La destitution constitutionnelle des gouvernants, substance de la démocratie?

La procédure de destitution constitutionnelle, ouverte contre Jacob Zuma en Afrique du Sud et contre Dilma Roussef au Brésil, pour corruption serait-elle l’expression la plus substantielle du pouvoir du peuple ? Au moment où l’Afrique Noire cherche péniblement son chemin dans la démocratie, ces deux évènements portent un message.

La procédure de destitution constitutionnelle, ouverte contre Jacob Zuma en Afrique du Sud et contre Dilma Roussef au Brésil, pour corruption serait-elle l’expression la plus substantielle du pouvoir du peuple ?

 Au moment où l’Afrique Noire cherche péniblement son chemin dans la démocratie, ces deux évènements portent un message. Dans un contexte où le suffrage universel tend, de plus en plus, à légitimer le pouvoir des tyrans et des autocrates en Afrique Noire, vidant ainsi l’élection démocratique de sa substance, les procédures de destitutions ouvertes contre des chefs d’Etat pour abus de pouvoir  en Afrique du Sud et au Brésil font nécessairement sens. La procédure de destitution de Dilma Roussef au Brésil, où l’icône Lula, son soutien suspecté de corruption est tombé en disgrâce, enseigne qu’en démocratie aucune entité sacrée, aucun Dieu, aucun personnage charismatique, fut-il une icône du combat démocratique, ne détient le pouvoir en dehors du peuple qui exerce cette prérogative en interpellant les gouvernants.

La procédure de destitution engagée dans le pays de Mandela contre Jacob Zuma, l’antithèse radicale de l’icône africaine de la démocratie, comporte en ce sens une leçon précieuse. Au-delà de l’élection, la substance de la démocratie résiderait-elle dans le contrôle et l’interpellation des gouvernants par le peuple, dans la capacité de les déposer instantanément, s’ils ne conduisent pas les affaires de la cité selon l’intérêt du plus grand nombre ? De nos jours, le pouvoir du peuple consisterait-il dans la capacité à exercer son rôle de Contrôleur du Pouvoir ?

Dans un passage que nous citons ici en totalité de ses « Propos sur les pouvoirs », un ouvrage indispensable s’il en est, le philosophe Alain éclaire cette problématique capitale. « Je connais un certain nombre de bons esprits qui essaient de définir la démocratie. J’y ai travaillé souvent et sans arriver à dire autre chose que des pauvretés, qui, bien plus, ne résistent pas une sévère critique. Par exemple celui qui définirait la démocratie par l’égalité des droits et des charges la définirait assez mal ; car je conçois une monarchie qui assurerait cette égalité entre les citoyens ; on peut même imaginer une tyrannie fort rigoureuse, qui maintiendrait l’égalité des droits pour tous, les charges étant très lourdes pour tous, et les droits fort restreints. Si la liberté de penser, par exemple, n’existait pour personne, ce serait encore une espèce d’égalité. Il faudrait donc dire que la Démocratie serait l’Anarchie. Or je ne crois pas que la Démocratie soit concevable sans loi, sans gouvernement, c’est-à-dire sans quelque limite à la liberté de chacun ; un tel système, sans gouvernement, ne conviendrait qu’à des sages. Et qui est sage ?

Même le suffrage universel ne définit point la Démocratie. Quand le pape, infaillible et irresponsable serait élu au suffrage universel, l’Eglise ne serait pas démocratique pour cela seul. Un tyran peut être élu au suffrage et n’être pas moins tyran pour cela. Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants.

Ces remarques m’ont conduit à penser que la Démocratie n’existe point par elle-même. Et je crois bien dans toute constitution il y a de la monarchie, de l’oligarchie, de la démocratie, mais plus ou moins équilibré.

L’exécutif est monarchique nécessairement. Il faut toujours, dans l’action, qu’un homme dirige ; car l’action ne peut se régler d’avance ; l’action, c’est comme une bataille ; chaque détour du chemin veut une décision.

Le législatif, qui comprend sans doute l’administration, est oligarchique nécessairement ; car pour régler quelque organisation, il faut des savants, juristes, ou ingénieurs, qui travaillent  par petit groupes dans leur spécialité. Plus la société sera compliquée, et plus cette nécessité se fera sentir. Par exemple, pour contrôler les assurances et les mutualités, il faut savoir, pour établir les impôts équitables, il faut savoir ; pour légiférer sur les contagions, il faut savoir.

Où est donc la démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la Science Politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur ? Ce n’est autre chose que le pouvoir continuellement efficace, de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’Interpellation qu’il s’exerce. La Démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir. Et, comme il y a, dans un individu sain, nutrition, élimination, reproduction, dans un juste équilibre, ainsi, il y aurait dans une société saine, Monarchie, Oligarchie, Démocratie, dans un juste équilibre. » Cf. Alain. Propos sur les pouvoirs

Puisse ce texte d’Alain nous aider à déblayer en Afrique Noire la problématique de la  démocratie africaine  avec cette unité de mesure universelle, le contrôle du pouvoir par le peuple, qui fut depuis l’aube des temps, sous toutes les latitudes, le principe de la vie politique des sociétés libres.

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