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Billet de blog 3 mars 2023

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Tout le monde déteste le travail (sauf ceux qui font travailler les autres)

Notre hiérarchie sociale présente le spectacle singulier d'une minorité, pour qui le travail est gratifiant et doux, qui ne cesse de commander au grand nombre, pour qui le travail est humiliant et dur, de trouver comme elle que travailler est formidable. On ne sortira guère de ce quiproquo tant que l'on continuera de désigner du même mot, « travail », des réalités sociales sans le moindre rapport.

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Illustration 1
Les Travailleurs (Die Arbeitsmänner, 1925) © Franz Wilhelm SEIWERT

Le Président de la République a déclaré depuis Rungis : "Le vrai débat qu'on doit avoir dans la société, c'est le travail." Voici une modeste contribution.

Un temps j'ai refusé de dire que je détestais travailler

Pas qu'à voix haute, même dans ma tête je refusais de le dire. Il y avait la peur de passer pour un "fainéant". Le dégoût à la perspective de me sentir moi-même un fainéant. La conviction informulée que, pour être quelqu'un de bien, il fallait être dur à la tâche. Comme si un décret venu du ciel avait disposé qu'une vie digne se passait à trimer.

Mais en dépit de cela, très tôt durant les premières années de travail à côté des études, tandis que j'allais et venais entre remplir des bacs de surgelés et scanner des articles en caisse, j'ai senti un truc répugnant, irrécusable.

Devant moi, j'avais le spectacle de mon corps exécutant des mouvements dénués de sens à mes yeux, mon corps exécutant la volonté de quelqu'un d'autre. Dans un coin de la tête, la pensée de tout ce à quoi il m'aurait été possible d'employer ma puissance si ce temps m'avait appartenu ; tout ce que je ne ferais pas le soir en rentrant car je serais épuisé et qu'il faudrait employer le temps restant au repos. Tel un poids dans la poitrine, le savoir que ces heures ne me seraient jamais rendues ; que ce qu'elles auraient pu contenir d'écriture, de lecture, de musique, de cinéma, d'amitié, de louange et de joie, était perdu pour toujours ; que ce temps dans le temps limité que compterait ma vie était du temps anéanti. Et sous mes pieds, traversé par le sentiment soudain aigu de ma mortalité (sentiment peu commun lorsqu'on a dix-huit ans il paraît), un gouffre :

"Est-ce que je vais perdre ma vie à la gagner ?"

Pour plus de quarante ans, va falloir en prendre ? Quarante ans de cette taule ? Ou une autre pareille ? Allez souris, ducon. "Vous réglerez par carte ?" Fais comme si t'étais content d'être là. "Vous pouvez insérer." Pour un peu tu te persuaderas que c'est épanouissant. "Voici votre ticket !" Que t'y trouves ta dignité, comme ils disent. Tu t'accomplis, hein ? Dis-le que tu t'accomplis ! "En vous souhaitant une excellente journée !" — Ah mais c'est pas la vérité putain c'est la merde j'ai pas envie d'être là.

Tiens, c'est curieux d'ailleurs comme le matin entre collègues on se dit ça sur le ton de la plaisanterie : "Envie de bosser comme de me pendre !" — La facilité avec laquelle on s'avoue tout sourire la morbidité d'être là.

Allez te plains pas. Tu t'en sors bien, ça trime plus dur ailleurs. T'es au frais au milieu de tes merlus surgelés, y a des gens qui bossent sous la canicule. Va finir de dégivrer ton bac avant que le prochain client arri... Ah, il arrive déjà. "Bonjour !" Au pire tu finis de dégivrer après la fermeture. "Je vous en prie, je vais m'occuper de remplir la glacière !" Et fais pas gaffe au temps en plus, sois pas le con qui compte ses heures. Elle est gentille la cheffe, elle est réglo ; elle sait que c'est pas par joie qu'on gaspille sa vie ici, elle nous dit de toujours compter nos heures. Mais elle compte pas les siennes, elle — c'est son huile dans les rouages pour que le magasin tourne et soit bien vu par ses chefs du dessus. Alors pourquoi tu compterais les tiennes, toi ? Solidarité, ducon. Sois quelqu'un de bien.

Gaspille ta vie et sois quelqu'un de bien.

