La démocratie des blocs ethniques ou le miroir aux alouettes de Mr Alfred Babo.

Monsieur Alfred Babo propose de remplacer, en Afrique Noire, le modèle occidental importé de démocratie fondé sur la citoyenneté et sur le suffrage universel par une démocratie endogène fondée sur la cooptation ethnique et sur le choix des dirigeants politiques par acclamation et consensus unanime . Est-ce une solution salvatrice ou une dangereuse illusion?

En guise de solution aux problèmes récurrents de tricherie électorale, de confiscation des Cours constitutionnelles par les pouvoirs en place en Afrique, en guise de remède efficace contre les crises les post-électorales qui en résultent déstabilisant et ensanglantant les pays africains, l’auteur de l’article ci-contre publié dans le journal Lemonde (cf http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/09/09/faut-il-continuer-d-organiser-des-elections-presidentielles-en-afrique_4995283_3212.html) propose une solution radicale. L’auteur, un Ivoirien enseignant dans une université des USA, propose tout simplement de supprimer « dans certains pays africains » l’élection présidentielle autrement dit le suffrage universel. Il propose de la remplacer  par « la brillante idée » dit-il « d’un système tout à fait inédit fondé sur une présidence tournante entre les régions ou blocs ethniques ». Cette  idée, souligne-t-il,  fut  «  proposée par un candidat à la présidentielle ivoirienne de 2015 ». L’idée de fond de Monsieur Alfred Babo est de remplacer, en Afrique Noire, le modèle occidental importé de démocratie fondé sur la citoyenneté et sur le suffrage universel par une démocratie endogène fondée sur la cooptation ethnique et sur le choix des dirigeants politiques par acclamation et consensus unanime.

Cette solution, qui pense résoudre le problème du conflit politique par l’homogénéisation ethnique des Etats, n’est pas inédite. Elle est très commune et a toujours été proposée par les adeptes de l’autochtonie et par les nouvelles classes dominantes africaines qui préfèrent se définir par l’ethnicité au lieu de se définir par la citoyenneté. C’est une solution de facilité, un miroir aux alouettes. Pour preuve, l’alternance démocratique du pouvoir, de type ethnique et confessionnel, appliquée dans le régime  parlementaire, fédéral et décentralisé du Nigéria n’a pas mis fin à la contestation des élections, à la politique de prédation et à la corruption des élites lignagères au pouvoir dans l’Etat nigérian  et  dans le gouvernement des régions. Rien ne prouve que le modèle de la présidence tournante des blocs régionaux ethniques et le choix des gouvernants par consensus ethnique et par acclamation puissent éliminer ces maux qui relèvent du registre de la culture politique des classes dirigeantes africaines, de leur représentation du rôle de l’Etat et de la fonction du Pouvoir dans un corps politique.

A y regarder de près, la trouvaille de Mr Alfred Babo et de son inspirateur,  ne consacrerait-elle pas au fond les préjugés racistes les plus nauséabonds véhiculés sur les Africains ? Ne serions-nous pas foncièrement indifférents à l’exigence d’unité politique et culturelle entre peuples différents d’origines diverses rassemblés de gré ou de force dans un territoire commun ? N’ignorerions-nous pas, par nature et par culture, ce qu’est l’Intérêt général en tant qu’intérêt d’une pluralité sociale ? Les crises post-électorales récurrentes qui secouent nos Etats ne signifieraient-elles pas que nous ne sommes pas mûrs pour la démocratie électorale constitutionnelle qui n’appartient pas à notre aire culturelle ?

Au-delà de l’autodépréciation de soi  qu’elle porte en creux, la solution proposée par Monsieur Alfred Babo et par son inspirateur  est clairement  animée par un impensé idéologique et stratégique de classe. Ressusciter la vieille nostalgie de l’Afrique précoloniale des démocraties du consensus structurées par les chartes ancestrales permet, en réalité, de redessiner à partir de ce modèle idéalisé, une Afrique taillée à l’aune des appétits de pouvoir des nouvelles élites qui se définissent, de manière opportuniste, selon les lignages et les coutumes. Constituant le gros lot des politiciens africains et de leurs intellectuels organiques, bon nombre d’entre elles cherchent à s’ancrer dans les traditions afin d’utiliser les identités ethniques comme instrument de conquête du pouvoir. Polarisé sur la présidence tournante, le modèle de démocratie régionale ethnique permettrait aux nouvelles élites lignagères africaines en quête de pouvoir d’abriter, sous le paravent des traditions précoloniales réécrites  pour leur besoin, des modèles politiques fondés sur la division des pays en  suzerainetés et en dominium ethniques réservés, servant leurs intérêts particuliers de classe. Le modèle de la présidence ethnique tournante de Mr Alfred Babo répond au besoin des nouvelles élites et des dirigeants politiques, qui se définissent de manière opportuniste par l’ethnicité, d’éliminer entre elles la contestation et la concurrence par un modus-vivendi leur garantissant l’accès à la présidence de l’Etat.

Inspiré par le soupçon et par la défiance critique, cette  hypothèse explicative, qui décèle les failles de la proposition de Mr Alfred Babo ainsi que les limites de sa solution, est confortée par les faits : les dirigeants politiques postcoloniaux africains, conservateurs, réformistes et révolutionnaires confondus, se sont toujours historiquement polarisés sur la prise du pouvoir d’Etat et sur les stratégies de sa confiscation sans remettre en question le système de domination postcolonial dont ils tirent parti. La récente habitude de manipulation de la Constitution, opérée pour confisquer le pouvoir, traduit un nouvel épisode du réajustement structurel habituel des stratégies endogènes de domination.

Depuis leur entrée sur la scène de l’histoire africaine, les nouvelles élites dirigeantes africaines se sont, dans leur grande majorité, toujours posées en dominants, exerçant le pouvoir pour servir leurs intérêts personnels et de classe, et non pas en mandataires de la société exerçant le pouvoir pour servir la société. La dérive partitocratique inaugurale de la démocratie électorale, dès l’instauration du multipartisme en Afrique, est une illustration signifiante de la prédation endogène de classe exercée sur la société. Cette dérive partitocratique est le récent marqueur du rôle systémique d’une catégorie sociale enfantée par la colonisation et qui fut formée selon un modèle éducatif la destinant à commander la société pour reproduire la domination sous une forme endogène.

Il faut donc rejeter la solution dangereuse proposée par Mr Alfred Babo. Ce n’est pas à un redécoupage des Etats africains en blocs et régions ethniques et à une présidence ethnique tournante entre dirigeants lignagers qu’il faut recourir pour mettre fin, en Afrique, à la politique de prédation et à la culture de confiscation du pouvoir. Il faut au contraire procéder à une restauration de la mémoire des corps politiques africains précoloniaux qui furent caractérisés par le contrôle du pouvoir des monarques par la société. Il faut ressusciter le passé précolonial pour faire de ce contrôle du pouvoir par la société, le critère de légitimité des gouvernants dans les Etats postcoloniaux africains. Il faut  procéder à une révolution des mentalités, à une transmutation de la culture politique des classes dirigeantes dans le sens du service de la société, du Bien public et de l’intérêt général pour réaliser en Afrique l’objectif d’une gouvernance émancipatrice des peuples.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.