Pourquoi il est politique qu'on entende autant dire "déceptif" au lieu de "décevant"

"Déceptif" plutôt que "décevant", "participer de" plutôt que "participer à", "amoral" plutôt que "immoral"... ce qu'il y a d'irritant dans ces fautes d'usage, ce n'est pas tant le sens des mots sacrifié à de petites modes, que le fait que ces fautes procèdent d'une volonté délibérée d'alambiquer inutilement le langage pour impressionner – ce qui est avant tout une expression symbolique du pouvoir.

« Ce grand débat est condamné à être déceptif », entends-je affirmer une énième fois par un monsieur d'un journal quelconque sur un plateau télévisé quelconque d'une chaîne d'information en continu. Lui ou un autre, après tout : il est trendy depuis quelques temps dans les articles, à la télé, à la radio, de dire déceptif au lieu de décevant – à tort donc, puisque "déceptif", archaïsme tombé en désuétude puis revenu dans l'usage récemment par emprunt à l'usage anglophone, ne signifie pas "décevant" mais "trompeur".

Qu'importe, mon but n'est pas de livrer une leçon de vocabulaire. Il n'y a rien de plus pédant que de s'employer à inspecter le langage d'autrui pour y corriger des fautes de français – pour autant que « faute de français » veuille même dire quelque chose, tant il n'y a pas de mésusage qui ne soit en réalité un autre usage, et si à force de mésusages l'usage veut que déceptif devienne la nouvelle façon de dire décevant, ainsi soit-il.

Non, ce qui m'intrigue est d'une autre nature. Ce qui m'intrigue est de nature politique.

Voyez, quand mes élèves font des fautes de français, généralement elles ne ressemblent pas du tout à cela. Ils ne remplacent pas une formulation courante dont ils maîtrisent l'usage par une formulation spécifique plus alambiquée qu'ils ne maîtrisent pas : ils font exactement le contraire. Tant que le mot alambiqué n'est pas maîtrisé, ils en ont peur et préfèrent revenir au mot courant qu'ils maîtrisent, quitte à ce que le mot courant exprime moins proprement l'idée. Si je donne par exemple une leçon sur les rapports entre le sensible et l'intelligible chez Platon (soit, pour faire simple, les rapports entre monde matériel et monde des Idées) et que j'en viens à traiter de conversion (s'élever du sensible vers l'intelligible, par l'abstraction) et de participation (voir s'incarner ou se manifester l'intelligible dans le sensible), risque de venir un moment où je dirai quelque chose comme « la beauté de la belle âme participe de l'Idée du Beau. » Que croyez-vous qu'il se produise alors ? Mes élèves, jeunes gens normaux, ont l'habitude comme tout le monde – à l'exception notable de ceux qui fréquentent trop les plateaux semble-t-il – d'employer le verbe "participer" suivi de la préposition "à" et non de la préposition "de". Vont-ils se dire que cela fait tellement plus chic avec un de qu'avec un à et qu'il faudra dire comme ça dorénavant ? Ou bien vont-ils être désarçonnés par ce "de" et préférer l'esquiver en s'en tenant au "à" qu'ils connaissent tant que je n'aurai pas bien expliqué que participer de quelque chose (c'est-à-dire procéder de cette chose, en émaner) n'a pas la même signification que participer à quelque chose (c'est-à-dire y prendre part) ?

Indice : ça n'est pas la première option !

Enfin, je dis ça mais ça ne s'est pas absolument toujours vérifié. Une fois j'ai rencontré le même cas que sur notre plateau télé : un élève avait employé "transcendantal" (un mot très spécifique du jargon kantien) au lieu de "transcendant", suite à un cours dans lequel il était question de transcendance. Curieux, je lui avais demandé d'où il sortait ce mot et pourquoi il avait cru bon de l'employer – à tort, donc – dans sa copie. La réponse qu'il avait donnée est me semble-t-il lumineuse d'enseignement pour comprendre ce qu'il se passe sur notre plateau télévisé : « j'ai vu le mot dans le manuel, et j'ai pensé que c'était le même mais en plus intelligent. »