Ah, le client a dit : "Bon courage !" en partant. C'est gentil, ça fait un peu chaud au cœur. La petite attention que se réservent les gens ordinaires qui savent bien que c'est pas par joie qu'on est là. C'est pas grand-chose mais au moins je sens qu'il m'a vu. Pas comme les couillons là-haut qui psalmodient "dignité". Eux, ils voient rien du tout.

Assez de mentir : personne ne trime pour le plaisir

Le travail, on y consent parce qu'on sait qu'il est nécessaire, et on n'a pas envie d'y consentir plus qu'il n'est strictement imposé par la nécessité. On ne l'aime pas. On fait sa part autant qu'on est en capacité de la faire, parce que, pour peu qu'on aime la justice — contrairement à ceux qui tirent des rentes, loyers ou dividendes sur le travail d'autrui — on aimerait encore moins laisser des gens trimer à notre place. Eh, c'est que ça ressemblerait trop à l'idée d'avoir des esclaves.

— De ce côté-là, qui se met à songer sérieusement aux niveaux d'exploitation des prolétaires des pays du Sud sur lesquels nos pays riches prospèrent, entrevoit un gouffre d'injustice encore bien plus vertigineux et ne peut ravaler la nausée d'être associé à une monstruosité de cette échelle.

Il faut revenir à l'essence de ce qu'est le travail pour la grande masse de ceux à qui le travail est imposé : un temps où l'activité du corps ne répond plus à un mouvement librement imprimé par sa volonté, mais par la volonté d'un employeur ou d'un client répercutée en soi.

Le travail, c'est d'abord l'expérience de la subordination. Et avec ça : un vol de temps libre, d'énergie, de santé, de substance vitale... un vol de la vie elle-même. Il faut passer de longues heures à regarder s'écouler un temps qui ne nous appartient plus. De longues heures et, quand on y ajoute les trajets, les tâches ménagères et le temps passé à récupérer : le plus clair de la vie, à regarder saigner la vie sans vivre.


Et par-dessus le marché : il faut endurer que nos dirigeants nous fassent parvenir leurs oracles.

Illustration 2
Ô pauvres mortels, l'Olympe s'adresse à vous !

Quelques oracles (tout frais, c'est le dernier arrivage)

  1. Le Président Macron devise devant un auditoire à Rodez. Il "n'adore pas le mot de pénibilité" parce que "ça donne le sentiment que le travail serait pénible". — On confirme, Monsieur le Président, c'est bien l'idée, c'est même pour cela qu'on appelle ça comme ça.
  2. La Première ministre Borne, fraîchement nommée, passe sur France Bleu. Elle est mise en relation avec une auditrice, Dolorès, qui depuis un accident est en chaise roulante et qui aimerait que l'allocation adultes handicapés soit déconjugalisée ; c'est que ça lui donnerait un peu de sécurité, et qu'elle en a bien besoin. La Première ministre s'enquiert aussitôt de savoir si elle ne peut pas retrouver plutôt une activité professionnelle. — L'auditrice fond en larmes.
  3. Le ministre Le Maire passe sur France Inter. Il déclare : "Je suis convaincu que la France est un pays de gens qui aiment le travail." — Dans le même temps, le pays enchaîne les journées de manifestations à plus de deux millions et les enquêtes d'opinion indiquent 93% d'actifs rejetant le projet de les faire travailler deux ans de plus.
  4. Le ministre Dussopt, quelques jours plus tard sur les mêmes ondes, parle avec Guy, qui lui explique que "le corps ne suit plus" et qui ajoute : "On est usé, on est fatigué. Je ne me vois pas aller plus loin. Si je vais plus loin, je crois bien que je vais... je finirai bien avant, comme on dit, dans le cercueil." Réponse du ministre Dussopt : "Un des aspects les plus forts de cette question c'est la capacité que nous avons à trouver du sens et du plaisir dans le travail qu'on occupe." — Trouver du plaisir à se sentir mourir, en effet, c'est pour le moins une question forte.
  5. Scène subsidiaire, vue mille fois : un quelconque bourgeois halluciné, président du Medef, éditorialiste de salon ou membre d'un think-tank néolibéral, explique à des gens au dos laminé, depuis sa chaire de grand ministre de la parole, que : "Le travail c'est la santé !" — ceux-là, il n'est pas dit qu'il faille leur réserver beaucoup plus qu'un silence gêné.

