Comment surmonter le paradoxe de la réconciliation ivoirienne.

La panne apparente du chantier ivoirien de la réconciliation nationale est paradoxale. Au-delà de leurs divergences partisanes, les dirigeants politiques ivoiriens semblent partager en commun l’idéologie et les valeurs de la république et de la démocratie électorale-représentative comme le laissent à penser leurs propos publics. Pour le FPI, comme l’attestent les expressions d’un récent discours de son président Affi N’Guessan, il est indispensable de « réconcilier la Côte d’Ivoire avec elle-même » en fondant « une nation de la diversité et de la fraternité, débarrassée du tribalisme, du communautarisme et des fondamentalismes, une nation laïque et démocratique » et en construisant « un Etat pour la Liberté, pour l’Egalité et pour la Fraternité ; un Etat pour la Démocratie, un Etat pour la Bonne gouvernance, pour la prospérité ». Cette profession de foi démocratique et républicaine du FPI est entièrement partagée par le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) et par le RDR (Rassemblement Des Républicains). Les protagonistes ivoiriens partagent donc des valeurs, des orientations culturelles et politiques communes, qui fondent la possibilité du consensus et des compromis permettant de résoudre le conflit politique ivoirien. La panne du processus de réconciliation soulève donc des interrogations légitimes. Les négociations se déroulent-elles selon l’esprit des négociations politiques et conformément à leurs objectifs spécifiques ? N’abandonne-t-on pas l’essentiel au profit de l’inessentiel? La réconciliation n’est-elle pas bloquée parce que les singularités qui divisent sont mises en avant au détriment des universaux démocratiques et des valeurs républicaines qui réconcilient les particularismes ? La négociation étant de type politique, doivent entrer en jeu des considérations qui concerne la vie de la pluralité dans la cité et les valeurs juridiques et morales qui la rendent possible. Les belligérants doivent conclure un contrat à travers une nouvelle réglementation qui les relie dans un espace politique commun. La négociation politique doit donner naissance à une chose commune, une Res publica, constituée par l’intérêt réciproque des protagonistes à être reconnus comme des égaux en leur diversité. C’est en ce sens que la négociation est la médiation nécessaire qui met un terme à la guerre. Elle remplace la guerre, par la politique et par ses buts, à savoir la coexistence pacifique de la pluralité dans un espace commun, une République. A la place de l’habileté machiavélienne habituelle, est alors requise, de la part de l’homme politique, une aptitude spécifiquement politique, la phronésis qui doit mettre fin à la belligérance en reconstruisant un nouvel espace réunissant en son sein des factions autrefois ennemies. Il lui est demandé de faire preuve de discernement. « Faire preuve de discernement en matière politique- écrit Hannah Arendt- ne signifie rien d’autre qu’acquérir et avoir bien présente à l’esprit, la perspective dominante par rapport aux points de vue et aux positions possibles à partir desquels on peut considérer la situation et la juger ». La négociation politique doit être dirigée par la faculté de jugement. « Caractérisée par la possibilité de s’élever au-dessus des conditions subjectives particulières» come le souligne Emmanuel Kant, cette faculté qui relie toujours le particulier à l’universel, permet de trouver les solutions politiques convenables et permet de construire les compromis nécessaires. Juger politiquement signifie donc sortir de l’étroitesse des points de vue étriqués qui ne prennent en considération que la perspective du soi égoïste. C’est réconcilier les points de vue divergents en pensant de manière élargie. Penser de manière élargie, c’est « penser en se mettant à la place de tout être humain » comme le précise Emmanuel Kant dans sa Critique du jugement. Ainsi la mise en œuvre de la pensée élargie, qui permet d’appréhender la pluralité des perspectives sous lesquelles la réalité apparaît, fait du compromis la substance de la négociation politique. Le récent compromis politique entre démocrates et républicains aux Etats-Unis à propos du budget fédéral américain constitue un exemple d’accord conclu entre des protagonistes politiques concurrents pour permettre à l’Etat de fonctionner malgré les divergences partisanes. Au terme d’une guerre civile, le compromis politique est la renonciation des belligérants à l’anéantissement réciproque au profit de la coexistence, et de l’affirmation réciproque des droits qui permet de reconstruire la cité. Il est la renonciation au principe de l’homogénéité au profit de celui de l’hétérogénéité, de l’acceptation de la pluralité des perspectives et de la divergence des opinions dans l’affirmation du projet républicain et démocratique. En ce sens les demandes légitimes et négociables sont celles qui, dans leurs divergences, tels les programmes politiques, les projets différents de société, les conceptions contradictoires de l’intérêt général, les médiations divergentes du service du bien commun, affirment le contrat républicain et démocratique. Doivent par contre être exclus de la négociation politique, l’impunité, les privilèges et intérêts particuliers partisans et factionnels qui sont les diverses modalités sous lesquelles s’exprime la violence civile dont la violence militaire est la conséquence. Or ces demandes illégitimes, qui sont en contradiction avec la logique de la négociation politique, en occupent bien souvent le centre en Afrique. Les négociations échouent parce qu’est reconduite à la table de négociation, le principe machiavélien de la ruse politique, la logique des rapports de forces, le principe de l’anéantissement politique de l’adversaire. Cette surenchère militaire est en général surdéterminée par une problématique pécuniaire qui introduit la médiation de l’argument financier, et transforme la négociation politique en marchandage d’avantages matériels divers entre les chefs politiques et militaires. On met de côté le projet de reconstruction du corps social et politique qui fonde le compromis républicain, pour réduire la discussion politique, dès lors corrompue en son essence, à la négociation des privilèges et avantages matériels et pécuniaires entre chefs. Les belligérants et les médiateurs réduisent alors les négociations politiques à la discussion du partage du pouvoir en termes de fiefs dans l’Etat à octroyer aux divers protagonistes. Elaborés sur les formes de la violence civile, les compromis matériellement déterminés et financièrement inspirés, restaurent alors le statu quo ante reconduisant ainsi les germes de la division sociale et politique! Lorsque la négociation et la réconciliation sont comprises en termes matériels et pécuniaires, en termes de pouvoir, de privilèges et de fiefs économiques et politiques à se partager dans l’Etat, la montagne des rencontres aux sommets entre les belligérants accouche toujours de la souris de la division qui se dissimule en général sous le masque de la langue de bois, des embrassades hypocrites et des accords fallacieux. A contrario, la négociation politique aboutit à la réconciliation véritable lorsqu’elle porte sur les valeurs et les universaux qui rendent possible le vivre ensemble de la diversité et de la pluralité. Partant de cette évidence, la réconciliation ivoirienne est à construire sur le fond de la conviction démocratique des protagonistes du conflit ivoirien.

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