Lutte sociale démocratique ou lutte de libération révolutionnaire en Afrique ?

Lutte sociale démocratique ou lutte de libération révolutionnaire en Afrique Lutte de libération nationale ou lutte sociale: Quel chemin pour défense des droits et libertés aujourd’hui en Afrique ? Sous quel mode faut-il, de nos jours, plus d’un demi-siècle après la fin de la colonisation, concevoir les luttes collectives et individuelles pour la conquête des droits et des libertés fondamentales dans les Etats indépendants d’Afrique? Faut-il encore les concevoir en termes de lutte de libération nationale contre le néocolonialisme ou en termes de lutte sociale et de mouvements sociaux à mener dans une démocratie électorale-représentative? Ces interrogations sont importantes dans la mesure où certains considèrent que la tutelle coloniale des Etats africains perdure encore de nos jours. Les analyses et les réponses sont cruciales dans la mesure où, dans le contexte de la mondialisation des échanges et de l’affaiblissement subséquents des Etats dans l’économie libérale globalisée, certaines parties des opinions publiques africaines redeviennent sensibles au discours, brandi depuis toujours par une certaine élite, de la nécessité d’une révolte populaire et d’une nouvelle lutte de libération nationale contre le néo-colonialisme et contre des forces étrangères d’oppression. En Côte d’Ivoire le discours de l’opposition est celui de la lutte de libération nationale En Côte d’ivoire, par exemple, une frange de l’opposition ivoirienne appréhende le combat politique en termes de lutte de libération nationale. Les discours politiques et la propagande de l’opposition ivoirienne, et de l’une de ses organisations de jeunesse, abondent de passages où il est question de « lutte de libération nationale » de « coalition nécessaire des organisations populaires de masse » pour « libérer le peuple de l’oppression » d’ « un pouvoir illégitime ». L’objet de la compétition politique serait d’arracher le pouvoir à « un gouvernement prédateur » qui opère dans un « un Etat fantoche » dirigé par « un ennemi du peuple ivoirien » qui fut, par la force des armes, installé au pouvoir par les multinationales, pour servir leurs intérêts. Le thème de « la seconde lutte d’indépendance » est alors mobilisé pour rappeler la nécessité d’entreprendre une nouvelle « lutte de libération » afin d’émanciper la Côte d’Ivoire et l’Afrique d’une nouvelle domination néocoloniale. Dans cette perspective, la démocratie électorale représentative est rejetée. Ceux qui prônent cette nouvelle lutte de libération considèrent en effet que ce régime politique est une superstructure idéologique qui sert à masquer la domination économique instituée par l’Occident colonisateur. En Afrique, l’émancipation des peuples passerait donc encore aujourd’hui, 60 années après les Indépendances, par des mouvements de libération nationale, par la prise révolutionnaire du pouvoir par les peuples, par la construction de démocraties populaires et par l’installation d’Etats populaires et communautaires. L’histoire a démenti, par les faits, ce choix idéologique. L’histoire a démontré qu’après avoir permis aux peuples de recouvrer formellement leur liberté, les mouvements de libération et les nationalismes communautaires africains ont échoué à tenir la promesse de l’émancipation collective et individuelle. Ils ont au contraire régulièrement engendré, comme partout ailleurs, des autoritarismes et des dictatures prédatrices corrompues économiquement stériles et meurtrières pires que les Etats coloniaux les plus implacables ! Embusquées cependant aux coins des crises sociales, des élites opportunistes démagogues instrumentalisent les souffrances populaires et les révoltes qu’elles suscitent, pour tenter de construire à nouveau, à partir d’elles et contre elles, un nouveau despotisme . Il est donc indispensable de montrer que les nationalismes révolutionnaires et communautaires sont incapables de tenir les promesses du développement endogène et de l’émancipation collective parce qu’ils sont consubstantiellement ségrégationnistes et désintégrateurs. En Afrique, après l’échec des nationalismes révolutionnaires et la déconfiture des dictatures, la démocratie électorale-représentative est une alternative nécessaire pour la conquête des droits et liberté. Cette conquête passe par la voie des luttes sociales et des mouvements sociaux, de l’activité défensive des corporations, des syndicats et des organisations collectives, des compromis négociés dans les cadres institutionnels de la démocratie électorale représentative. Déroulons la dialectique qui conduit implacablement au retournement de la lutte de libération en système d’oppression généralisé. Contrairement à la lutte sociale, où des adversaires sociaux s’affrontent dans une société composite pour défendre par le