Le croient-ils eux-mêmes, qu'on aime le travail ?

Il y a matière à se le demander. Le premier réflexe serait de miser plutôt sur le cynisme : ils savent bien qu'ils disent n'importe quoi, mais ni la vérité ni la justice ne les intéressent. Ils sont là pour défendre leur intérêt de classe. Ils sont là pour manier les mots comme des contremaîtres le fouet, et dire aux masses de subordonnés de retourner au charbon en s'estimant encore heureux. Il y a probablement de ça, pour certains d'entre eux.

Mais je ne parviens à démordre tout à fait de l'idée que ce serait encore mal les comprendre. Un humain, sauf échoué à un degré tout à fait exceptionnel de néant intérieur, ça a besoin de se sentir la conscience à peu près claire pour passer ses nuits. — Et je ne crois pas qu'une situation bourgeoise suffise à en dispenser quelqu'un.

Si ce n'est le cynisme, alors : malentendu ? fausses excuses ? ignorance ? bêtise ? Passe un article du Figaro intitulé : "Je sais pourquoi je me lève" : cette majorité silencieuse de Français qui s'épanouissent au travail. On se dit qu'ils ont dû sonder la fosse des Mariannes jusqu'à débusquer une caissière ou un livreur contents de leur sort ? Même pas ! Suspense de courte durée ; dès le chapô : "Le Figaro a recueilli les histoires d'une créatrice d'entreprise, d'un chef étoilé et d'un avocat d'affaires, tous passionnés par leur métier." On réprime un rire nerveux. Elle fait plaisir à voir, la "majorité silencieuse".

Et là clairement on mise sur la bêtise. On se dit que oui, les idiots : après tout, ils le croient vraiment. Ils sont adultes, ils sont éduqués, ils jouissent de capacités cognitives en état de marche. Mais ils n'ont apparemment pas dépassé le stade enfantin qui consiste à juger du cas général à partir de sa situation particulière ou de son environnement immédiat.

Après tout : comment se formeraient-ils une autre idée ? Sur quelle base empirique s'appuieraient-ils ? Leur réalité matérielle quotidienne est tout à fait vide de ceux pour qui le travail est un bagne. Ils ne les voient jamais, ou le plus rarement possible. On les leur relègue dans des arrière-cuisines, derrière un écran, très tôt au petit matin ou tard le soir avant que les bureaux ouvrent ou après qu'ils ont fermé.

Précisément parce qu'un humain a besoin d'avoir la conscience à peu près claire pour passer ses nuits, les humains à qui une position privilégiée fait tirer bénéfice de la violence sociale tendent spontanément à faire organiser l'espace et le temps communs, la production, sa géographie, ses plannings, de sorte que le spectacle de leur violence soit placé hors de leur champ de vision. Qu'on puisse faire comme s'il n'existait pas. Qu'on l'oublie.

Les plus exploités des exploités, vrais esclaves de notre temps, c'était trop irregardable, on a déplacé ça à l'autre bout du monde.

La Première ministre et la dame en chaise roulante

Des scènes mentionnées plus haut, une me retient particulièrement l'attention. On peut passer sur Dussopt : il était rincé par une quinzaine chahutée à l'Assemblée, il ne paraissait plus comprendre lui-même ce qu'il disait et était plus ou moins devenu l'avatar ministériel d'une boîte vocale automatique. Passons également sur Macron et Le Maire : ces hommes planent à quinze milles dans une réalité parallèle.

Plus interpellante est la réponse d'Élisabeth Borne à Dolorès. Il faut regarder attentivement la scène. Passé l'aspect — à bon droit écœurant — d'une femme de pouvoir en train d'intimer à une dame qui a perdu l'usage de ses jambes de retourner bosser (et que ça saute !), ce qui frappe, c'est la commisération de la Première ministre. Elle n'a pas du tout l'impression d'être inhumaine. On la voit paniquer légèrement, sincèrement prise au dépourvu lorsque Dolorès fond en larmes.

