Il n’y a pas que l’élection qui fait la démocratie !

La démocratie électorale-représentative contemporaine a subi des transformations majeures qui en ont modifié la nature. En Afrique nos démocraties naissantes se sont-elles accordées à ces mutations ?

La démocratie électorale-représentative est devenue, de nos jours, une démocratie d’interaction entre gouvernants et gouvernés. Au-delà du bulletin de vote, la vie démocratique s’exprime désormais dans la délibération entre citoyens et dans un processus permanent de discussions et de confrontations argumentatives quotidiennes entre gouvernants et gouvernés, d’échange d’informations entre le pouvoir et la société. La représentation démocratique ne s’exprime plus uniquement dans la transmission élective d’un mandat et dans l’identification du pouvoir à la société. Elle s’accomplit dans les explications quotidiennes des actions d’un Etat à l’écoute de la société, de ses demandes et de ses attentes. Elle s’actualise dans la révélation discursive des actes de gouvernement d’un pouvoir répondant aux expressions de la société. La représentation démocratique est donc devenue cognitive et informationnelle. Il faut traduire la volonté générale en faisant connaître toutes les situations et en exprimant publiquement tous les possibles pour fonder la responsabilité sociale et politique.

La délibération démocratique ne se limite donc plus au débat ritualisé et formel entre opposition et majorité partisanes. Elle appelle la participation et l’implication de tous. Au-delà de son rôle administratif, la tâche politique essentielle de l’Etat est donc de contribuer au travail de réflexion que la société doit entreprendre sur elle-même pour se constituer comme collectivité politique comme l’a souligné Pierre Rosanvallon dans « La légitimité démocratique ».

En Afrique, il nous faut donc prendre la mesure de cette transformation qualitative de la démocratie contemporaine et réformer, conformément aux nouveaux réquisits de la représentation démocratique, nos comportements politiques et notre art de gouverner. A défaut de cette réforme des conceptions, des mentalités et des comportements, notre praxis politique risque d’être régressive et anti-démocratique. Nous risquons d’en rester à la considération numérique de la démocratie où la loi de la majorité, quand on n’y prend garde, se dégrade en principe d’oppression des minorités par les majorités. Nous risquons d’en rester à la démocratie du bulletin de vote, où la démocratie est circonscrite au temps périodique des élections, et où la transmission électorale des mandats n’est rien d’autre que le choix d’une aristocratie politique, détachée de la société et libre de la reddition quotidienne des comptes. Nous risquons de demeurer dans le cadre mental des étatismes où le gouvernement de l’Etat consiste à organiser et à planifier les actions politiques dans la perspective du renforcement du pouvoir et du contrôle social. Nous courons le risque de sombrer dans la partitocratie où des partis politiques et des élus, dénués de projets de société et de programmes politiques, se ferment sur eux-mêmes, servent leurs intérêts privés en utilisant la société comme une ressource politique et en instrumentalisant, dans un machiavélisme ordinaire, toutes les opportunités pour conquérir où conserver le pouvoir. L’opposition démocratique peut alors se pervertir en populisme. La surveillance et la critique légitime du pouvoir peuvent prendre la forme pathologique de la stigmatisation compulsive et permanente du gouvernement, de sa ridiculisation et de sa criminalisation. Le défaut d’enracinement et d’appropriation sociale du pouvoir favorise sa privatisation partisane. Cette situation peut conduire à sa monopolisation ou à la prise en otage de l’opposition par un parti dans le cadre d’une stratégie de règlement de compte politique ou de reconquête du pouvoir d’Etat.

Il nous faut donc mettre à jour le logiciel de nos démocraties électorales-représentatives qui permettrait de les transformer en démocraties d’interaction. La démocratie du mandat électoral qui circonscrit la démocratie au temps des élections et aux procédures, doit être mise au rancart. Car la société n’est pas démocratique par le simple fait qu’elle choisit librement ses dirigeants à travers des élections. Elle l’est plutôt lorsque les élus s’instituent comme « conscience gouvernementale » d’après le mot de Durkheim et gouvernent en relation symbiotique avec la société. Elle l’est lorsque les gouvernants communiquent et interagissent en permanence avec les gouvernés stimulant un travail de réflexion réciproque qui aide la société à se construire et à s’orienter.

La société démocratique doit donc être réinstaurée à l’aune de l’impératif d’interaction libre et permanente entre gouvernement et société, de la communication active entre toutes les composantes du corps politique. Elle doit être remodelée à l’aune de l’exigence du dialogue et de la délibération publique, du débat sur les valeurs et les programmes politiques. C’est au sein de cette interaction, constituée par la production réflexive commune de la connaissance sociale, par l’échange discursif entre gouvernants et gouvernés, que se construit la citoyenneté, s’effectue la représentation des intérêts sociaux, et s’opère la limitation du pouvoir par les droits fondamentaux. Au lieu de gouverner comme un pouvoir de contrôle du corps social, l’Etat démocratique doit donc plutôt gouverner comme un organe de la pensée sociale qui permet à la société d’accéder à la claire conscience d’elle-même, d’opérer ses choix et d’assumer ses responsabilités. Car dans la démocratie d’interaction, l’Etat n’est pas une puissance commandante. Il est une « puissance réflexive » . Sa tâche est de « formuler en permanence des projets et des idées par rapport auxquels les différents éléments de la société pourront se situer, réévaluer leurs attentes, mieux apprécier les termes de ce qu’ils acceptent et rejettent » . La représentativité de l’Etat s’estime ici d’après la qualité du lien cognitif qui le relie à la société. Elle s’évalue selon le critère de la diffusion de la connaissance des situations et des possibles, de la communication des informations, de l’argumentation et de l’explication. L’action politique de l’Etat, dans la démocratie contemporaine d’interaction, ne saurait donc se réduire à une simple technique de gestion. Elle s’actualise dans un art de gouverner qui vise à produire du sens et à construire un monde. « Gouverner - souligne Pierre Rosanvallon - ne consiste pas seulement, en effet, à résoudre des problèmes d’organisation, à allouer de façon rationnelle des ressources, à planifier une action dans le temps. Gouverner signifie d’abord rendre le monde intelligible, donner des outils d’analyse et d’interprétation qui permettent aux citoyens de se diriger et d’agir efficacement » .

En Afrique, l’âge de la démocratie d’interaction pourrait, en cela, permettre de solder le passif de l’histoire. L’interaction gouvernants/gouvernés fonderait la possibilité de la réappropriation sociale du pouvoir qui met au quotidien l’Etat à l’écoute et au service de la société. La délibération publique permettrait aux populations de se réapproprier la politique et de régenter leur destin en contrôlant effectivement les pouvoirs et en participant à la production active de la société. La circulation des informations, l’explication, le dialogue et l’échange social cognitif livreraient les codes et les clefs qui assurent la maîtrise collective de l’appareil d’Etat brisant ainsi la logique de la domination qui vit de la dissimulation des informations par le pouvoir, de l’entretien de l’ignorance populaire, de l’inexistence d’une société civile informée. L’ère de la démocratie d’interaction apparaît en cela comme un tournant historique que l’Afrique doit impérativement négocier avec succès.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.