Que de mots/maux

L'affaire Weinstein a des conséquences insoupçonnées, elle fait par exemple rebondir le combat contre l'islamophobie dans des eaux troubles. M. Ramadan est il un homme ordinaire de religion musulmane, ou un zélote de sa religion ? C'est en tout cas un homme public et un propagandiste de l'islam qui doit donc être examiné sous ces deux lentilles.

Que d'ambition pour une première participation aux blogs de Médiapart. Parler des maux qui remontent à la surface depuis quelques semaines avec les mots appropriés et sans tomber dans le déballage des banalités courantes "le racisme c'est pas bien", "le sexisme c'est horrible" et autres "l'islamisme c'est mal".

Aïe. Première erreur. Si je me rappelle les commentaires sous le billet de blog "L'islamisme, selon Mediapart, ce n'est pas grave" de Variation, l'islamisme ne désigne pas une pensée totalitaire et fasciste qui utilise une religion, l'islam, pour mener à bien ses visées politiques. Non, c'est comme le christianisme et le judaïsme, la désignation d'une pensée religieuse. Mouais, si vous voulez.
Mais je redis ici encore que les mots que l'on emploie n'ont d'une part pas le même sens au cours de l'histoire et que quand on l'utilise aujourd'hui, sauf à le préciser, il n'a pas le sens initial. D'autre part, le sens est fonction du contexte intrinsèque au discours et extrinsèque, c'est à dire au lieu, au temps et à l'auditoire.

Donc, je reprends le fil de ma pensée. M. Weinstein vient de rendre vient de rendre un immense service aux hommes et aux femmes, ou l'inverse. Attention, ami lecteur ne te jette pas immédiatement sur la case de commentaires ci-dessous, je ne dis pas que cet infâme personnage doit être imité et pris comme modèle par les hommes et que les femmes doivent comprendre comment c'est la vie à côté d'un homme, un vrai, un mâle.

Non, c'est tout le contraire. Ce triste sire vient de démontrer, presque par l'absurde tant il a agressé de femmes, ce qui gangrène la vie en société depuis si longtemps : les hommes (c'est à dire moi aussi, malheureusement pour moi) ont une vision des femmes réactionnaire, rétrograde, inégalitaire, en un mot abominable (Je sens bien en l'écrivant que mon mot n'est pas assez fort pour désigner les maux de ces femmes, pas assez frappant, mais je n'en ai pas d'autre pour l'instant).

Oui moi aussi. Je ne fais pas un coming-out d'agresseur en le disant, je constate qu'étant du genre masculin et n'étant pas un ange authentique, je suis également dans ce melting pot de comportements et de pensées qui doivent disparaître pour aboutir à une société apaisée 

Au fait, les hommes n'agressent pas sexuellement que des femmes. M. Spacey vient de démontrer pour sa part qu'un homme homosexuel était capable de faire la même chose à d'autres hommes.

Donc M. Weinstein a été la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Cette goutte d'eau n'a pas fait que quelques vagues qui passent le bord du vase. Elle le fait craquer, il est en train de se rompre et c'est un flot ininterrompu de dénonciations qui se déverse. Ce sont de faits graves ou non, relevant d'une qualification de crime (le viol est un crime, l'une des plus graves atteinte à la personne humaine, au même titre que le meurtre) ou constitutif d'une "simple" remarque graveleuse. Ce flot est en passe d'emporter des siècles de domination masculine et de bien-pensance patriarcale. Et comme tous les déferlements, il va forcément charrier des monceaux de boue. Ce sera regrettable... peut-être, pas sûr. Mais il le faut. Parce que les écuries d'Augias ne se nettoient pas en balançant un pauvre seau d'eau mais en détournant un fleuve.

Les mots pour le dire sont durs à trouver. D'autant plus que je ne suis pas une femme et que je ne peux pas me mettre à la place de l'une d'elle. Prendre la posture du pénitent ou du martyre de la "cause" masculine serait indécent et donc je ne chercherai pas à m'immiscer dans ce débat qui ne m'appartient pas.

Si j'ai pris mon clavier d'ordinateur pour taper ces mots, c'est tout d'abord pour m'associer à Usul, dans sa chronique vidéo "et des porcs furent balancés" et dire à celles qui me liront, faites ce qui doit être fait et ne laissez personne vous détourner de ce chemin, il sera dur et vous serez la cible de bon nombre de mes congénères, et quelques unes des vôtres (il ya des collaborateurs partout), mais il faut le parcourir.