Élisabeth Borne, l'instant-là, pense faire preuve d'empathie quand elle s'enquiert du retour de Dolorès vers son activité professionnelle. Il faut contempler cette donnée invraisemblable si l'on veut saisir la scène. La Première ministre était réellement en train de se dire : "Pauvre femme, j'espère au moins qu'elle va pouvoir retourner au travail !" La Première ministre si elle perdait ses jambes se soucierait d'abord de savoir si elle retournera travailler. Aussi on la comprend : elle est Première ministre.

Essayant de se rattraper aux branches : "J’entends votre émotion Dolorès. Enfin, je pense qu’il ne faut pas considérer que les employeurs doivent fermer la porte à des personnes en fauteuil roulant." — Pas un instant elle n'envisage que le boulot, sous la forme qu'en connaît le commun des mortels, soit une charge qu'il serait cruel d'ajouter à la charge d'un tel handicap. Pour elle, avoir droit au travail c'est un peu comme avoir droit au bonheur.

Il est certain que lorsqu'on a formé la conviction, comme elle l'affirmait lors de son accession à Matignon, que : "Le travail, c'est ce qui donne un sens à la vie", on n'a pas grand-chose d'intelligent à répondre à une dame paralysée.


Distinguer entre les affaires et la corvée

La part sémantique du problème, c'est que "travail" ne veut rien dire. Lorsque deux réalités diamétralement opposées en tout peuvent être désignées d'un même mot, le mot devient dissolvant ; il n'aide plus à penser, il sème la confusion.

Or, lorsqu'on dit "travail" on désigne :

  1. En haut de la hiérarchie sociale, le fait de vaquer à ses affaires : on y enchaîne les réunions et les déjeuners mondains ; on y parle beaucoup, on y donne des ordres souvent ; on y suit (et fait suivre par d'autres) ses propres projets ; on y éprouve chaque jour ce qu'on possède de réseau, d'influence, de reconnaissance, de pouvoir. — Enfin, pour dire ça d'un mot : on s'y sent augmenter.
  2. En bas de la hiérarchie sociale, le fait d'être de corvée : on y lamine son dos, ses articulations, ses nerfs, son amour propre, son intelligence, son ouïe, sa vue ; on s'y tait beaucoup, on y obéit tout le temps, puis on baisse les yeux ; on y sent du matin au soir la résistance matérielle du monde qui ne se laisse pas faire, et les ordres au-dessus qui ne veulent pas le savoir ; on sent qu'on s'émiette ; on rentre chez soi le soir amer, abruti de fatigue, à se trouver soi-même régulièrement lâche, servile, impuissant. — Enfin, pour dire ça d'un mot : on s'y sent diminuer.

Bien entendu, on trouvera ce qu'on voudra de mélange dans les rangs intermédiaires. On trouvera même, dans quelques secteurs d'activité pour tout ou partie préservés des rapports de subordination, des arts et métiers où le travail est quelque chose comme un bel ouvrage, qui cumule avec une réelle utilité sociale le fait de n'être ni oppressif, ni opprimé. En général les gens appellent ça des "métiers passions" ; et bien sûr on se réjouira qu'il existe de telles enclaves où la violence sociale n'est pas reine.

— Moi-même depuis que j'ai quitté les bacs de surgelés pour l'enseignement, je perçois bien qu'une part de mon travail relève plutôt du bel ouvrage (les leçons) et une autre de la corvée (les copies). Dans les bacs de surgelés il n'y avait que la corvée.

Et comme on ne va pas faire les enfants, ici : on ne va pas juger du cas général par le cas particulier. On ne va pas faire mine d'oublier que le gros des humains sur terre tâte chaque jour de la corvée, quelques uns d'un peu mieux que ça, et qu'une poignée seulement jouit du privilège de posséder son temps pour vaquer à ses affaires comme elle l'entend.

Partant, ce petit nombre lorsqu'il dit "travail" pense à ce que le travail est pour lui : une activité socialisante indispensable, saine et joyeuse. Et aussi longtemps qu'on persistera à désigner de ce même mot deux réalités aussi antagoniques que les affaires et la corvée, ceux qui commandent croiront que ceux qui exécutent regimbent par paresse et qu'il est dans leur intérêt de les motiver — comme on motiverait des enfants — à goûter aux joies du travail. De l'autre côté, ceux qui exécutent continueront de se sentir un peu médiocres d'aller au boulot comme au bagne et de ne pas se sentir l'âme capable d'adhérer à cette "valeur travail" qu'on leur décrit comme le véhicule privilégié de leur accomplissement.

