Valéry, François, Jacques et les autres... (sur le livre d'Eric Zemmour)

Comment y échapper ? On ne parle que de ça et que de lui. « Ça » c’est un livre Le suicide français, « lui » c’est celui qui le signe, le journaliste et essayiste Eric Zemmour.

Comment y échapper ? On ne parle que de ça et que de lui. « Ça » c’est un livre Le suicide français, « lui » c’est celui qui le signe, le journaliste et essayiste Eric Zemmour. Bénéficiant de la notoriété de celui que l’on voit et entend sur toutes les radios et TV, d’un plan médias irréprochable épaulé parfois par de l’argent public de la part de municipalités comme celle de Béziers avec Robert Ménard (apparenté FN), d’un subtil enchaînement de clash et de buzz qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux, etc… le succès était prévisible et semble se confirmer. Aussi, il faut prendre ce livre au sérieux. Du moins, c’est mon cas, sans quoi on ne peut efficacement combattre les idées qu’il contient.

Alors qu’une vieille scène politique ne va pas tarder à s’effondrer, ce livre exprime des idées qui peuvent hélas féconder le futur. Avec ses 500 pages, abordant divers sujets, (aussi bien un classique du cinéma des années 70, le foot et les Verts de Saint-Etienne que la thèse de l’historien Robert O. Paxton sur le gouvernement de Vichy…) en 80 chapitres s’enchaînant de façon chronologique sur les 40 dernières années, il peut devenir un matériau idéologique redoutable dans les mains de ceux qui veulent bâtir une droite nouvelle, bien à distance du cours de la direction actuelle de l’UMP.

Chez Zemmour, la politique est d’abord de l’idéologie, et il n’a pas tort. « L’asservissement commence par l’aliénation culturelle ». Oui, raison de plus pour combattre celle que veut nous refourguer ce livre car combattre la laideur de la société actuelle, défigurée par tant d’inégalités, n’implique pas qu’il faille revenir à celles des sociétés précédentes. On a bien compris que Zemmour veut engager un combat culturel, fidèle à la stratégie du « métapolitique » de la Nouvelle Droite des années 70 et son club le GRECE fondé par Alain de Benoist. Empruntant à Antonio Gramsci, cette Nouvelle Droite jugeait que le plus important est ce combat métapolitique « diffusion dans la société d’idées et de valeurs culturelles dont l’objectif est une transformation politique en profondeur et à long terme » comme le dira l’un de ses théoriciens.

Il s’agit ici de travailler à une contre-culture. Officiellement livre de journaliste simple observateur, il se situe en réalité au cœur de l’arène politique. En effet, comment comprendre l’ambition de ce texte autrement qu’en le lisant comme un long manifeste pour une droite non libérale, réactionnaire sur les valeurs morales, ouverte à la possibilité d’une alliance avec le FN ? En attendant, si les idées de ce livre se cherchent une représentation politique, elles sont pour l’essentiel dans le parti de Marine Le Pen.

Bénéficiant de l’érudition indiscutable de son auteur, même si elle est parfois désordonnée et amplement stimulée par des fantasmes aux obsessions révoltantes et très peu républicaines qui déconcerteront le lecteur par leur facilité ou leurs outrances, certaines de ses affirmations sentencieuses méritent des réponses argumentées pour les faire reculer. Ciselés par le talent du polémiste et sa sociologie au nunchaku, bien des chapitres du dernier Zemmour détonnent et tranchent dans un univers politique en décomposition intellectuelle et morale. C’est cela qui est à la source du succès d’édition et c’était prévisible.

La pensée d’extrême droite n’a jamais autant de succès que quand elle se présente en tenue de combat face à des opposants en costume gris muraille répétant comme des clones qu’une seule politique économique est possible. Depuis plusieurs décennies, chacun a constaté combien la droite française n’est plus qu’une addition de comptables froids, tous identiques et assommants d’ennui, donneuse de leçons que ses dirigeants ne s’appliquent jamais à eux-mêmes, ayant définitivement cédé au libéralisme, uniquement sortie de sa torpeur le temps d’une élection par des aventuriers à la moralité douteuse, dont Nicolas Sarkozy est le plus beau prototype.

