Des tableaux de Balthus à l'harmonie des corps

Un (long) texte sur la sexualité adolescente que j'ai écrit il y a quelques années, un peu à côté du discours moraliste qui paraît prévaloir aujourd'hui, ce qui me donne envie de le publier.

Je me souviens d'une conversation avec un ami à propos de l'œuvre du peintre Balthus. « C'est un pédophile », trancha-t-il sommairement, me renvoyant à ma culpabilité d'oser n'être pas si définitif dans mon jugement. J'appris par la suite, sans en être véritablement surpris, que Balthus avait dû souvent composer avec ce soupçon, qu'il avait parfois joué d'une certaine provocation pour se faire connaître et qu'au moins une exposition de ses œuvres avait été censurée. Pourtant, à bien regarder, je ne crois pas que cette accusation ignominieuse d'incitation à la prédation d'enfants soit sérieusement fondée. Ce que je crois en revanche manifeste, c'est que l'œuvre de Balthus a représenté quelque chose qui heurta et heurte toujours la sensibilité de nombre d'adultes, dont mon ami. Mais de quoi s'agit-il ?

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Ces mouvements scandalisés qui entourent l'œuvre de Balthus me font penser à la réprobation outrée qui accueillit les premiers travaux de Freud sur la sexualité infantile1, lorsqu'il exposa au grand jour les pulsions sexuelles des tous petits enfants2. Les jeunes filles peintes par Balthus, elles, sont au seuil de l'adolescence. Pourtant, chaque fois, c'est de la même pierre d'achoppement dont il s'agit. L'évocation de la genèse de notre sexualité, de son développement, de son devenir. Ce petit caillou sur notre route3. Une sexualité qui nous agit toutes et tous depuis longtemps, bien avant que nous ne devenions adultes, et dont nous entreprenons régulièrement d'oublier combien elle nous façonne.

Les œuvres de Balthus présentent et révèlent une brèche ouverte dans l'imaginaire enfantin créée par la révolution pubertaire de l'adolescence. Une ouverture vers ce qui pourra – ou pourra ne pas – permettre à la sexualité génitale d'advenir. Dans les œuvres de Balthus, la sexualité de la jeune fille est toute potentielle. Si une atmosphère de menace peut s'y faire sentir de manière diffuse, elle ne s'exerce que très rarement – mais parfois tout de même, c'est important de le remarquer4 – sur la jeune fille, au centre du tableau. Cette menace vient bien plus régulièrement toucher le spectateur du tableau.

En quoi l'œuvre de Balthus est-elle menaçante pour celui qui la regarde ? Cette sexualité affleurant serait-elle source d'angoisse ? Ces œuvres nous renvoient-elles au souvenir de cette émergence de notre sexualité génitale à l'adolescence ? Surtout – et là gît peut-être l'angoisse – les tableaux de Balthus nous renvoient-ils à ce que nous avons fait à l'âge adulte de cette sexualité émergente ?

Combien d'adultes, en effet, souhaitent encore aujourd'hui considérer que la sexualité est définitivement chose et sujet d'adulte ? Que cette question doit demeurer dans le secret des alcôves, comme pratique à passer sous silence, se déroulant entre adultes consentants ? Cela même alors le monde contemporain – le développement de la publicité post-révolution sexuelle notamment – nous rappellent tous les jours à quel point le sexe est présent et visible pratiquement partout et pour tous dans l'espace public. Comme l'écrit le psychanalyste Serge Lesourd, « Notre discours social sur la sexualité a évolué depuis l'époque où Freud, en 1903, écrivait les prémisses de sa théorie sur la sexualité infantile. Le sexuel se parle, se montre, s'étale dans tous nos médias, mais il reste pour chacun d'entre nous, pris individuellement, du domaine de l'intime et du privé. Les deux comportements sont contradictoires. Si la libéralisation des mœurs adultes, au moins dans les discours – car les paroles entendues sur mon divan me font croire que le sexuel reste encore dangereux pour chaque être humain –, a permis, et c'est heureux, que l'on reconnaisse la réalité de la souffrance des enfants violentés, n'a-t-elle pas, par ailleurs, renforcé une vision d'une enfance qui devrait être protégée de toute relation au sexuel ? »5

N'y a-t-il pas là, dans cette vision d'une enfance « protégée de toute relation au sexuel », d'une forme de refoulement des adultes ? Et ce refoulement qui vise la sexualité infantile n'implique-t-il pas aussi, par contre-coup, une négation de l'adolescence et de ce qui s'y produit ? L'adolescence étant bien ce qui relie les adultes que nous sommes devenus aux enfants que nous avons été, et qui exploraient à leur manière la sexualité, avant d'accéder au génital. Vouloir protéger les enfants de « toute relation au sexuel » n'implique-t-il pas de se débarrasser de cet embarrassant trait d'union entre sexualité infantile et sexualité génitale qu'est l'adolescence ? Ce moment qui nous rappelle combien la découverte de notre sexualité génitale prend ses racines dans le sexuel infantile ?