Mais attention (Et oui, le voilà le "Mais"), et je ne retire rien de ce que je viens de dire dans les lignes ci-dessus, il n'est pas possible de se cacher derrière des mots et des risques potentiels pour éviter de poursuivre cette oeuvre salutaire pour la société qui présente et immédiate.

Par exemple, il n'est pas acceptable de prétendre que dénoncer le comportement de M. Ramadan, qui sera peut-être demain déclaré crime par la justice, est un biais pour faire s'écouler une haine raciste ou islamophobe contre lui.
Soyons un tant soit peu honnêtes ensemble. M. Ramadan n'est pas n'importe qui. C'est une personne qui a fait de la "pureté de l'islam", de sa rigueur, un credo. Qui a formé des centaines de personnes, sans doute même des milliers, à devenir de brillants zélotes du coran. Alors, quand il commet des actes que la morale religieuse qu'il prône, la morale publique courante et même le droit réprouvent, il n'est pas un simple citoyen musulman dans les médias. S'arroger le droit de donner des leçons, c'est s'exposer à devoir les mettre en application sous peine d'être doublement châtier, pénalement et médiatiquement
Alors non, dans la sphère publique, M. Ramadan n'est pas n'importe qui. Non, il n'est pas un citoyen musulman lambda. Faire remarquer que son comportement est inqualifiable n'est pas raciste, et rappeler qu'il est un tenant du respect rigoureux des règles de sa religion, l'islam, n'est pas une remarque islamophobe.

Allons même un peu plus loin, lorsqu'un homme comme M. Ramadan est mis en lumière pour de tels faits, il est normal d'interroger les membres de son obédience pour qu'ils nous disent ce qu'ils en pensent. C'est même une bonne chose. Les écarts sont le seul moyen de mettre les préceptes prônés par certains au nom d'une religion face à la réalité. Surtout quand il s'agit d'un héraut.

Je vous rassure, aujourd'hui, quand un prêtre est pris dans des faits de même type, les médias s'empressent d'interroger les autorités de l'Eglise et les membres de certaines associations ou mouvement politiques pour les mettre face à leurs contradictions.
Interroger une association féministe et musulmane est donc parfaitement légitime et utile pour savoir et mettre en lumière la pensée profonde de ses membres. Tenter d'esquiver au seul motif que se serait faire le jeu des racistes et des islamophobes c'est se comporter de façon irresponsable parce que là n'est pas le propos.
Une dernière remarque, qui montre combien le débat sur ce qui se passe en ce moment perturbe la pensée. J'ai lu, encore une fois dans des commentaires, que pour MM. Weinstein et Strauss Kahn, on avait pas convoqué pour s'exprimer les représentants institutionnels ou associatifs juifs. C'est faire preuve d'une incroyable mauvaise foi que de le faire remarquer. En effet, A la différence de M. Ramadan, ces deux personnes n'ont jamais prétendu (ou alors vraiment en tout petit comité non public) être des tenants de leur religion (si tant est qu'ils la pratiquent) du respect des préceptes des textes religieux et de leur rigueur, et n'ont pas formé des esprits à porter la "bonne parole".
En revanche, je vous assure que les socialistes français ont été interrogés sur le comportement de leur camarade et sur le point de savoir s'ils étaient informés des faits et de son comportement sexuel et que le tout Hollywood a été convoqué pour commenter la chute de l'un de ses rois.
Chaque fois les communautés légitimes sont mises à contribution. Tout n'est pas une question de religion.

L'article de Louise Fessard, Affaire Tariq Ramadan: ce que disent les féministes antiracistes, est sur la question d'une grande précision et d'une objectivité remarquable car elle n'élude pas les questions qui fâchent. Ce qui m'a fâché en revanche c'est que certaines puissent hésiter à s'écarter du chemin de ce triste sire par risque d'une éventuelle récupération par des racistes de tous poils. Il n'y a pas de risque si vous êtes claires. Alors soyez le. De tels actes, graves et moins graves, et surtout répétés dénotent une attitude générale vis-à-vis des femmes qui n'est pas acceptable et ce d'autant plus quand on est ce qu'il a été. Il n'y a rien de plus à dire.

Les donneurs de leçons doivent accepter d'être examinés avec plus d'attention que les autres. Ou alors, ils doivent abandonner leur posture pour rejoindre le genre humain et ne plus prétendre pouvoir se placer au-dessus de leurs concitoyens, surtout au nom d'une religion.

 

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