Les obsessions de l’auteur ? Parlons-en. Eric Zemmour, fin connaisseur du petit monde médiatique, s’auto-caricature à l’envi pour mieux faire scandale et se présenter comme une victime de la censure quand même il est omniprésent. Il campe dans la posture d’un esprit libre allant à contre-courant de la pensée dominante, alors que certaines des portes qu’il croit enfoncer à coup d’épaule sont déjà largement ouvertes depuis longtemps par les titres racoleurs qui s’étalent à la unes des hebdos. Pour aller à l’essentiel, nous dirons que les plus sombres de ses obsessions se concentrent dans le triptyque : les femmes, les homos et les Arabes, coupables par d’insupportables revendications, des principaux maux dont souffrirait notre pays.

Dans ces 500 pages, ces trois fléaux sont partout et responsables de tout, ou du moins de l’essentiel : c’est à dire la décadence morale de la France. Symboliquement, pour Eric Zemmour, cela commence dans le prolongement de Mai 68 et dans le film Les valseuses de Bertrand Blier en 1974. Son anarchisme paillard choque notre polémiste qui oublie pourtant la vieille tradition rabelaisienne de notre pays. Pour Zemmour, des dizaines de films et chansons du même tonneau vont méticuleusement briser le pouvoir de l’homme blanc hétérosexuel durant les années 70 et 80, alors que pour notre part, nous gardons en mémoire les nombreux films de Belmondo et Delon valorisant à plein biceps, le macho bien de chez nous.

Zemmour manifestement ne les a pas vus, ou a vu autre chose. Pour lui, le machisme, l’homophobie et le racisme sont des foutaises factices, sans réalité profonde dans la société, simples prétextes attrape bobos pour masquer la déferlante libérale. Ils sont forgés de toutes pièces depuis 40 ans par les ennemis de la grandeur de la France. Pire, selon Zemmour, dire que cela existe revient en fait à mépriser le peuple. On reste aphone devant un tel raisonnement qui, sans s’en apercevoir, véhicule à l’inverse une vision méprisante des milieux populaires français comme si machisme, homophobie et racisme n’existaient pas chez les élites sociales, alors qu’ils y sont sans doute bien plus virulents qu’ailleurs.

Les femmes ? Alors qu’elles restent moins payées que les hommes, sous représentées dans la vie politique et sociale, culpabilisées par tous les cultes, arrimées à des tâches domestiques et familiales dans des proportions qui n’évoluent guère depuis des décennies, elles auraient, selon Zemmour, pris le pouvoir réel, « dévirilisant » la société, ce qui est très grave à ses yeux, et obtenant satisfaction sur des revendications jugées inacceptables et destructrices pour notre vieille civilisation, notamment le droit à l’IVG et le divorce. Ainsi, dans le chapitre sur l’IVG, notre polémiste laisse entendre une musique sidérante. Pour lui, non seulement l’IVG n’a pas libéré la femme, mais c’est tout le contraire et ses conséquences en ont été dramatiques.

Il donne raison à Michel Debré, parait-il effondré en 1974 lors du vote de la loi Veil, qui « compte les enfants qui manqueront, selon lui, à la France » et « se lamente sur la puissance perdue, enfuie à tout jamais ». Ainsi, il y aurait eu, selon Debré sans qu’on sache si Zemmour assume l’absurdité de la sentence « 8 millions de vies françaises perdues » depuis 40 ans ! On se pince. D’autant qu’aujourd’hui, la natalité française reste une des plus dynamiques d’Europe. C’est faux ! clame Eric Zemmour qui a la parade : « la famille traditionnelle de souche française doit s’incliner au nom du « progrès » sous la pression individualiste ; dans le même temps, comme pour compenser symboliquement et démographiquement, la famille maghrebine la plus traditionnelle, la plus archaïque, la plus patriarcale, est invitée à prendre la relève (…) A la remplacer ».

La mission de la femme étant la reproduction de l’espèce, et par voie de conséquence celle de la femme française d’assurer la grandeur de la France, l’IVG est contre nature et antipatriotique. CQFD. « Les questions démographiques, mises sous le boisseau, par une jeunesse qui privilégie l’instant, demeurent. C’est l’immigration qui les réglera ». Chez Zemmour tout se tient, ou semble se tenir, même si pour la démonstration cela ravive les feux des pires clichés et tourne le dos à la réalité des évolutions démographiques et à toute conception républicaine de la nationalité, pourtant profondément ancrée dans notre histoire : le droit du sol et non du sang !

