Crise politique au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. Similarités et spécificités. (3ème partie) Quels enseignements les Ivoiriens peuvent-ils retirer de la crise politique et militaire burkinabè ? Au Burkina Faso, comme nous l’avions prévu, le sens de la République et la conscience de l’intérêt général ont eu le dernier mot sur l’avidité personnelle, le clientélisme, le clanisme et la haine. Le général Gilbert Diendéré et ses officiers n’ont pas déclenché l’apocalypse sur leur pays. En dépit de la violence intrinsèque et de la brutalité du coup d’Etat qui semble démentir son pacifisme affiché, sa volonté publiquement proclamée d’éviter un bain de sang et un affrontement fratricide fut la position de principe du Général Gilbert Diendéré. Ce sens de l’Etat et de la fraternité concitoyenne, cette digue ultime de la République qui sauvegarde le vivre-ensemble et préserve la Cité contre les précipices de la haine, a aussi prévalu sur le sentiment de vengeance dans le camp des membres du gouvernement de transition burkinabè et des officiers de l’armée loyaliste. Les dirigeants politiques burkinabés et les acteurs de la société civile se doivent désormais de l’affirmer pleinement en se réappropriant le principe républicain d’inclusion comme semble le réussir les dirigeants de la Côte d’Ivoire actuelle. En ce pays, aucune loi n’a été proposée et votée par les défenseurs et représentants de la République afin d’interdire au FPI de candidater à l’élection présidentielle d’octobre 2015, malgré le lourd passif des 3000 morts du conflit post-électoral de Décembre 2010, jamais assumés et pourtant causés par la politique et l’idéologie d’exclusion et de haine que ce parti avait activement contribué à installer dans le pays et qu’il continue de défendre. En dépit de ce chaînon manquant, qui fut la cause réelle du conflit politique au Burkina, la performance des élites burkinabés mérite d’être saluée en une époque où l’instrumentalisation des ethnies, des confessions et des haines tient lieu de politique pour nombre de leurs pairs africains luttant pour le pouvoir. Le démenti apporté par le général Diendéré, relativement à la rumeur de sa collusion avec les djihadistes, atteste de la nature purement passionnelle d’un coup d’Etat dont il a reconnu lui-même l’inanité. Ce conflit de nature passionnelle qui n’a pas débordé les cadres de la République aspire, en conséquence, à être résolu à travers les institutions du consensus républicain burkinabè. En acceptant de répondre de ses actes devant la justice de son pays, le Général Diendéré, démontre que son camp continue de croire en l’impartialité des institutions judiciaires de la République Burkinabé. Au-delà des rapports de forces politiques qui lui étaient défavorables malgré la puissance de feu de sa RSP, cette décision finale de sagesse trouve donc sa racine dans le consensus républicain qui unissait par delà leurs divergences toutes les parties du conflit Burkinabè. Cette culture de l’intérêt général qui permet de transcender les intérêts particuliers et les haines personnelles lorsque l’avenir et la pérennité de la nation sont en jeu, fonde la possibilité de la réconciliation nationale au Burkina Faso. Au terme d’un siège militaire émaillé de négociations pour éviter un affrontement fratricide, les premiers mots du gouvernement de transition burkinabè ont été d’appeler toutes les parties à œuvrer dans le sens de la réconciliation. Le consensus républicain qui structure la culture politique des élites a permis de tempérer et de contenir les poussées passionnelles des masses populaires, de rétablir l’impérium de la Loi républicaine, de faire prévaloir le sentiment de confraternité sur celui de la haine et de la vengeance populaire. Le Burkina Faso a pu affronter victorieusement les périls ouverts par le coup d’Etat du 16 Septembre et par la tentative de manipulation constitutionnelle qui l’avait précédé, parce que le sens de la République et la conscience de l’intérêt général de la nation étaient partagés en commun par le gouvernement de transition et par les responsables politiques de toutes les parties du conflit. La Côte d’Ivoire a basculé au contraire dans le précipice de la guerre parce que les élites politiques au pouvoir dans les années 2000 avaient jeté par-dessus-bord ce sens de la fraternité républicaine et du respect de la différence, au profit de la haine, de la violence et de la brutalité qui devaient leur permettre d’instituer un pouvoir communautaire destiné à assurer leur position de classe dominante et à garantir leurs intérêts particuliers. Contrairement à la sagesse des élites burkinabè, qui avaient choisi de tempérer