Voici donc : "déceptif" dans la tête de celui qui l'emploie sur un plateau ne veut pas du tout dire "trompeur" et il n'est même pas important au fond qu'il ne veuille pas tout à fait dire "décevant" non plus. Ce qui importe, ça n'est pas le sens de l'énoncé mais son effet : ce qui importe, c'est que ça fasse plus intelligentMais plus intelligent que qui, alors ? Qui notre intervenant a-t-il besoin d'impressionner ainsi ? Qui veut-il surplomber ? Certainement pas son contradicteur de l'autre côté du plateau, avec lequel ils se contredisent moins en général qu'ils ne s’entre-congratulent. Non, celui-là parle tout comme lui, les mêmes circonvolutions inutiles. Lui aussi veut faire plus intelligent. Au mieux cela fait un micro-sociolecte de circonstance (ils sont les mêmes, ils participent du même milieu...) mais ça ne saurait faire le fond de l'affaire, ça.

Eh bien si ça n'est pas pour eux, c'est que ce doit être pour nous, de l'autre côté du poste ! Le fond de l'affaire, c'est celui-ci : il faut faire plus intelligent que le gueux qui regarde. Si on est un intellectuel bourgeois très cultivé, écraser n'importe qui se fait avec à peu près autant d'aisance que de sourire ou de rabattre une mèche de cheveux : utiliser son savoir comme un outil de violence symbolique pour asseoir sa supériorité, c'est vieux comme le monde et ça marche très bien. Ça marche si bien que ça permet d'obtenir de celui qu'on domine la reddition suprême : ça permet de lui faire admettre que notre domination sur lui est légitime, puisque lui est bête et que nous on sait. Mais cela devient plus délicat lorsqu'on est un bourgeois peu cultivé, davantage affairé à suivre des modes qu'à lire : alors on a le surplomb social, on a la tribune médiatique livrée avec, où faire valoir à longueur de journée que ce surplomb est légitime – vous savez, hein, les usuelles mystifications qui servent à déguiser ce qu'on a hérité en ce qu'on a mérité. Mais, problème : on n'a plus le bagage intellectuel pour faire valoir cette légitimité.

Bref, on a gardé l'arrogance des savants pédants, mais on n'en a plus le savoir.

Que faire alors ? Alambiquer. Faire semblant. Des éléments violents participent à telle manifestation, la violence de tel jeu vidéo est immorale ? Ne le dis pas comme ça : ne dis pas "participer à", ne dis pas "immoral" – c'est ce que dirait le gueux qui te regarde ! Dis plutôt que des éléments violents participent de ces manifestations, dis que ce jeu vidéo est amoral. Ça ne veut rien dire, mais ça fera plus intelligent. Ça signalera au gueux que tu appartiens à un monde meilleur que le sien. Ça l'intimidera.

Il faut alambiquer. Même si ça n'est pour rien, même si c'est à vide : il faut alambiquer. Ça n'est pas une question de style, comme on pourrait a priori le penser, comme moi aussi je l'ai d'abord pensé. C'est une question de pouvoir. C'est une question politique. Celle du maintien en tant que classe dominante d'une bourgeoisie qui au fond sait – ou du moins pressent – qu'elle est illégitime, à voir comme elle s'échine sans discontinuer à se grimer, à redoubler de complications et d'artifices pour garder la face. Une bourgeoisie qui hait se penser elle-même en tant que classe puisque ça n'est pas son intérêt de classe (elle préfère affirmer que, pauvres et riches, il ne faut pas nous opposer car nous serions tous « dans le même bateau », vous connaissez la chanson, qu'importe si quelques uns squattent la première classe pendant que les autres sont entassés dans la cale avec les rats). Mais une bourgeoisie qui sait néanmoins adopter des réflexes de préservation de classe, de façon presque aussi palpable que le ferait un corps organique.

Logiquement, quand on est de l'autre côté de l'écran (de l'autre côté du mépris de classe, surtout) et qu'on réalise ce cirque, ça devient irritant. Ça exaspère. Parce qu'observer la violence symbolique et la domination satisfaite d'une bourgeoisie cultivée, c'est déjà très injuste. Mais observer la violence symbolique et la domination satisfaite d'une bourgeoisie bête à manger du foin, ça ajoute l'obscénité à l'injustice.

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