La charge contre les homosexuels est du même registre, en cohérence avec celle menée contre les femmes. Les homos ? Méfiez-vous, nous avertit Zemmour, ils ont érigé un « redoutable pouvoir gay ». Le Mariage pour tous est étrillé et,l’auteur en est convaincu, demain : « au nom de l’égalité, les gays élimineront ou asserviront les femmes qui ne seront plus que des ventres ». Homme, femme il n’y aurait donc aucune vieille domination patriarcale à combattre ? Ce n’est pas le problème nous répond-il. « Non, au nom de l’égalité, on a entrepris la destruction des repères sexuels les plus archaïques pour remodeler un nouvel humain, ni vraiment homme, ni vraiment femme ». Plus loin il assène « la fameuse « théorie du genre » n’est que cela (..) une théorie totalitaire mal dissimulée de nous transformer en androgyne, en neutre, ni homme, ni femme ».

Puis surgit la troisième pièce de la sombre trinité zemmourienne : l’immigré et tout particulièrement l’Arabe. C’est lui le fauteur de trouble depuis 40 ans. Du racisme contre lui en France ? Résiduel, c’est tout le contraire. Emporté dans sa colère, Zemmour dénonce le film Dupont Lajoie d’Yves Boisset, sorti en février 1975, qu’il présente même dans une pirouette audacieuse comme « un film raciste ». Oubliant de le contextualiser, il omet de rappeler la violente vague de crimes racistes qui endeuilla la France des années 70 et 80 durant laquelle plusieurs dizaines d’immigrés maghrébins furent assassinés dans des ratonnades infâmes, tout particulièrement dans le sud de la France. Non ! L’Arabe pour Zemmour n’est jamais une victime. C’est un coupable, fier de sa culpabilité d’ailleurs.

Désespéré par son comportement, Zemmour jette par-dessus bord toute forme d’universalisme républicain, pour enfiler le treillis de Samuel Huttington et son détestable « Choc des civilisations » si contraire à tout ce qui a fait notre Nation. Assigné définitivement à résidence confessionnelle par Eric Zemmour, l’immigré d’origine maghrébine est le musulman éternel, sournois et fanatique, qui ne s’assimilera jamais à la société française. Impossible, n’essayez pas de mélanger. C’est comme l’huile et le vinaigre. Pourquoi ? L’islam voilà l’ennemi. Zemmour assène : « au nom de la République, on a déconstruit la France ; au nom des droits de l’homme, on a érigé un état dans l’état, ce qui avait poussé Richelieu à combattre les protestants lors du terrible siège de la Rochelle. Pour « intégrer » l’islam, il faudrait que la France renonce à 1000 ans d’histoire ».

Un « Etat dans l’Etat », vraiment ? Mais, celui qui écrit cela, qui pourtant connaît l’Histoire de France, pourtant lui-même un juif français dont la famille a vécu les conséquences tragiques de notre histoire, mesure-t-il qu’il réactive de vieux débats, de vieilles postures nauséabondes et reprend mot pour mot une expression de Charles Maurras, penseur de l’Action Française qui protestait déjà en 1941 contre « l’existence d’un Etat dans l’Etat, l’Etat juif dans l’Etat français ». Dès 1889, il avait écrit « Les israélites ne sont point des particuliers semblables aux autres mais que citoyens et familles, ils forment un Etat dans l’Etat qui espère dominer l’autre ».

Charles Maurras, antisémite obsessionnel, dénonçait aussi les « quatre Etats confédérés étrangers qui tiennent le pays légal. Ils le composent. Ils assurent le personnel des charges publiques. Cela forme un gouvernement ». Les quatre Etats confédérés de Maurras étaient les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques qui selon lui, depuis la Révolution opprimaient la société française. Je précise en écrivant cela que je ne traite pas Zemmour d’antisémite, ce serait absurde et insultant, mais de maurassien oui et je constate que les folles mécaniques d’aujourd’hui utilisent les mêmes rouages sémantiques que les folles mécaniques d’hier.

Pour Eric Zemmour, en 2014, les silhouettes de ces Etats ont changé. Ils ne sont plus que trois à tenir le « pays légal » : les femmes, les gays et les Arabes. A défaut de le convaincre, cette filiation avec le père de l’Action Française ne vexera pas l’auteur de ce Suicide français, car c’est lui-même qui, dans son introduction, se place dans son sillage : « Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont la France ; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France ». Message reçu. Dis-moi qui te hante, je te dirai qui tu es.

