Promouvoir la citoyenneté pour conforter la démocratie en Côte d’Ivoire.

En Côte d’Ivoire, la confusion politique et sociale actuelle résulte de la déficience de la construction de la citoyenneté et de la représentativité sociale des partis politiques. Ces déficiences ont mis en crise la démocratie ivoirienne et obéré, en conséquence, le projet de développement endogène qui fut le programme politique du gouvernement. Il était impossible de réaliser l’intégration social

Avant de démontrer de manière argumentative que la reconstruction d’une appartenance nationale citoyenne, composante de base de la démocratie et condition du développement endogène, doit être prioritaire en Côte d’Ivoire, il importe de souligner l’unicité de la démocratie. « Il n’y a pas de démocratie blanche ou noire, chrétienne ou islamique ; toute démocratie place au-dessus des catégories « naturelles » de la vie sociale la liberté du choix politique. C’est le sens ultime de la définition même de la démocratie: le libre choix des gouvernants par les gouvernés » dit Alain Touraine. Les appels récurrents au rejet d’une démocratie dite « occidentale » au profit d’une démocratie  spécifiquement africaine sont clairement motivés par la volonté des groupes dominants de maintenir, au détriment du plus grand nombre, les privilèges garantis par les régimes d’oppression et de tutelle.

La démocratie est constituée par trois composantes : la citoyenneté, la représentativité sociale du pouvoir et la limitation de l’Etat par les droits de l’homme. Ces trois composantes commandent le développement endogène. « Pas de démocratie, pas de développement non plus, sans citoyenneté, c’est-à-dire sans conscience d’appartenance à un ensemble national régi par des lois ». La citoyenneté est une condition de la démocratie dans la mesure où  elle fait de tous les membres de la cité des sujets de droits. La citoyenneté fonde leur droit de participer directement ou indirectement à la gestion de la société.  Elle est une condition de la démocratie et du développement dans la mesure où elle permet de construire une organisation sociale « qui combine l’unité de la loi avec la diversité des intérêts et le respect des droits fondamentaux » (Cf. Alain Touraine). Elle l’est dans la mesure où la conscience de la citoyenneté permet  de bâtir un État,  dont l’objectif principal est de « renforcer de la société nationale, à la fois par la modernisation économique et par l’intégration sociale ». La représentativité sociale du pouvoir est aussi une composante de la démocratie qui conditionne le développement car elle favorise « le processus de redistribution des produits de la croissance et donc d’intégration sociale ». La limitation du pouvoir par les droits de l’Homme permet, quant à elle, de transformer l’Etat en force de développement car elle conduit ce dernier à faire de  la promotion  des libertés et de la rupture des mécanismes de reproduction sociale, les buts de la modernisation de l’économie, de l’investissement et de l’industrialisation.

La crise de la démocratie qui généra le sous-développement économique dans les autocraties et les dictatures postcoloniales africaines fut provoquée par l’incapacité des États à construire  une appartenance nationale citoyenne à partir de la pluralité ethnique, à transformer les nationaux en citoyens. Elle fut aussi causée par la déficience de la représentativité sociale du pouvoir politique, et par l’absence de limitation de l’État par les droits de l’homme. L’instrumentalisation de l’ethnicité à des fins de domination politique, l’entretien des divisions ethniques, religieuses et régionales par les États, le refus de construire la citoyenneté, la substitution subséquente de la représentativité communautaire à la représentativité sociale, la violation des droits de l’homme furent les forces motrices systémiques endogènes du sous-développement et de la désintégration sociale en Afrique.

En faisant de la colonisation, la cause unique et permanente de ces déficiences systémiques internes de nos États postcoloniaux africains, nous fuyons, en tant que classe politique et en tant qu’élite, notre responsabilité colossale dans cette catastrophe. Nous nous condamnons à reproduire les conduites d’échec qui entretiennent le sous-développement et la désintégration sociale.

En Côte d’Ivoire, la confusion politique et sociale actuelle résulte de la déficience de la construction de la citoyenneté et de la représentativité sociale des partis politiques. Ces déficiences ont mis en crise la démocratie ivoirienne et obéré, en conséquence, le projet de développement endogène qui fut le programme politique du gouvernement. Il était impossible de réaliser l’intégration sociale et politique de la Côte d’Ivoire post-crise électorale par la modernisation économique sans développer activement de manière concomitante la citoyenneté, la représentativité sociale du pouvoir et la limitation de l’État par une politique résolument démocratique. L’entretien des communautarismes et des antagonismes régionaux par le maintien d’une géopolitique surannée, qui date de la guerre froide, fut une colossale erreur consciemment reproduite en raison de l’idolâtrie du pouvoir et du patrimonialisme  qui anime les classes politiques ivoiriennes. Thématique à la mode dans la guerre de succession qui s’est ouverte entre les prétendants au pouvoir, l’instrumentalisation de la réconciliation comme arme politique et les violences armées sporadiques qui l’accompagne, sont la nouvelle version emblématique de la déficience de la citoyenneté, de la représentativité sociale des partis politiques et des manquements au respect des droits fondamentaux.

Il est donc urgent de dénoncer ces dévoiements internes qui menacent de précipiter la Côte d’Ivoire dans les abîmes, et dont les auteurs sont les forces politiques et leurs intellectuels organiques respectifs. Il est fondamental de redéfinir les objectifs de la lutte démocratique ivoirienne. L’objectif vital immédiat est de reconstruire dans ce pays une appartenance nationale citoyenne, de réconcilier et d’unir les Ivoiriens dans la conscience et le sentiment de citoyenneté par delà leurs appartenances ethniques, religieuses et régionales. Il est aussi de rebâtir la représentativité sociale du pouvoir et de limiter l’État par les droits de l’homme. C’est à cette condition, et seulement à cette condition, que le développement autocentré et l’intégration sociale de la diversité seront possible en Côte d’Ivoire, car ces composantes de la démocratie sont les principes déterminants et structurants du développement endogène.

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