les passions populaires et d’abroger leurs intérêts strictement particuliers au profit de l’intérêt général, les élites au pouvoir en Côte d’ivoire avaient choisi d’exciter et de faire prospérer les passions populaires, de donner la priorité à leurs égoïsmes étriqués et à leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général et des valeurs de la République. Comme les colons d’antan, ils ont choisi de dresser les Ivoiriens les uns contre les autres, de diviser la nation pour régner et continuer à monopoliser le pouvoir. Au lieu d’en appeler à la réconciliation nationale, ils en ont appelé à la guerre, ont distribué des armes aux quatre coins du territoire national et ont armé des milices. Le gouvernement qui avait émergé des élections calamiteuses de 2000 a inauguré sa prise du pouvoir par un massacre de concitoyens ressortissants du nord désignés pour l’occasion comme des « étrangers » à la solde de puissances étrangères. Au lieu d’appeler au dialogue républicain comme l’exigerait le principe républicain d’inclusion et de renoncer au communautarisme, ce gouvernement a désigné les contestataires de son ordre communautariste comme des traites ou des envahisseurs agissant pour le compte d’intérêts étrangers et a appelé au séparatisme. Il a stigmatisé la rébellion militaire qu’avait provoquée sa politique communautariste de ségrégation, comme une agression perpétrée contre la République alors-même qu’il en était lui-même le fossoyeur. Destinés à saper les bases du contrat social républicain, l’intoxication mentale, la manipulation des consciences, la division sociale, le massacre et la terreur systématique, furent les lignes directrices de la politique du pouvoir ivoirien entre 2000 et 2010. Une quinzaine d’années après cette césure initiée en l’an 2000, la rémanence des ravages causés par cette éclipse de la République se fait encore sentir dans une Côte d’Ivoire où des concitoyens encouragés par les acteurs politiques de cette catastrophe, continuent d’en désigner d’autres comme des ennemis et des envahisseurs étrangers. En Décembre 2010, l’accaparement du pouvoir par la force au prix de la destruction de la nation, fut le leitmotiv des membres du gouvernement ivoirien durant l’élection présidentielle. Ils s’attachèrent pour cela à armer les corps, les cœurs et les esprits pour un combat durable et permanent à la vie et à la mort contre la Nation et la République. Dans la défaite ils ne renoncèrent pas à poursuivre ce combat dont la guérilla contre une prétendue « justice du vainqueur » est l’expression la plus emblématique. Au Burkina Faso, la fermeté du consensus républicain qui structure la culture politique des élites et cimente la société civile, laisse augurer que le contentieux politique se réglera à travers les institutions judiciaires et les lois de la République. La réconciliation nationale burkinabè se fera par la médiation de la Justice de la République et le camp défait du général Gilbert Diendéré qui consent à répondre judiciairement des morts provoqués par son coup d’Etat absurde comme il le reconnaît lui-même, ne criera pas au règne d’une « justice des vainqueurs » tout simplement parce que la sanction judiciaire des crimes perpétrés contre la République et la Nation ne saurait être assimilée à l’arbitraire d’une dictature. Au Burkina Faso, il n’y aura pas de guérilla contre la Justice de la République et contre les Institutions du consensus républicain. La partie de l’élite du pays qui s’est mise en marge des lois de la République ne franchira pas ce rubicond pour s’abîmer dans la contradiction en contestant la légitimité de la justice nationale sous laquelle elle s’était abritée pour proclamer sa légitimité après le coup d’Etat sanglant de 1987 qui l’avait portée au pouvoir. Est-il besoin de souligner que l’opposition politique d’alors avait continué à croire en cette Justice de la République du Burkina Faso malgré les nombreuses entraves aux dossiers compromettants qui mettaient en cause les pontes du parti au pouvoir ? Au Burkina Faso, demeure vivace la confiance de principe qui doit être accordée à l’institution judiciaire, emblème du consensus républicain. En Côte d’Ivoire, à la différence du Burkina Faso le crédo du nationalisme communautaire, symboliquement exprimé par l’antienne de la « justice du vainqueur » a inoculé dans les consciences de ses partisans un nihilisme antirépublicain qui continue de cibler systématiquement les institutions emblématiques du consensus républicain tels actuellement la Commission Electorale Indépendante (CEI) le code électoral ou le Conseil constitutionnel. (A suivre)

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