Bondissant sur une autre controverse chargée d’une sensibilité extrême, Eric Zemmour a de nouveau profité de cet ouvrage pour revenir sur sa vision du Gouvernement de Vichy et le rôle du Maréchal Pétain. Il l’avait déjà fait dans un de ses livres précédents en 2010, Mélancolie française, de façon plus vive encore à mon goût où par exemple, par une question purement rhétorique et sur un ton badin, il interrogeait « et si Pétain avait toujours été le même, dès 1914 ? Et si, question sacrilège, le bon choix, il l’avait fait en 1940, et que la faute contre la guerre, l’histoire, la France, ce fut en 1917 qu’il l’avait accomplie ? ».

Je m’étais étonné alors que la collaboration avec le régime nazi, vue comme « bon choix », passe inaperçue. C’est la vieille thèse, qui eut pignon sur rue au lendemain de la guerre, affirmant que Vichy fut un « bouclier » pour la France en cohérence en quelque sorte avec De Gaulle « le glaive », et une diplomatie secrète avec les alliés. Oubliant la politique active de collaboration de Vichy engagé dans sa volonté de Révolution Nationale, cette thèse est contestée à présent par la totalité des historiens. Pour allumer le brasier médiatique, Zemmour s’en prend à l’ouvrage qui le premier porta un coup fatal à l’idée d’un gouvernement de Vichy finalement protecteur pour la population française, celui de l’historien américain Robert O. Paxton « La France de Vichy » publié pour la première fois en français en 1973. Ce dernier, selon Zemmour, aurait commis le sacrilège d’édifier une doxa dont « la thèse restera inchangée. Elle repose sur la malfaisance absolue du régime de Vichy, reconnu à la fois responsable et coupable. L’action de Vichy est toujours nuisible et tous ses chefs sont condamnables. »

Or en réalité, nous dit Zemmour, Vichy aurait même protégé les juifs français. Dans un article publié par Rue 89, Robert O. Paxton lui répond : « Cet argument est parfaitement vide (…). Il suffit de lire les lois promulguées par Vichy entre 1940 et 1942, qui imposent des exclusions sur tous les juifs, y compris les juifs de nationalité française. Le statut des juifs qui les exclut des services publics ; l’instauration de quotas à l’université ; la loi du 22 juillet 1941 sur l’aryanisation des biens juifs… tous ces textes ne font aucune distinction entre juifs français et juifs étrangers. Dans leur application, ces mesures frappent durement les juifs de nationalité française, car ce sont eux qui sont les plus impliqués : ce sont des instituteurs, des conseillers d’Etat, des officiers de l’armée… des gens qui ont des propriétés et qui sont les premiers à souffrir de l’aryanisation. C’est absurde de soutenir que Vichy a soutenu les juifs français pendant ces deux premières années. »

Les lecteurs de ce blog trouveront facilement sur le web tous les éléments de cette polémique historique pour répondre aux affirmations zemmouriennes. J’en reste là donc. Par contre, il est plus utile de s’interroger ici sur les enjeux très contemporains de cette querelle. Si Eric Zemmour s’engage sur la voie périlleuse semblant vouloir réhabiliter Vichy, ou du moins en atténuer les méfaits, c’est qu’il sait que le basculement de la majorité (je ne dis pas la totalité) des dirigeants de la droite de l’époque et des élites économiques des années 30 dans la politique active de collaboration avec les nazis reste une tache indélébile dont la marque fracture encore la droite française. D’une certaine façon, si l’on atténue Vichy et si on le relativise, la césure entre la droite nationale antilibérale et l’extrême droite devient définitivement inexistante. C’est donc pour le présent que cette polémique existe et non pour le passé.

Non, Eric Zemmour, vous avez donc tort. Jamais le gouvernement de Vichy n’a protégé les juifs français. Dire cela, ce n’est pas insulter la France. C’est rigoureusement l’inverse ! Si ces derniers furent moins massacrés en France que dans d’autres pays d’Europe, c’est précisément en raison de la longue tradition républicaine qui structure notre peuple. Même si ce fut parfois dans les contradictions et s’il y eut des contre-exemples, globalement et majoritairement, ce peuple français refusa, par tous les moyens dont il disposait, de voir une partie des siens et ceux qui avaient trouvé refuge chez lui, subir une honteuse législation antisémite et être livrés aux nazis. Et Vichy n’y est pour rien.

Pour aborder mon dernier point, le plus important à mes yeux, je crois nécessaire d’évacuer un faux débat. Si l’ordre moral proposé par Zemmour nous irrite, loin de nous l’idée que l’ultra libéralisme économique de notre temps, l’engrenage redoutable de la financiarisation du capitalisme, n’aurait pas percuté fortement les fondations républicaines de notre nation et que nos 40 dernières années n’en seraient pas marquées, notamment par un fort désordre dans les relations sociales et culturelles qui unissent les citoyens. Mais une addition de constats ne signifie pas un début d’explication. Et on attendra toujours dans ses pages une claire dénonciation des inégalités sociales qui n’ont cessé de se creuser en France depuis 40 ans. Jamais ce hold-up contre le peuple français n’est clairement dénoncé.