L'adolescence est ce premier moment d'une confrontation à une nouvelle donne, à une réalité bouleversée notamment par le surgissement de la possibilité de l'orgasme, ouvrant la voie à une rencontre sexuelle. L'adolescence est ce moment où la sexualité génitale apparaît pour la première fois dans la crudité de ses manifestations corporelles. Le corps adolescent – c'est particulièrement manifeste dans les toiles de Balthus – est ce corps d'où affleure soudain le possible d'une sexualité active. Cela préoccupe beaucoup l'adolescent qui ne sait bien souvent qu'en faire. Au départ, cela lui échappe complètement. Il met parfois du temps à simplement en avoir l'idée, à commencer à en penser quelque chose. Les autres, autour de lui, peuvent voir les manifestations de cette révolution à l'œuvre. Ils sont témoins de cette émergence comme les spectateurs des tableaux de Balthus. L'adolescent, lui, n'en sait d'abord rien. Ça le travaille, mais il ignore presque entièrement de quoi il retourne, qui se manifeste pourtant hors de lui avec l'éclat de l'évidence.

À cet endroit, particulièrement, pour aider l'adolescent à penser ce qui est en train de lui arriver, l'éducateur peut réfléchir à ses moyens d'action. Ceci, bien évidemment, à condition que l'éducateur lui-même parvienne à se déprendre de sa propre tendance au refoulement. Car trop souvent, comme l'écrit à nouveau Serge Lesourd, l'institution éducative se comporte étrangement vis-à-vis du sexuel. « L'accueil [dans une institution éducative] doit protéger l'enfant du sexuel dangereux et pervers, et l'enfant doit témoigner par son comportement qu'il sort du sexuel et de son agir. »6 Ainsi, j'ai pu lire dans le règlement intérieur d'un foyer accueillant des adolescents : « Les interdits à l'intérieur du foyer : les relations sexuelles et toute attitude à connotation sexuelle. » L'expression « toute attitude à connotation sexuelle » donne lieu à de multiples interprétations et à toutes les répressions imaginables d'une manifestation du sexuel. Avec ce genre de règlement, les jeunes filles peintes par Balthus auraient probablement risqué l'exclusion immédiate. Le sexuel que l'adolescent manifeste justement sans en penser grand chose est désigné par l'institution éducative comme une faute.

Mais lorsque les éducateurs s'y trouvent disposés, comment engager une discussion sur la sexualité avec des adolescents ? Comment les aider à commencer à penser un peu quelque chose de ce qui leur arrive ?

Je me souviens particulièrement d'un texte lu peu après être entré en formation d'éducateur. Les mineurs pauvres : boucs émissaires de la société7, par le psychiatre, spécialiste de l'adolescence, Stanislas Tomkiewicz. Ce texte défendait l'idée que la pratique éducative à destination de la délinquance juvénile avait beaucoup changé au tournant du XXIème siècle, par rapport à ce qu'elle fut dans les années 1950. À ce moment-là, selon Stanislas Tomkiewicz, il était possible de passer un pacte relativement simple avec les adolescents délinquants, dans une relation éducative et/ou thérapeutique. Une transaction que le psychiatre formulait ainsi : « Quand nous avons travaillé à Vitry, il y a quarante ans, c'était plus simple peut-être : la société était optimiste et il y avait du travail. Mais il y avait aussi une méchante répression sexuelle qui amenait beaucoup de frustrations. Qu'avons-nous fait pour les jeunes qui étaient tous culpabilisés parce qu'ils se masturbaient, qui étaient refoulés dans leurs relations avec les filles ? On leur a fait une bonne éducation sexuelle, on leur a montré qu'ils étaient de vrais mecs : ils trouvaient une copine et c'en était fini de leur délinquance. Je te donne ta sexualité, tu me donnes ta délinquance... et ça a fonctionné. Maintenant ce modèle ne peut plus fonctionner comme avant. Parce que, malgré le sida, ils sont un peu plus dégourdis que nos gamins des années 50, mais le monde qui les entoure n'est plus le même. On avait des gosses qu'on disait caractériels, ils ne supportaient pas les patrons. Ils changeaient de boulot, de patron, jusqu'à vingt fois dans une année. Mais avant de se stabiliser, ils pouvaient changer de boulot, de patron. Ce n'est plus possible avec le chômage. »

