Comment résoudre le problème des séparatismes et des sécessions en Afrique ?

Dr Dieth Alexis

Vienne. Autriche

Comment résoudre le problème des  séparatismes et des sécessions en Afrique ?

Soulignons pour commencer  la contradiction    que   la montée de l’agitation séparatiste et ethnique en Afrique  représente en ce début du XXIème siècle dans un monde en pleine restructuration supranationale. Mettons en évidence le paradoxe  que  soulève le développement du nationalisme séparatiste dont l’objectif est de diviser et  de  partitionner les Etats selon le modèle de l’homogénéité ethnique et linguistique,   alors que  partout ailleurs  dans le monde,  la tendance historique est à l’union et à la fédération des Etats-nations en  de grands ensembles supranationaux multiethniques et multilinguistiques,  économiquement et politiquement  intégrés .  Cette  évolution de l’Afrique, à contre courant du mouvement de l’histoire, fait alors ressortir la pertinence et l’urgence des questions suivantes : Que faut-il faire aujourd’hui  pour conjurer la dislocation des Etats d’Afrique Noire par les nationalismes séparatistes ? Faut-il opposer une politique de répression aux mouvements séparatistes? Faut-il  maintenir, par le contrôle policier ou  rétablir par la force militaire,  l’unité du territoire de l’Etat dont ils veulent se séparer ? Ou faut-il engager des discussions avec les séparatistes  pour négocier des compromis fondés sur le partage du pouvoir d’Etat  et sur des concessions aux particularismes ethniques,  régionaux, culturels   et confessionnels? Faut-il  laisser  les tentations  centrifuges ethniques  et  régionales   suivre leur cours   pour que    les frontières se recomposent par  la dynamique des séparatismes  afin  que des  Etats ethniquement linguistiquement et culturellement  homogènes  naissent   en lieu et place des Etats multiethniques hérités de la colonisation ? Ou faut-il  au contraire entreprendre activement  une politique constructive de la nation dans les Etats multiethniques hérités de la colonisation  pour unir organiquement les différentes ethnies en un peuple-nation   afin d’éviter les séparatismes et les sécessions ?

L’histoire prouve que la  voie de la politique  de la répression policière et de l’écrasement militaire des mouvements séparatistes est toujours une voie d’échec. Si l’écrasement militaire des mouvements séparatistes peut,  à court terme,  permettre de résoudre le problème d’une partition, il ne saurait en aucun cas tenir lieu de solution définitive. La solution du partage du pouvoir gouvernemental dans l’Etat  avec les mouvements séparatistes assorti de concessions  aux particularismes  et d’avantages matériels substantiels  aux leaders,   elle aussi,  ne met pas fin aux  aux nationalismes ethniques et aux  dissidences séparatistes.  Quant à la voie de la recomposition des frontières coloniales  par la dynamique des  séparatismes sous le mot d’ordre  wilsonien  de l’autodétermination des peuples, elle produirait une multitude d’Etats minuscules ethniquement homogènes mais   économiquement et politique non viables à  un moment où la tendance historique est à la restructuration des Etats en de grands  ensembles multiethniques et multilinguistiques économiquement et politiquement intégrés ! La mise en œuvre de la recomposition ouvrirait de surcroît la porte à la  dislocation de tous les Etats d’Afrique,  à la guerre civile et à d’interminables conflits intérieurs manipulés par les Etats extérieurs et les Grandes puissances en quête de terres et de matières premières comme l’on en a un avant goût en République Démocratique du Congo.  L’unique solution possible au problème du séparatisme dans les Etats multiethniques d’Afrique  subsaharienne,  hérités de la colonisation, se trouverait-t-elle  alors  exclusivement  dans une politique constructive de la nation ? Pour empêcher les séparatismes et pour conjurer la dislocation des Etats multiethniques d’Afrique sub-saharienne dans des conflits intérieurs et dans des guerres civiles faudrait-il que ceux-ci deviennent effectivement des Etats-nations?  Qu’est-ce donc  qu’une nation pour que la transformation des Etats multiethniques africains en Etat-nation puisse constituer  la solution au problème du développement des nationalismes séparatistes et des mouvements sécessionnistes?

Au sens ancien du terme la nation désigne les unités existentielles préétablies  fondées sur les lignages que sont les ethnies. De ce point de vue,  au sein des Etats multiethniques africains  actuels,  il existe plusieurs nationalités ethniques séparées par des frontières intérieures  plus ou moins fermées en raison des fractures  historiques tels que  l’esclavage précolonial  intra-africain, la division et l’atomisation sociales hérités de  la colonisation et les  antagonismes ethniques  utilisées  et exacerbés par les compétitions au sein de la classe politique dans les Etats postcoloniaux. Au sens moderne du terme, par contre, la nation est l’unité politique créée par le choix politique de ses citoyens potentiels qui consentent à vivre ensemble selon des lois communes qui excluent l’ethnie, les liens de parenté et le patois.   La nation désigne  dans ce sens  la communauté  politique nouvelle  voulue pour elle-même  qui résulte  du  dépassement consentie  de ces unités existentielles premières  par les membres des diverses ethnies   s’unissant alors autour de nouvelles valeurs suprêmes communes par  lesquelles  ils  se  sentent liés ensemble, éprouvent un sentiment de fraternité,  de commune appartenance et sont prêts à sacrifier leur vie pour défendre la nouvelle société politique qu’ils forment par leur union.  Une société  multiethnique devient donc une nation au sens moderne du terme quand  ses membres s’arrachent, chacun, à leur milieu  familial, tribal, lignager,  régional, et  consentent à s’unir dans une nouvelle communauté politique en partageant  des représentations et des valeurs communes qui supplantent les représentations géopolitiques correspondant  à leurs diverses provinces et aires linguistiques et culturelles. Dire qu’un Etat poly-communautaire  X est un Etat-nation c’est dire que les membres des  diverses ethnies en son sein  forment par delà leurs communautés naturelles   une unité  organique  nouvelle  liée par des valeurs économiques juridiques et morales suprêmes communes et par un sentiment d’appartenance. C’est dire  qu’ils se sont donné un Etat pour incarner cette unité politique et un gouvernement constitué  par une partie d’entre eux-mêmes   pour servir ces valeurs et défendre l’intérêt général.  C’est dire enfin  que les anciennes  loyautés coutumières  qui liaient les membres de la nation à leurs ethnies sont supplantées par une nouvelle loyauté patriotique qu’ils  adressent  désormais l’Etat national qu’ils ont créé  volontairement.

Si l’on retient cette définition moderne  de la nation, il est possible d’en déduire que les Etats africains postcoloniaux hérités de la colonisation ne sont pas encore devenus des nations au sens moderne du terme.   Il ne suffit pas de qualifier de « nations » les Etats issus de la décolonisation surtout depuis 1945 ni de « nationalistes » les mouvements qui ont abouti à leur décolonisation.  Le nationalisme de situation qui unissait les divers peuples opprimés  dans la lutte anticolonialiste  ne suffit pas à faire naître une nationalité.  L’unité  de situation dans la lutte contre l’oppression étrangère et la colonisation ne suffit pas  fonder l’unité nationale de la diversité ethnique  tant que les valeurs pour lesquelles  il était préférable de risquer sa vie, de même  que  la culture   qui cimentent  la cohésion de la collectivité  et fondent  le sentiment de commune appartenance par delà les particularismes ethniques, n’ont pas été structurées et  diffusées dans une éducation soutenue par l’exemplarité des élites.  Le parti unique instauré par la plupart des dirigeants africains au lendemain des Indépendances ne fut  ni l’incarnation étatique  de l’unité nationale ni  celle du  parti  du peuple uni dans  la lutte contre  la multiplicité des tentations centrifuges, sociales ethniques et régionale. Loin  de mobiliser les peuples  sur un programme de construction nationale, il servit à légitimer la domination de classe des élites qui avaient investi les appareils d’Etat au départ des colons et à reconduire  ses attributs répressifs à leur profit.  Le caractère centralisé  de l’Etat jacobin  a été importé  en Afrique  comme instrument de pouvoir et de  contrôle public  sous  la forme  du parti unique   sans servir à construire la nation. Contrairement à ce que pensent certains auteurs,  ce n’est donc  pas le modèle unitaire  centralisé de l’Etat-nation jacobin  qui génère  les sécessions et les séparatismes  en provoquant une crispation identitaire et un mouvement centrifuge des ethnies parce qu’inadapté et opposé au modèle de gouvernement plural de l’Afrique précolonial. Est-il besoin de souligner que l’Etat centralisé jacobin français est l’Etat que s’est donné la nation française ?  Les nationalismes séparatistes et les mouvements  sécessionnistes sont en Afrique  les  conséquences  de  la carence de la nation. Ils résultent de l’absence  d’une unité politique  de la diversité des peuples.  Ils émergent de la vacance d’une union nationale  consentie  sur des valeurs juridiques  et morales communes  partagées et  incarnées par un Etat  que les membres de la nation se sont donnés eux-mêmes  pour servir et défendre l’intérêt général.  La réactivation  du mouvement centrifuge des ethnies qui conduit au nationalisme ethnique générateur des séparatismes,  répond  aux exactions  d’Etats  répressifs clivants,  corrompus et prédateurs. Les mouvements séparatistes africains  sont plutôt suscités par des injustices d’Etat. Ils naissent  en réaction à l’hégémonie  d’un Etat hétéronome,  perçu par les peuples comme une entité  étrangère et prébendière. Ils sont  provoqués par  l’exclusion, la marginalisation et l’oppression économique sociale et politique dont sont victimes, de la part des Etats et des groupes ethniques qui en prennent possession,   les ethnies  et les régions  qui ne participent pas au pouvoir où n’en sont pas les clientèles.  Du Nigeria au Mali en passant par le Sénégal et la République Démocratique du Congo,  cette grille de lecture de  la genèse  des séparatismes  et des sécessions semble pertinente.

Les séparatismes et les mouvements sécessionnistes dans les Etats multiethniques d’Afrique sub-saharienne posent  donc la question d’y   construire l’unité politique des peuples. Ils font émerger la l’urgence   de créer  une nation consentie,   voulue par elle-même,  constituée par le choix politique délibéré de ses citoyens potentiels. Ils font ressortir le  besoin  d’un Etat  autonome que cette nation  se donnerait  elle-même à elle-même ;   d’un pouvoir public suprême qui serait  voué au service de l’intérêt général  et  gouverné par les membres de la nation  conformément aux  valeurs  suprêmes selon lesquels elle  veut être dirigée.  La nation moderne qui n’a pas encore  été construite dans les Etats multiethnique d’Afrique subsaharienne  reste donc  entièrement  à bâtir avec  la Truelle. Rendant possible  l’unité collective  des citoyens sur d’authentiques projets historiques,   unité  indispensable au développement économique,   la nation  est sûrement le chaînon manquant qui le bloque. « Les nations sont le plus souvent la conséquence de l’établissement d’un Etat qu’elles n’en sont le fondement » écrit Eric Hobsbawm. « Mais la simple fondation d’un Etat ne suffit pas à créer une nation » ajoute-t-il.  En Afrique sub-saharienne, l’unité nationale artificielle  décrétée  par les maîtres d’œuvre des  partis uniques   dans les Etats multiethniques,  n’a pas construit  un peuple-nation. L’existence des Etats indépendants  n’a pas non plus produit  un patriotisme citoyen  parce qu’ils  furent créés « à partir de régions existantes sous administration coloniale au sein des frontières coloniales » « tracées sans que les habitants aient eu leur mot à dire, parfois même sans qu’ils le sachent » comme le souligne fort pertinemment Eric Hobsbawm. Ce qui caractérise le patriotisme citoyen est la fidélité des membres de la nation  à l’Etat qui a été créé par le peuple souverain et qui  exerce le pouvoir  en son nom pour servir l’intérêt général.  Ce qui caractérise le peuple-nation est qu’il représente l’intérêt commun contre les intérêts particuliers, le bien commun contre les privilèges.  Or  Le règne de la corruption, des conflits d’intérêts  et des antagonismes ethniques dans les Etats multiethniques  africains  trahit la carence d’un peuple-nation. La prédominance du loyalisme et de la préférence ethnique y  dénonce le manque d’un patriotisme citoyen.

Il est donc urgent d’engager immédiatement  une politique constructive de la nation dans les Etats multiethnique subsahariens   pour éviter les partitions, les sécessions et les séparatismes.  En dépit du caractère désormais obsolète de l’Etat-nation dans un monde  qui est de nos jours  celui de la supranationalité, des grands  regroupements économiques et politiques transnationaux,   il est néanmoins nécessaire d’entreprendre, urgemment, dès maintenant,   la construction d’Etats-nations en Afrique  sub-saharienne  pour inscrire la région   dans la nouvelle restructuration supranationale du globe  au risque d’une régression  de cette portion  du  continent dans les partitions et  dans l’infra-nationalité. Telle devrait être, en Afrique, l’objectif immédiat de la démocratie qui réalise, à la différence du parti unique, les conditions concrètes dans lesquelles peut être diffusée la représentation géopolitique, somme toute,  nouvelle  de la nation et de son unité  et   dans lesquelles peuvent être mis en œuvre  les débats les discussions  et les actions  propres à résoudre  les crises qui suscitent les séparatismes. La question de la nature de ces débats,  de ces  discussions et de ces actions  qui doivent être  menés  pour cheminer dans ce sens reste donc entièrement posée.

Dr Dieth Alexis

Vienne. Autriche

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