La responsabilité des élites politiques face au péril nationaliste en Côte d’Ivoire.

En Côte d’Ivoire, un certain nombre d’élus des partis centristes semblent avoir perdu de vue leur rôle démocratique de médiateur institutionnel. Se faisant les hérauts de l’ethno-nationalisme et mobilisant les identités contre la citoyenneté, ils symbolisent la crise de la médiation qui menace de déstabiliser la démocratie. Cette crise s’exprime de manière multiforme.

Les sociaux-démocrates viennent de sauver la grande coalition dirigée par Angela Merkel pour préserver le pays contre l'ethno-nationalisme, parce c’est bien ainsi qu’il faut considérer le parti nazi, à nouveau présent dans le paysage politique allemand. Pour sauvegarder le bien commun contre le péril nationaliste, le SPD a refusé de déstabiliser l'exécutif pourtant libéral, c'est-à-dire d'une obédience idéologique de droite. Des compromis ont été négociés entre les parties prenantes de la coalition sur la base de discussions programmatiques. A la suite de ce débat, des portefeuilles ministériels ont été répartis afin que puisse être mis en œuvre un programme commun de gouvernement, constitué par une synthèse de mesures libérales et de mesures sociales. En démocratie représentative, le pouvoir d’État et les ministères sont les moyens de réaliser un programme politique qui sert le bien commun du pays et les intérêts individuels et collectifs des  populations.

Cette décision des responsables politiques de la gauche centriste allemande illustre ce qu’est la responsabilité politique partisane. Elle devrait nous inspirer en Côte d'Ivoire. Motivés par une conception autocratique du pouvoir et une vision étriquée de l’alternance, certains chefs de factions du parti libéral conservateur de centre-droit ivoirien sont disposées à s'allier à des nationalistes extrémistes antilibéraux pour déstabiliser un exécutif de centre-droit libéral dont ils sont eux-mêmes partie-prenantes. Ce cas d’école ivoirien est symbolique.

 Le péril nationaliste n’est pas souvent perçu comme tel en Afrique, parce qu’une grande partie de l’intelligentsia africaine n’a jamais entièrement souscrit aux valeurs de la démocratie républicaine et conserve une conception ethniciste de la nation. Elle est encore animée par l’esprit de la lutte de libération nationale contre une domination étrangères Elle en est restée  à la logique de la conquête de l’État par les avant-gardes d’un mouvement de libération nationale, et à la représentation autocratique du pouvoir héritée des partis-États. Cette intelligentsia demeure sous la séduction des modèles soviétique et chinois, à la fois par ressentiment dû aux séquelles de la domination coloniale, et parce que ces modèles sont intéressants pour les aspirants à l’autocratie ; ils permettent de confisquer le pouvoir d’État, de désapproprier les peuples et de monopoliser les voies d’accès aux ressources et à l’enrichissement personnel. Une grande partie de l’élite dirigeante n’est donc pas parvenue à opérer la révolution mentale intérieure qui la qualifierait pour l’exercice du pouvoir dans une démocratie libérale représentative.

En Côte d’Ivoire, une conception étriquée de l’alternance du pouvoir, une représentation absolutisée du pouvoir d’État, inspirée par le modèle patrimoniale traditionnel et soutenue par les modèles soviétique et chinois hérités par acculturation, empêche certaines factions de notre personnel politique de s’élever à ce niveau de responsabilité politique. Cette capacité de se dépasser pour servir l’intérêt général et le Bien commun à partir d’une conscience citoyenne est pourtant l’aptitude spécifique qui caractérise le dirigeant politique des démocraties représentatives. Elle est requise pour être à même de diriger l’État démocratique libéral et pour exercer une magistrature dans son gouvernement et son administration.

 Martin Schulz, Président fédéral du SPD, avait attiré l’attention des membres et de la base du parti sur cet impératif démocratique qui doit constituer la maxime suprême du dirigeant politique : placer ses intérêts particuliers devant l’intérêt général de la Nation et le bien commun de la cité. On fait de la politique pour servir les gens et le pays, et non pour se servir soi-même. La profession de politicien est un sacerdoce. Les dirigeants et les élus  des partis  sont,  en démocratie, les représentants de la Nation et les défenseurs de l’intérêt général du pays, au-delà des intérêts particuliers catégoriels de leurs électorats respectifs. La fonction politique de l’élu, agissant en tant que législateur, est de réconcilier les intérêts particuliers dans la généralité de la loi qui transcende les particularismes. Elle est de médiatiser le domaine de la particularité qu’est la société civile avec le domaine de la généralité qu’est l’État. Tel est le rôle principal de la société politique et de son institution centrale, le Parlement, qui incarne la Nation citoyenne au dessus des particularismes.

 En Côte d’Ivoire, ce rôle démocratique de médiateur institutionnel semble perdu de vue par un certain nombre d’élus. Se faisant les hérauts de l’ethno-nationalisme, et utilisant la nation ethnique pour abattre la nation citoyenne au sein de l’assemblée nationale, ils symbolisent la crise de la médiation qui menace de déstabiliser notre démocratie.

Cette crise s’exprime de manière multiforme. Agissant en syndicalistes défendant leurs intérêts catégoriels de classe, des élus mettent la Nation au service de leurs intérêts personnels. Élus sous la bannière de la République pour le compte de partis centraux, certains responsables politiques  tiennent pourtant  le discours extrémiste du repli identitaire, utilisent les communautés et les confessions contre la République et la citoyenneté. Abandonnant son perchoir et agissant en qualité de chef de faction, le chef du parlement, le représentant du parti majoritaire, aspire ouvertement à diriger l’exécutif en 2020. Il se pose en concurrent du chef de l’État, alors même qu’il devrait veiller à la confection des lois dans la société politique. Cette instrumentalisation ouverte de l’assemblée nationale par certains élus, en vue de conquérir le pouvoir, exprime un mouvement anti-démocratique d’invasion de la société civile et de l’État par le factionnalisme partisan. Comme je le démontrerai dans une très prochaine contribution à venir, la dénonciation paradoxale du projet de sénat ivoirien, par les défenseurs politiques du nationalisme communautaire, est la manifestation la plus spectaculaire de cette errance.

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