Rapport matériel et rapport démiurgique au réel

Il y a des évidences qui ont besoin être dites. Au nombre de celles-ci : on se sent beaucoup plus libre quand on regarde d'autres corps obéir à sa volonté que quand on regarde son corps obéir à la volonté d'un autre.

Les dominants ont cette habitude. Ils n'ont qu'à délier les lèvres, et une myriade de corps humains — de puissances humaines — s'activent pour faire advenir ce qu'ils ont désiré. Aussi, par la force des choses, perdent-ils peu à peu le rapport avec la matière, qui n'est autre chose que la résistance du monde. Il est probable qu'ils y perdent pour partie une forme d'orgueil et de joie tout à fait spécifique, qui appartient aux travailleurs, et qui est la joie prise par un esprit humain à dompter la matière, à posséder un métier avec son habileté singulière. (Quoiqu'encore, les pires corvées ne requièrent pas du tout de savoir-faire, et n'offrent ni orgueil ni joie d'aucune sorte.)

Mais, ce qui nous intéresse davantage ici : les dominants en viennent à oublier surtout que la matière résiste, et que sa résistance fait mal. Ils se grisent de voir les choses s'exécuter pour ainsi dire d'elles-mêmes comme leur esprit l'ordonne. — Tel le démiurge, donc. Magiquement.

Magiquement ils se meuvent, par l'intercession du chauffeur. Ils sont déposés chez eux et magiquement tout est propre, par l'intercession de la femme de ménage. Ils ont faim et magiquement la nourriture leur arrive, d'un frétillement de doigts sur un écran par l'intercession du cuistot et du môme qui pédalera sous un soleil de chien ou sous la pluie glaçante s'il le faut. À tous les étages de la vie : ils pensent, et magiquement les choses adviennent.

Ils connaissent peu, ou pas, ou marginalement : le chaud, le froid, la pesanteur, la fatigue, les mauvaises odeurs, les entailles aux mains déjà parcheminées par les cartons, les genoux au sol à récurer, la persistance énervante des traces huileuses sur le verre, les poignets qui se coincent à trop faire la caisse, les courbatures jusque dans les doigts, le tassage amer aux heures de pointe dans des transports puants qui vous font vous sentir comme du bétail. Et le mal de dos, le mal de dos, le mal de dos.

Illustration 3
Les Raboteurs de parquet (1875) © Gustave CAILLEBOTTE

Mais le goût de la corvée bien faite, alors ?

Il faut dire qu'une partie d'entre nous, braves cons, n'aidons pas beaucoup les démiurges à comprendre qu'au-dessous d'eux la chair pâtit... une partie d'entre nous avec notre amour du travail bien fait. Comment ne se diront-ils pas qu'on a comme eux la joie d'être au travail, s'ils voient qu'on s'applique ? Mais c'est qu'un être humain, pour autant qu'il comprend la nécessité qui l'accable, peut vouloir à tout le moins que sa peine ne soit pas vaine.

Lorsque je passais mes journées penché dans mes bacs de surgelés, à tout le moins je voulais que le bac soit bien présenté. Et même, je rageais quand on me pressait et qu'il fallait bâcler. Il n'y avait là-dedans aucun amour du bac, ni du surgelé. Au mieux, un amour général et diffus pour l'harmonie, pour les belles proportions. Alors tant qu'à devoir exécuter cette tâche, j'espérais l'exécuter conformément à ce goût. Mais j'aurais préféré actualiser ce goût dans mille autres activités plus gratifiantes que de remplir un bac.

Ça, c'est ce qu'Élisabeth Borne et son monde sont incapables de comprendre. Ils voudraient que nous aimions passionnément le bac. Il faut un mot pour qu'ils comprennent que nous haïssons le bac, et qu'eux aussi le haïraient à notre place s'ils y étaient. Si "corvée" peut faire l'affaire, prenons.