compromis leurs droits et leurs intérêts divergents également légitimes en se référant à des valeurs communes, la lutte de libération révolutionnaire ou communautaire recouvre une logique de violence de renversement d’un rapport de domination et d’exclusion qui brise la société en distinguant en elle des exploiteurs et des exploités, des étrangers et des autochtones. La logique politique du mouvement de libération est donc celle du renversement des rapports sociaux et de la prise du pouvoir par l’avant-garde de la catégorie dominée. Elle n’est pas celle de la défense des droits et de la représentation politique des intérêts de la diversité sociale. Ceux qui interprètent les conflits sociaux en termes de domination et d’exploitation subie et en termes de lutte de libération nationale refusent donc le compromis pour résoudre le conflit qui oppose les intérêts nécessairement divergents dans une société hétérogène. Selon la grille de lecture du nationalisme révolutionnaire et communautaire, les autochtones exploités, composant le « peuple » soumis à la domination d’une minorité formée par les colonialistes, et leurs relais locaux, se font face dans les Etats indépendants d’Afrique qui ne sont rien d’autres que des « Etats fantoches » construits pour servir les intérêts des multinationales du capitalisme. Dans cette vision homogénéisante communautariste et clivante de la société, l’adversaire social dans les sociétés composites modernes africaines est donc défini comme un exploiteur, un ennemi, un traître au peuple et à la nation. Dans le conflit social, le peuple et la nation affrontent des ennemis intérieurs et extérieurs Pour mettre fin au conflit social et pour « réconcilier la société avec elle-même », le nationalisme révolutionnaire et communautaire prône logiquement l’éradication des ennemis du peuple, des traitres, des exploiteurs et des étrangers. La transformation des mouvements de libération en système d’oppression et de meurtre collectifs est donc fatale. Le mouvement de libération conduit ainsi finalement à l’éradication de la conflictualité sociale, à l’élimination des adversaires sociaux, à l’étouffement de la dissidence, à l’expulsion de la différence et de la contradiction et, finalement, à l’asservissement du plus grand nombre par l’élite dirigeante. La lutte de libération, menée contre l’exploitation et la domination étrangères, installe au final une dictature autochtone unanimiste qui asservit et clientélise la société civile et la société politique. Elle accouche d’un Etat communautaire dirigé par un leader charismatique incarnant une volonté générale ethniquement définie. Le cas d’école ivoirien illustre cette conclusion fatale du nationalisme communautaire et révolutionnaire. La lutte sociale démocratique est le moyen de l’émancipation collective et individuelle. L’échec historique des mouvements de libération nationale, l’incapacité notoire des communautarismes et des populismes à émanciper les peuples et à promouvoir le développement endogène, comme l’atteste l’exemple récent de la Côte d’Ivoire, obligent donc à explorer pleinement la voie de la démocratie électorale représentative, de ses valeurs et des outils institutionnels qui permettre d’y défendre les droits et les libertés individuelles et collectives. La logique interne du mouvement de libération est la prise du pouvoir d’Etat par l’avant-garde organisée des dominés. Elle substitue la domination des dominés à celle des anciens dominants. Elle définit la justice sociale comme renversement des termes de la domination au profit exclusif d’une catégorie sociale dont l’histoire a prouvé qu’elle se réduisait finalement à l’avant-garde organisé qui s’emparait de l’Etat. La logique de la démocratie est au contraire celle de la représentation politique des intérêts de tous les acteurs sociaux et celle de la défense de leurs droits. Elle définit la justice sociale comme reconnaissance et réalisation effective de ces droits. Il faut donc préférer la voie de la lutte sociale d’acteurs autonomes dans une société civile structurée et forte à celle de la lutte de libération révolutionnaire et communautaire qui conduit à la domination, aux régressions sociopolitiques et à l’antidéveloppement. La conquête des droits et les libertés s’effectue à travers les compromis construits dans les cadres institutionnels et juridiques de la démocratie électorale-représentative. La solution du problème de l’émancipation socio-économique et politique des Etats africains ne passe pas par la lutte de libération nationale, par la révolution, par les démocraties communautaires et par les Etats populaires. Elle se trouve dans les luttes sociales d’une société civile organisée et éclairée, dans la formation d’un Etat démocratique représentatif et politiquement responsable.

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