Quel nationalisme dans les Etats post-coloniaux africains au sud du sahara?

Considérons, en perspective, le cas emblématique de la Côte d'Ivoire, pour analyser cette problématique générale. En ce pays qui se caractérise par sa diversité ethnique et confessionnelle, les thématiques du nationalisme, de la défense d’une identité culturelle et d’une souveraineté nationale

Considérons, en perspective,  le cas emblématique de la Côte d'Ivoire, pour analyser cette problématique générale. En ce pays qui se caractérise par sa diversité ethnique et confessionnelle, les thématiques du nationalisme, de la défense d’une identité culturelle et d’une souveraineté nationale menacée par une invasion étrangère et par les intérêts du capitalisme financier international, occupent la scène de l’affrontement politique depuis les années 1990.

Ces thématiques constituent la substance du programme de certains acteurs politiques depuis un quart de siècle, comme l’on vient de le voir durant ces élections locales d’octobre 2018. Les nationalistes ivoiriens n’hésitent pas à adopter une  posture de patriotes et à définir leur combat comme étant une lutte anticolonialiste pour une seconde et vraie Indépendance contre des forces d’oppression exogènes et endogènes.

De quel type est nationalisme dont se réclament les nationalistes ivoiriens ? Quel type de nation défendent-ils ? Ce nationalisme est-il similaire au nationalisme des Etats-nation ?

Il existe deux conceptions de la nation qui sont irréductibles l’une à l’autre et dont procèdent deux acceptions du nationalisme. La nation se définit, d’une part, dans un sens communautaire et, d’autre part, dans un sens  politique. Cette distinction typologique est importante pour la sauvegarde de la démocratie en Afrique car, bien souvent, dans les États postcoloniaux de l’Afrique au sud du Sahara, la nation et le nationalisme communautaire tendent à se faire passer pour la nation et le nationalisme politique.

En sa définition communautaire, la nation désigne les ethnies. La nation, en ce sens, désigne les diverses collectivités culturelles existant antérieurement à l’État central moderne. La nation est donc la communauté ethnique. En sa définition politique, la nation désigne, au contraire, l’ensemble des citoyens. La nation politique est alors la communauté des citoyens.

Cette nation politique est postérieure à l’État central. Elle est créée par cet État unifiant et rassemblant les particularismes culturels pour créer une nouvelle forme d’organisation politique au dessus des collectivités ethniques du territoire. Elle est produite par l’éducation nationale, par l’activité de modernisation économique au moyen de laquelle l’État central réalise l’intégration de son territoire, en brassant les particularismes culturels et reliant les populations hétérogènes.

De ces deux formes de nation procèdent deux formes relatives de nationalismes. Le nationalisme communautaire, c’est la défense de l’ethnie. Le nationalisme politique, c’est la défense de l’État-nation.

 Sous ces deux formes, communautaire et politique, le nationalisme se caractérise par la fermeture à l’altérité, par le rejet de l’Autre. Romain Gary a raison de souligner que le nationalisme, c’est d’abord la haine, la haine des autres.

La question centrale est alors de savoir si le nationalisme des États postcoloniaux d’Afrique au sud du Sahara relève de la forme politique du nationalisme, comme tentent de le faire croire certains acteurs politiques africains qui n’hésitent pas adopter la posture du patriotisme. Le cas du FPI de Laurent Gbagbo en est un exemple en Côte d’Ivoire.

Le nationalisme politique est spécifique aux Etats-nation. Le nationalisme des États post-coloniaux  d’Afrique  au  sud du Sahara,  qui ne se sont pas encore parvenus à se transformer en Etats-nation, est de nature ethnique et communautaire

Les jeunes « patriotes » du FPI de Laurent Gbagbo n’étaient ni des patriotes, ni des nationalistes au sens politique du terme. Le patriotisme est fondé sur l’État. Il exprime la reconnaissance des citoyens et le sentiment de leur appartenance commune. Le patriotisme c’est l’amour des siens entendus comme citoyens, dit Romain Gary. Le nationalisme, quant à lui est fondé sur l’ethnie. Il exprime le repli identitaire et la haine contre les autres.

Les soi-disants patriotes du FPI étaient des ethnonationalistes. Ils étaient au service d’un parti identitaire soucieux de défendre une définition communautaire de la nation et de l’État contre la définition politique de la nation et de l’État. Les ethno-nationalistes du PDCI qui sont signalés lors des récentes élections locales ivoiriennes appartiennent à cette catégorie.

Cette clarification typologique est nécessaire pour la sauvegarde de la démocratie dans les États post-coloniaux d’Afrique où les nationalistes prétendent être des démocrates et des forces de libération, alors même qu’ils refusent l’altérité et l’expression de la différence, rejettent le dialogue, la diversité et le compromis, récusent les échanges et la communication entre l’identité culturelle et l’activité économique.

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