Des avantages qu'il y aurait à parler de "corvée"

D'aucuns s'agaceront que le mot n'est pas valorisant ; on répondra que la réalité qu'il décrit ne l'est pas non plus. Et puis, ce terme n'est pas le mien. "Premiers de corvée", c'est la locution qui s'est imposée de façon spontanée par temps de pandémie et de confinement, parmi ceux sur qui pesait la nécessité et qui ne pouvaient pas se confiner.

Du côté du petit nombre qui commande, si le terme venait à s'imposer durablement, on peut prédire sans peine ce que la réaction serait : ils se mettraient à nous chanter que : "Le travail n'a pas à être une corvée !" et nous proposeraient toutes sortes de gadgets néo-managériaux — dont beaucoup circulent déjà — pour nous faire communier à leur propre enchantement.

(La bourgeoisie, lorsqu'on réveille ce qu'il y a de fibre humaniste en elle, n'envisage jamais que cela : embourgeoiser tout le monde. Même si c'est semblant. Se proposer d'étendre son mode d'existence, sa condition et ses privilèges, d'abord aux classes moyennes puis, de là, à la société entière. Et tant pis si un privilège, c'est par définition ce qui ne peut être universalisé, ce qui nécessite qu'autrui en soit privé pour qu'on en jouisse soi. Chez des bourgeois, la générosité, ce serait de pouvoir inviter au festin les dindons dont le festin est fait.)

Il faut se garder absolument de cette illusion. Il y a des corvées qui sont socialement indispensables et qui ne cesseront pas d'être des corvées. Les nommer comme telles, c'est déjà indiquer l'obligation morale de compenser comme il se doit ceux qui consentent à les accomplir.

Si la corvée est de la corvée, alors :

  • Il n'y a aucune légitimité à en imposer plus que de besoin. La situation écologique d'effondrement global des écosystèmes et des ressources, par ailleurs, nécessite un ralentissement général de la production si l'activité humaine doit être soutenable.

Par la force des choses, cela signifiera une baisse drastique de nos mobilités et de nos consommations. — Laquelle, pour ceux qui peinent déjà, ne sera admissible qu'à condition :

  1. D'abolir à l'autre bout de l'échelle sociale les privilèges du luxe insensé, que nous ne pouvons plus nous permettre ;
  2. De rediriger tout l'effort et la valeur produite vers une garantie d'existence inconditionnelle (comprenant une Sécurité sociale de l'alimentation, de l'énergie, du logement et, parce qu'il y a aussi des besoins de l'âme, une Sécurité sociale de la culture) ;
  3. Que la baisse s'accompagne d'un gain substantiel de temps libre.
  • Ceux qui abattent le plus de corvée ont droit à la plus grande part de la plus-value en compensation. L'organisation capitaliste de la propriété et de la production octroie le plus gros de la valeur produite à ceux qui ne sont jamais de corvée, et des payes de misère à ceux qui le sont tous les jours. La justice commande de réaliser la tendance inverse.

En la matière, lorsqu'il y a nécessité de pourvoir des postes dont a priori personne ne veut, il n'y a pas trente-six options, il y en a deux :

  1. Ou bien l'on augmente les contreparties qu'offre la collectivité jusqu'à ce qu'elles soient suffisantes pour donner envie de pourvoir ces postes (logique de la justice, fondée sur le respect du libre consentement) ;
  2. Ou bien l'on place un contingent d'êtres humains dans une situation de dénuement et de besoin telle qu'il soit possible de les forcer à pourvoir ces postes sous le chantage à la subsistance (logique de l'esclavage, fondée sur la violation du consentement).

Est-il besoin de préciser à quelle option nous nous sommes habitués ? Il est grand temps d'exiger l'autre. Le fleuve puisse-t-il sortir de son lit à partir de Mardi. Là-haut ils n'entendent rien. Que le grondement des travailleurs leur parvienne ! Qu'ils frémissent un peu. Bonne grève à tous. Haut les cœurs !


On recommandera volontiers la principale source d'inspiration de ces pensées. L'un des plus beaux écrits philosophiques dédiés au travail :

Condition première d'un travail non servile © Simone WEIL

Ajout du Lundi 6 mars — Mes remerciements à Fanny Monod-Mitrev, qui a réalisé ce résumé graphique après avoir lu l'article et qui a eu la gentillesse de me le faire parvenir :

Illustration 5
Résumé graphique de l'article © Fanny MONOD-MITREV

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