Les scandaleux conseils de classe de Terminale sous Parcoursup

Il y a un an, je partageais sur Facebook ma consternation à l'issue d'un conseil de classe de deuxième trimestre, que les "fiches avenir" de Parcoursup transformaient en concours de jugements managériaux à l'emporte-pièce. Et semble-t-il, le spectacle que je décrivais avait ému du monde. Un an a passé, les conseils de classe de deuxième trimestre ont eu lieu à nouveau. Ma consternation empire.

Le témoignage devenu viral que je postais il y a un an sur Facebook Le témoignage devenu viral que je postais il y a un an sur Facebook

Elle empire, oui.

L'année dernière, la nouveauté de la chose désarçonnait encore pas mal de monde. Il y avait une répugnance palpable de la part d'un bon nombre de collègues à se livrer à cette farce où des appréciations et des petites croix dans des grilles (qui ensuite partent se convertir en points dans l'algorithme de Parcoursup pour décider de la poursuite d'études de nos élèves) se décident sur la base d'à peu près rien. L'humeur d'un instant, peut-être.

Cette année, la chose semble déjà être entrée dans les mœurs. Mes protestations répétées à chaque conseil font de moi, je le sens assez nettement, un emmerdeur. Quelques collègues sont d'accord je le sais, mais le mouvement passe et il faut que le conseil se fasse. L'adjoint au proviseur, surchargé de travail, n'a pas le temps pour ça. Il est d'assez généreuse composition, d'ailleurs : il nous invite à insister surtout sur ce que nous avons à dire de flatteur de nos élèves et à passer sur ce qu'il y aurait de plus désobligeant. Mais cela revient au même : de fait, nous favorisons sur des critères n'ayant plus rien de pédagogique – critères de sociabilité, d'accès aux activités extrascolaires, de capital culturel, etc. – ceux qui ont déjà tout pour réussir au mieux, et gardons la tête sous l'eau à ceux qui n'ont pas.

L'affaire reste donc inchangée. Des conseils de classe où l'on nous fait remplir à la volée des grilles de peut démontrer, assez satisfaisant ou très satisfaisant sur des items aussi pédagogiquement nuls que : « a-t-il l’esprit d’initiative, cet enfant ? une bonne capacité à s’investir ? est-il engagé dans des activités sportives ou associatives hors du lycée ? »

Les collègues font ensuite remonter au chef d’établissement qui les demande des adjectifs pour qualifier des choses aussi scandaleuses que les qualités relationnelles de l’élève, le tout plus ou moins en tendant le petit doigt au vent, tant les impressions qui ressortent sont aléatoires et fondées sur du vide. Les grands perdants de cette étape sont les élèves réservés ou introvertis. Les rebelles, aussi... mais les introvertis, surtout. En nombre.

Un collègue lance que ça ne serait pas mal si dans les cases on pouvait aussi cocher une ligne à propos du « savoir-être ». Dans une société cauchemardée par Orwell, oui, sans doute, ça ne serait pas mal.

Il me vient l'idée de pointer qu'il n'est pas sain que l'on fasse d'activités sportives ou associatives un moyen de bonifier son dossier, que cela ne devrait jamais devenir des activités faites par intérêt mais par goût, que c'est aliéner de façon très intime et très inquiétante des gamins que de faire rentrer ainsi des critères de sélection dans leur vie privée. Pointer que peut-être un élève n'ayant ni beaucoup d'activités ni de formidables qualités relationnelles peut avoir pour cela mille raisons auxquelles nous ne savons rien : n'avoir juste pas envie, être mal dans sa peau, traverser une situation douloureuse, qui sait – cette année trois de mes élèves, pour ce que j'en sais, traversent un deuil dans leur famille proche.

On me répond que c'est important « dans le monde d'aujourd'hui » de savoir sortir de sa coquille et travailler en groupe, que la sociabilité est vouée à devenir une compétence évaluable, que c'est un progrès que nous jugions les élèves sur leur personnalité et plus uniquement sur leurs résultats scolaires. Une collègue à propos des jeunes endeuillés va jusqu'à me rétorquer qu'elle a déjà vu des élèves redoubler d'efforts après un deuil et en sortir plus travailleurs, adultes et responsables. Elle conclut que « quand on veut, on peut ».

Sur le moment, le niveau de bêtise et de froideur de cette réponse me laisse bouche bée.

L’année prochaine, peut-être, il nous sera demandé d’évaluer si nos élèves sont « agiles », s’ils sont « corporate », s’ils parviennent à rester « focus » quand on leur demander de bosser « fulltime » sur un « draft » à rendre « ASAP ». Notre conversion du métier de professeurs à celui de manageurs sera consommée, et il sera devenu tout à fait clair que les établissements scolaires ne sont plus conçus comme des lieux de transmission du savoir mais comme des succursales d'entreprises.

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