De Félix Houphouët-Boigny à Alassane Dramane Ouattara

Du nationalisme modernisateur dans l’Etat volontariste au libéralisme bâtisseur dans la démocratie électorale-représentative. Quelle intelligibilité recouvre la trame historique qui relie l’Etat volontariste et le régime de parti unique ivoirien, nés en 1960, à la démocratie électorale-représentative qui vit le jour en décembre 2010 ? Entre la naissance de l’Etat mobilisateur ivoirien en 1960, les reformes économiques de 1990, et l’avènement de la démocratie électorale représentative en 2010, existe-t-il un lien signifiant ? Construit par le Président Félix Houphouët Boigny, le modèle politique et économique ivoirien fut en Afrique de l’Ouest l’expression la plus authentique des nationalismes modernisateurs postcoloniaux du 20ème siècle qui, de l’Algérie et du Ghana à la Tanzanie en passant par l’Egypte, se proposèrent de relever le défi du développement. La devise ivoirienne « union, discipline, travail » de 1960 et l’incipit du nationalisme modernisateur ivoirien « L’avenir appartient à la science et à la technique et non au verbalisme creux», proclamé en 1968, se proposaient de conjuguer le volontarisme économique d’un Etat investisseur avec l’effort d’émancipation et de progrès des masses laborieuses, paysannes et citadines, pour promouvoir l’émancipation sociale et nationale afin de donner un contenu à l’Indépendance . Le volontarisme de l’Etat modernisateur a promu, de 1960 aux années 1990, une croissance économique et un progrès social remarquables et exemplaires en Afrique. Inspiré par le jacobinisme républicain, le modèle politique de l’Etat volontariste a construit une Côte d’Ivoire citoyenne, fondée sur l’intégration socio-économique de la diversité culturelle et confessionnelle, et ouverte sur l’universel. Cimenté par les valeurs du dialogue, de la tolérance, de l’acceptation de la différence, un sentiment de commune appartenance a unifié la diversité ethnique et confessionnelle donnant progressivement naissance à une nation caractérisée par son hétérogénéité et son pluralisme. Cette unité nationale d’une communauté plurielle, qui mobilisa les énergies collectives vers l’émancipation, fut une structure de développement. La face de lumière du modèle ivoirien donne à voir la mise en œuvre d’un projet de développement de la société tout entière, soutenu d’une part par une politique de grands travaux, d’investissements pour construire les infrastructures indispensables au développement, et d’autre part par une politique de redistribution des fruits de la croissance destinée à réaliser l’intégration socio-économique de la diversité nationale. Elle révèle la mobilisation d’une conscience nationale en formation, la responsabilisation d’élites incitées à s’engager activement dans le développement de leur village ou région d’origine. Le service de l’intérêt général et la défense du bien commun sont assurés par une administration efficace, par des services de sécurité garants de la paix sociale, et par une armée républicaine. Mais le centralisme politique, l’étatisation de l’économie ont construit une face d’ombre dans le modèle ivoirien. L’Etat mobilisateur fut rongé par le clientélisme, par la privatisation de la chose publique dans la corruption, et par la rupture finale de la représentativité. Des oligarchies ayant des objectifs économiques et politiques indifférents à ceux du pays et des intérêts particuliers en contradiction avec l’intérêt général sévirent, mettant à mal le contrat social. Travaillé en souterrain par sa face d’ombre, l’Etat modernisateur ivoirien s’était transformé en Etat patrimonial. En 1990, l’intervention technocratique du premier ministre d’alors Alassane Dramane Ouattara se situe au moment où la face d’ombre de l’Etat mobilisateur triomphe sur la face de lumière et où la remise en marche de la dynamique de la modernisation économique exigeait de libérer l’économie des logiques politiques d’un Etat devenu patrimonial. La reprise technocratique et rationaliste de l’œuvre de modernisation économique relevait d’un impératif national. Le projet ultime de l’Etat autoritaire mobilisateur ivoirien n’avait-il pas été de réaliser les conditions du take-off économique pour préparer un développement endogène fondé sur la démocratie ? L’épuisement du modèle de l’Etat volontariste requérait donc un nouveau régime politique favorisant la mise en œuvre d’une modernisation fondée sur l’autonomie de l’économie par rapport au pouvoir politique et susceptible de promouvoir le développement endogène. La signification historique de 1990 fut de libérer l’économie du contrôle politique et des priorités contraires à ses besoins. Le coût social et humain de ce redressement nécessaire fut d’autant plus élevé que faisait défaut un régime politique permettant de gérer le changement social, gestion à laquelle le multipartisme formel ne suffisait pas. 2010 réparera cette carence. L’avènement de la démocratie par l’élection à la présidence de la République au suffrage universel de celui qui fut l’architecte des réformes et de la redynamisation de l’économie en 1990, réalise les conditions politiques nécessaires au développement endogène. La gestion du bien commun fondée sur l’expertise et la technocratie, et l’administration rationnelle du service de l’intérêt général, symbolisées et incarnées par les deux têtes de l’exécutif ivoirien actuel, engage la dynamique d’une nouvelle alliance entre la modernisation économique et l’émancipation sociale dont la démocratie conquise en 2010 constitue la médiation.

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