé par ceux qui gouvernent aujourd’hui — les bourgeois et leur exploitation destructrice, leur enrichissement honteux, leur individualisation à outrance et la mort qu’ils sèment ... Nous voulons le pouvoir, mais pas de ce pouvoir d’État. De toute façon, ce pouvoir nous est inutile pour mettre en place notre politique. C’est par en bas, par la mobilisation, en convaincant la masse de la population qu’une autre politique est possible que nous commencerons à changer la vie. Tous et toutes ensemble. L’élection présidentielle peut être un moment pour faire entendre ce projet. Dans une situation politique exceptionnelle où nous serions en position de gagner les élections, celles-ci représenteraient alors un moyen de déstabiliser le pouvoir en place, de commencer à avancer des mesures alternatives. Mais sans mobilisations sociales, sans projet alternatif et, osons le terme, sans utopie comme avenir, l’élection présidentielle représente simplement un moment normal du spectacle politique qui n’inquiète, en rien, les dominants.

Notre travail est de longue haleine. Il nécessite un investissement personnel de milliers de militant-es, pour construire une nouvelle représentation politique des opprimé-es et des exploité-es. Pour cela, nous faisons toujours nôtres ces paroles de l’Internationale : «  Il n’est pas de sauveur suprême, Ni Dieu, Ni César, Ni Tribun. Producteurs sauvons nous nous-mêmes, décrétons le salut commun. Pour que le voleur rende gorge, Pour tirer l’esprit du cachot, soufflons nous-mêmes notre forge, Battons le fer quand il est chaud.   ».

Alexandre Raguet,

Poitiers, le 19/02/16.

Publié dans un premier temps ici : http://www.npa86.org/spip.php?article3608

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat·e à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : l’ancien ministre Jean-Vincent Placé visé par une plainte
Selon les informations de Mediapart et de l’AFP, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire après la plainte pour harcèlement sexuel d’une ancienne collaboratrice. D’après notre enquête, plusieurs femmes ont souffert du comportement de l’ancien sénateur écolo, devenu secrétaire d’État sous François Hollande.
par Lénaïg Bredoux
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan
Journal — Santé
Vaccination à marche forcée : antidote sanitaire, toxicité démocratique
Certains récalcitrants au vaccin, actifs ou passifs, minorent son utilité sanitaire. Mais les partisans de l’injection sous pression négligent ses conséquences démocratiques, alors que la nouvelle vague touche des populations inégalement protégées.  
par Joseph Confavreux

La sélection du Club

Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet de blog
Ne lâchons pas le travail !
Alors qu'il craque de tous côtés, le travail risque d'être le grand absent de la campagne présidentielle. Le 15 janvier prochain, se tiendra dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris une assemblée citoyenne pour la démocratie au travail. Son objectif : faire entendre la cause du travail vivant dans le débat politique. Inscriptions ouvertes.
par Ateliers travail et démocratie
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze