Les ambiguïtés du nationalisme africainLes ambiguïtés du nationalisme africain En quel sens est-on nationaliste dans les Etats m

Les ambiguïtés du nationalisme africain

En quel sens est-on nationaliste dans les Etats multiethniques africains ? Les leaders des fronts de la lutte anticolonialiste durant la colonisation étaient-ils des nationalistes ou des internationalistes ? Le panafricanisme est-il une version du nationalisme ?  Peut-on,  dans un Etat multiethnique africain,  être nationaliste au sens moderne et libéral du terme, c’est-à-dire patriote,  lorsqu’une nation citoyenne n’est pas encore dûment construite et qu’un Etat national  incarnant le bien commun et la souveraineté du peuple n’est pas édifié ?  Peut-on, a contrario,  être  encore nationaliste lorsque la nation citoyenne est bâtie et qu’un Etat démocratique et républicain  matérialisant   la souveraineté du peuple et l’intérêt général  est fondé?  Ce questionnement nécessaire et indispensable  est provoqué  les contradictions que soulèvent   les actions  politiques  et  l’exercice du pouvoir  des nationalistes africains.

Beaucoup  de leaders politiques  africains se prévalent  d’être  nationalistes et s’octroient  une légitimité internationale de chefs  de la cause des peuples africains en se revendiquant panafricanistes. Mais leur nationalisme et leur panafricanisme suscitent  des interrogations justifiées  dans la mesure  où, bien souvent,  leur pratique du  pouvoir entre en contradiction avec les titres qu’ils se sont attribués. Faisant peu de cas du bien commun et de l’intérêt général,  le nationaliste d’hier  se révèle être, aussitôt le pouvoir conquis,  un ethno-nationaliste  âpre  qui a pris le gouvernement pour le profit exclusif de sa famille et de son ethnie. L’unificateur devient un diviseur des peuples  qui  pratique le clivage social,  dresse les ethnies  les unes contre les autres. Jetant à bas la liberté qui fut qui le leitmotiv de son combat anticolonialiste,  il devient un  tyran corrompu qui opprime impitoyablement les peuples de son Etat  et les soumet à une colonisation ethnique  intérieure[1]. Sous le vêtement  du nationaliste intransigeant  se dévoile un dictateur qui ne recule  pas devant la confiscation du pouvoir,  les  meurtres de masse  et le génocide. Le panafricaniste qui préconisait le  fédéralisme et l’unité internationale des peuples africains devient un politicien xénophobe  qui prône  la préférence ethnique dans  son Etat.  L’internationaliste socialiste ou libéral devient  un nationaliste des frontières ethniques,  un adepte  de la purification ethnique  qui  stigmatise  les  ressortissants  des autres pays d’Afrique ; qui n’hésite pas à fermer les frontières de l’Etat contre l’immigration africaine,  qui désigne les étrangers  à la vindicte populaire à la moindre contestation sociale,   lance des expéditions punitives contre  eux  et les expulse  en masse. Le socialisme ou le libéralisme  ne sont plus que des masques sous lesquels l’idéologie et les valeurs universalistes  sont  évacuées  au profit d’un mode de gouvernement personnel  où la concentration du pouvoir dans les mains d’une oligarchie politique ethnique  dominante le dispute à un affairisme effréné caractérisé par les conflits d’intérêt.

Cette transformation  du nationaliste africain  en ethno-nationaliste  est-elle accidentelle ou est-elle la conséquence nécessaire du nationalisme ?  En fait, loin d’être fortuite,  la conversion du nationaliste  et du panafricaniste  en  tyran corrompu  et  en   xénophobe  attitré  dans l’Etat multiethnique  est la conséquence logique du nationalisme. Dans les Etats multiethniques africains,  le nationalisme  se change nécessairement en ethno-nationalisme et en xénophobie car, en l’absence d’une nation citoyenne construite sur l’abrogation et le dépassement de la multitude des  nationalités ethniques, le nationalisme désigne un faux patriotisme. Son contenu n’est ni le bien commun ni le peuple organiquement uni  mais l’identité ethnique. Il renvoie en fait  à la prééminence  accordée  aux particularismes  ethniques  et  aux loyautés coutumières sur le patriotisme  et la fidélité à un Etat  qui serait au service de  l’intérêt général  et incarnerait la souveraineté du peuple uni. Quand un Etat-national autonome véritablement républicain et démocratique n’existe pas encore, comme c’est le cas dans la plupart des Etats multiethniques africains, le leader nationaliste est nécessairement un ethno-nationaliste  qui conquiert le pouvoir au profit d’une ethnie, d’une famille,  d’une tribu ou d’un clan au détriment de toutes  les autres  composantes ethniques de l’Etat territorial.

                  Conscients de cette dérive possible du nationalisme en ethnicisme,  les leaders des fronts de la lutte anticolonialiste durant la colonisation avaient   adopté  la conception libérale et révolutionnaire du nationalisme qui provient de 1789  et  ne furent pas, pour une grande majorité,  des  nationalistes  mais  des internationalistes. Leur lutte contre le colonialisme  se plaça sous le signe de l’unification nationale citoyenne des divers peuples africains  dans des Etats autonomes  et sous le signe  du fédéralisme de ces Etats multiethniques en lesquels la construction de la  nation citoyenne était le projet cardinal. Le panafricanisme des pères des Indépendances africaines  ne fut  pas la version internationale  du nationalisme ethnique   mais la version supranationale du patriotisme des Etats-nations. On ne peut être panafricaniste sans être patriote au sens où l’on a,  en tant que tel,  résilié  le nationalisme ethnique et la fidélité  antérieure aux coutumes  pour adhérer et être loyal  à un Etat démocratique qui   incarne le bien commun et  la souveraineté d’un peuple  de citoyens.

Si le panafricanisme présuppose le patriotisme,  qui repose lui-même sur un Etat-national  démocratique et républicain,  l’on est alors fondé à mettre en doute le panafricanisme proclamé des élites nationalistes africaines actuelles. Leur panafricanisme est sans contenu car  leur nationalisme est en vérité un ethno-nationalisme  qui croît sur l’absence d’une nation citoyenne  et d’un Etat-national  véritablement démocratique et républicain. Comment, en effet,  pouvoir être l’architecte d’un Etat cosmopolitique  africain fondé sur les valeurs de l’universalité lorsque l’on hypostasie,  absolutise et cristallise les identités ethniques ?  Comment être le bâtisseur d’une communauté internationale citoyenne  africaine lorsque l’on est l’architecte de la fermeture  des frontières ethniques ?  Il n’est pas inintéressant sur ce registre d’attirer l’attention sur  le malaise qu’a suscité  au sein de  l’opinion  publique  française,  dans le cadre d’un Etat-nation, la conversion d’une frange de la droite républicaine pro-européenne aux thèses nationalistes du FN. Il est éclairant  de  tourner le regard sur  le débat qui s’amorce dans la droite  républicaine française  après les dernières élections présidentielles sur la problématique d’un renouvellement de ses valeurs ; de remarquer le souci  qui émerge,  au sein du parti,  d’un nécessaire aggiornamento, qui permettrait  à la droite  française de retrouver ses valeurs universalistes et son essence républicaine et patriotique. Il est indispensable de rappeler qu’a contrario,   en Côte d’Ivoire, le Front Populaire Ivoirien revendiquait ouvertement son nationalisme lors de l’élection présidentielle de 2010, s’adonnait à l’épuration ethnique, recevait symptomatiquement le soutien du FN  xénophobe français et  refusait  au terme de la crise post-électorale,   jusqu’aujourd’hui en 2012,   de remettre en cause son programme identitaire et xénophobe.

Dans un Etat ethniquement et culturellement hétérogène sans nation citoyenne, le contenu du nationalisme est nécessairement constitué par les valeurs et les loyautés coutumières d’une ethnie particulière. Le  nationaliste  y défend fatalement  des intérêts ethniques sectoriels  et  particuliers  au détriment d’une nation citoyenne constituée par l’intégration de la diversité ethnique sous un Etat républicain. Dans un Etat ethniquement et culturellement homogène, par contre, le nationalisme repose sur un contenu constitué par la totalité du peuple de  l’Etat territorial.  Le nationaliste se bat  pour sauvegarder et garantir  les prérogatives et les intérêts du peuple ethnique en sa totalité.  Dans un Etat multiethnique,  par contre,  le nationalisme  s’englue nécessairement  dans l’ethnicisme  et les particularismes communautaires   quand les divers  peuples   qui composent la population de l’Etat ne sont pas encore organiquement unis et  quand une  nation  citoyenne  n’est  pas  encore  construite. Lorsque la nation citoyenne  s’édifie dans un Etat-multiethnique,  le nationalisme devient caduc. Il cède  la place au patriotisme d’Etat.  Ainsi  le nationalisme est hautement suspect dans les Etats multiethniques africains sans nation. Il désigne toujours  une  régression vers le stade pré-politique des replis, des antagonismes et conflits identitaires qui divisent et déchirent  toutes  les communautés  polyethniques.

Dr Dieth Alexis

Vienne. Autriche

 


[1] Cf L’ethno-colonialisme africain. Du même auteur

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