On guettera l’appel à une autre fiscalité vraiment redistributive. En vain. Si le thème de la décadence morale est omniprésent, la question sociale est la grande absente. Et puis après 500 pages de lecture, les questions qui restent dans l’angle mort de cet ouvrage et pour lesquelles aucune réponse n’est apportée demeurent : Pourquoi les élites françaises ont-elles capitulé ? Comment avons-nous perdu notre souveraineté ? Pourquoi le pouvoir réel est-il à présent entre les mains de la finance ?

Fondamentalement, Eric Zemmour ne répond pas, si ce n’est en dénonçant la veulerie des acteurs présents. Aussi, patatras…la cathédrale intellectuelle zemmourienne s’effondre ou n’apparaît plus que comme un grand tas de mélancolie fumante, stérile et réactionnaire. Son impuissance à y répondre tient à ce qu’il existe chez lui et dans ses pages une nostalgie aveugle pour le Général de Gaulle, dont la mort le 9 novembre 1970 aurait signifié rien de moins que « la mort du père de la Nation » et aurait marqué le glas de la France.

Zemmour se heurte à un cul-de-sac. Comment le prétendu sauveur pourrait-il être devenu le fossoyeur ? Impossible pour Zemmour. En conséquence, pas un mot sur les institutions mortifères de la Ve République, forgées par ce même de Gaulle. Elles ont pourtant amplement accéléré, par la mise à distance du citoyen et la concentration de pouvoir sur un seul homme, par la centralité politique de l’élection présidentielle et la recherche permanente d’un « sauveur suprême », la crise de la politique française, participant qu’on le veuille ou non à sa « pipolisation » ces quarante dernières années. C’est précisément en raison du caractère antidémocratique de la Ve République que les financiers ont pris le pouvoir avec plus de facilité.

Contrairement à ce que dit Zemmour, ces institutions étaient une aubaine pour eux. Enfin, des institutions stables qui peuvent contraindre le peuple quand il se met en colère. Aussi, si un « suicide français » devait advenir, ce serait par le maintien d’institutions qui continuent de fonctionner même quand 60 % du Peuple ne va plus voter, des institutions qui autorisent de mépriser les votes du Peuple même quand il vote Non au TCE comme on l’a vu en mai 2005.

A cela Zemmour, fondamentalement bonapartiste et non républicain nous répondra sans doute que pour sa part, il ne peut pas faire confiance au peuple mobilisé. Il attend donc le grand homme portant ses valeurs morales, ou désormais, cruelle ironie de l’histoire, peut-être une grande femme, qui se moulant dans les institutions autoritaires de la Ve, reprendra le pays en main et le violentera pour son bien, brisant le fil réel de son histoire et du long combat de son peuple pour son émancipation.

Dans un chapitre, d’ailleurs de bien belle facture, Eric Zemmour voit dans Vincent, François, Paul et les autres…, film magnifique de Claude Sautet sorti en octobre 1974, l’incarnation du crépuscule du « mâle blanc hétérosexuel ». Il est curieux qu’il ne voit pas dans les institutions de la Ve République la source de la concentration oligarchique du pouvoir et son corollaire : le crépuscule de la souveraineté populaire. Léguée par le Grand Charles, il est suicidaire que depuis 40 ans, Valéry, François, Jacques et les autres.. les aient maintenues et les défendent encore, coûte que coûte, bénéficiant même désormais du soutien de Marine Le Pen.

Patience, peuple souffrant, un jour ton prince viendra… Une fois son terrible constat fait, c’est la seule chose que Zemmour semble avoir à proposer à la France, même si il n’y croit plus vraiment, affirmant en conclusion : « la France se meurt, la France est morte ». Non, c’est l’inverse. Assez de déclinisme, c’est au peuple de reprendre ses affaires en main. Il en est capable. Il lutte encore. Pour lui permettre de se retrouver, il faut passer à une VIe République restaurant enfin sa souveraineté. C’est une Assemblée Constituante qui lui permettra de passer de l’état de multitude anonyme à celui de Peuple t renouer, enfin, avec sa belle et longue histoire. Le reste n’est que littérature… et succès éphémère d’édition.

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