La partitocratie contre la démocratie en Afrique noire.

La contestation électorale en Afrique. Les raisons profondes du phénomène. (2ème partie)En Afrique noire nous sommes sortis de l’ère des autocraties et des dictatures. Mais, traumatisés, nous en conservons les schémas mentaux et les séquelles psychologiques. Nos conceptions du pouvoir et de sa transmission sont restées tributaires des modèles du passé. Au temps des autocraties du passé, semble avoir succédé en Afrique Noire le temps des partitocraties, terme utilisé par Alain Touraine pour définir cette situation politique où « la société politique se libère de ses liens à la fois avec la société civile et avec l’État pour n’avoir plus d’autre fin que l’accroissement de son propre pouvoir ».En Afrique Noire, la destruction libérale de la toute-puissance de l’État a permis à la société politique de rompre sa tutelle étatique sans pour autant inaugurer, comme il se doit dans une démocratie électorale-représentative, l’ère de sa subordination à la société civile. Au contraire, les partis politiques se sont reconstruits contre les sociétés civiles naissantes dont ils se sont empressés d’inféoder et d’embrigader les associations, les syndicats et les nouvelles organisations indépendantes annihilant ainsi leur indispensable autonomie. En lieu et place de la dictature du parti unique s’est donc institué un pouvoir autocratique des partis politiques qui tiennent en tutelle les associations et les ONG locales transformées en satellites de la société politique.

La contestation électorale en Afrique. Les raisons profondes du phénomène. (2ème partie)

En Afrique noire nous sommes sortis de l’ère des autocraties et des dictatures. Mais, traumatisés, nous en conservons les schémas mentaux et les séquelles psychologiques. Nos conceptions du pouvoir et de sa transmission sont restées tributaires des modèles du passé. Au temps des autocraties du passé, semble avoir succédé en Afrique Noire le temps des partitocraties, terme utilisé par Alain Touraine pour définir cette situation politique où « la société politique se libère de ses liens à la fois avec la société civile et avec l’État pour n’avoir plus d’autre fin que l’accroissement de son propre pouvoir ».

En Afrique Noire, la destruction libérale de la toute-puissance de l’État a permis à la société politique de rompre sa tutelle étatique sans pour autant inaugurer, comme il se doit dans une démocratie électorale-représentative, l’ère de sa subordination à la société civile. Au contraire, les partis politiques se sont reconstruits contre les sociétés civiles naissantes dont ils se sont empressés d’inféoder et d’embrigader les associations, les syndicats et les nouvelles organisations indépendantes annihilant ainsi leur indispensable autonomie. En lieu et place de la dictature du parti unique s’est donc institué un pouvoir autocratique des partis politiques qui tiennent en tutelle les associations et les ONG locales transformées en satellites de la société politique.

Bien souvent reconstruits par les oligarques des précédentes autocraties sur les cendres de l’ancien parti unique ou par des universitaires en rupture de ban et reconvertis en entrepreneurs politiques, les partis politiques africains, conservent à la fois les tares des autocraties et celles de la rationalité instrumentale cynique. Loin d’être soumis aux demandes des acteurs sociaux et d’en représenter les intérêts au plan politique, ces nouveaux appareils de pouvoir qui n’ont d’autres fins que de se servir eux-mêmes et de servir les intérêts particuliers de leurs chefs respectifs, transforment au contraire la société civile en clientèle. Leur tendance est d’imposer à la société une idéologie, de la maintenir sous tutelle et sous contrôle, de la mobiliser avec un programme d’appareil concocté au-dessus d’elle, de la commander avec des mots d’ordre, tels par exemple le boycott électoral qu'une faction du groupe CNC  tente d'imposer à l'électorat en Côte d’ivoire. Reproduisant à son niveau la culture du parti unique qui prétendait incarner politiquement un peuple-un, chaque parti politique estime représenter la société en sa totalité, répondre  lui seul aux attentes du pays profond et réel. En face, l’adversaire politique est bien souvent considéré, au pire, comme le représentant d’une minorité étrangère qui aspire à s’emparer de l’État au détriment des autochtones, au mieux comme un ennemi minoritaire de l’intérieur vendu à l’étranger qui est toujours l’ancien colon.

En dépit de la surveillance des élections présidentielles par des organisations indépendantes, reconnues et assermentées de la communauté internationale, la tendance continentale est d’en contester les résultats. Les nouvelles institutions démocratiques d’impartialité sont récusées dans leurs prérogatives d’indépendance et d’autonomie et frappées du soupçon, même lorsque la d’impartialité des membres qui les composent, est avérée. Dans les dictatures et les autocraties du passé, le ministère de l’intérieur, maître d’œuvre de l’organisation des parodies électorales, était à la discrétion des désirs de l’exécutif. Dans les nouvelles démocraties menacées par le danger partitocratique, les partis politiques concurrents veulent avoir une Commission Électorale Indépendante (CEI) et une Cours Constitutionnelle sous leur contrôle. Désireux de mettre ces institutions d’impartialité au service de leurs intérêts partisans respectifs, ils s’en disputent la présidence. En contradiction complète avec l’esprit de ces autorités indépendantes de surveillance et de régulation, les protagonistes des élections africaines tendent et persistent alors à se représenter les commissaires de ces institutions comme des délégués et des mandataires chargés d’y défendre les intérêts de leurs partis respectifs. En Côte d’Ivoire, les mises en garde expresses du Professeur Francis Wodié n’ont pas suffi à éclairer certains protagonistes de l’élection ivoirienne sur la fonction spécifique de cette institution d’impartialité. Soucieux de prévenir toute confusion, l’éminent juriste avait pourtant rappelé que les membres de la CEI, institution autonome voulue par la Constitution au-dessus des intérêts partisans, ne sont ni les mandataires d’un parti politique, ni ceux de l’exécutif. Ils sont, bien au contraire, les organes de la Nation dont ils doivent traduire la volonté en ayant pour souci l’intérêt général.

En Afrique Noire le phénomène de la contestation du résultat des Présidentielles à l’ère du pluripartisme est donc le signe manifeste du danger partitocratique. Au pouvoir personnel précédent des autocrates et des dictateurs, tend donc à succéder un pouvoir autocratique des partis politiques qui se sont engouffrés dans la brèche ouverte par la destruction libérale du pouvoir de l’État central. En Afrique Noire, l’ère de la démocratie multipartisane tend donc à inaugurer une ère des partitocraties, tandis que la démocratie libérale tend de plus en plus sous sa forme politique à se réduire au procéduralisme, et sous sa forme économique au mercantilisme et à l’affairisme. Ces formes économiques font système avec la partitocratie qui en représente la superstructure au niveau politique. L’économie dans ce cas de figure n’est nullement, comme le veut le libéralisme, l’espace où s’accomplissent et se satisfont de manière autonome les besoins des individus et des collectivités. Elle n’est pas le domaine séparé où s’organisent les besoins vitaux des diverses catégories d’une société civile plurielle qui conquiert son indépendance pour déterminer en tant que telle, la société politique et contrôler l’État. Dans les partitocraties, l’économie est plutôt l’espace où s’articule et se confectionne la tutelle politique des partis qui s’y taillent des fiefs en se disputant pour leurs propres comptes le soutien financier et politique des systèmes de pouvoir du marché.

Pour combattre cette pathologie mortelle qui menace la démocratie en Afrique il faut, au-delà d’un travail nécessaire de déconstruction intellectuelle des mécanismes et des stratégies partisanes de confiscation du pouvoir, travailler à la mise en place et à la consolidation des institutions démocratiques qui favorisent la migration du pouvoir vers la société civile. (A suivre)

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