Le constat sur les effets de la crise économique, chacun peut le partager. Je crois pourtant que les adolescents d'aujourd'hui expérimentent toujours beaucoup. Ils éprouvent davantage et plus rapidement, plus douloureusement aussi les effets de leurs coups de sang, de leurs ruptures scolaires et professionnelles, de leurs difficultés à se fixer, à se tenir dans une relation scolaire, sociale, professionnelle. Ils le payent par davantage d'exclusion, d'enfermement, de dépression, de misère parfois, ce qui n'est bien entendu pas sans effet sur le développement de leur vie. Je crois aussi que l'expérimentation liée à l'adolescence demeure malgré tout. Malmenée, en mauvais état, sans aucun doute.

Mais c'est sur ce que dit Tomkiewicz de la délinquance que je voudrais revenir. Sa perception de la délinquance comme manifestation d'un désir sexuel qui ne trouve pas de voie de réalisation dans la réalité. Pour qui veut s'occuper d'adolescents délinquants, cette idée est, à mon sens, très importante. Tomkiewicz dit que le simple fait d'avoir permis à l'adolescent cette réalisation sexuelle dans la réalité le faisait renoncer à ses conduites délinquantes. « Je te donne ta sexualité, tu me donnes ta délinquance... » Et il poursuit en ajoutant qu'aujourd'hui ce pacte ne serait plus possible, car les adolescents délinquants sont « plus dégourdis ». Ils ont une vie sexuelle active qui coexiste avec leurs activités délinquantes. L'équation entre renoncement à la délinquance et accession à la sexualité ne pourrait donc plus fonctionner.

En le découvrant, je percevais ce que ce texte exprimait d'une véritable difficulté à me coltiner dans ma future pratique d'éducateur. J'étais à priori convaincu, comme l'auteur, de cette relation profonde entre sexualité et délinquance. J'avais réalisé en le lisant que si son constat était juste, si cette relation n'était plus première comme je le pensais toujours, si la conduite délinquante ne pouvait plus se résorber dans l'accomplissement de la sexualité, cela m'engageait alors à reconsidérer très différemment l'idée que je me faisais de l'action éducative, et peut-être à renoncer à aborder avec les adolescents la question de la sexualité. À quoi bon, en effet ? Si élaborer cette question n'apparaissant plus comme ce levier particulièrement pertinent par lequel l'adolescent délinquant allait pouvoir accéder à une autre réalité, à sa réalité ? Et comment dès lors le motiver à sortir de la délinquance, à adopter un comportement moins destructeur de possibles ?

De fait, j'ai pu constater assez rapidement, en rencontrant des adolescents délinquants, en abordant avec eux la question de la sexualité, qu'ils avaient souvent une pratique sexuelle relativement régulière, parfois même très active. Mais j'ai mis davantage de temps à réaliser que lors de ces discussions que ces adolescents m'autorisaient à avoir avec eux, derrière ces réalisations qu'ils me décrivaient, ils témoignaient souvent d'une frustration sexuelle bien réelle. Les pratiques sexuelles qu'ils me décrivaient étaient frustes. Ces adolescents m'en parlaient comme de quelque chose qu'ils consommaient immédiatement. Ils baisaient, quoi. Après un numéro de téléphone échangé et/ou quelques caractères en langage sms sur un réseau social, deux corps se présentaient mutuellement disponibles (dans le meilleur des cas) pour la copulation. Cela se renouvelait éventuellement plusieurs fois. Et c'était tout. Quelque chose qui laissait entendre qu'en lieu et place de la rencontre sexuelle, avec tout ce que cela peut comporter d'une relation à soi et à l'autre, d'une découverte de soi et de l'autre, dans ces relations-là, le corps du garçon s'encastrait simplement plus ou moins longtemps dans celui de la fille. Et c'était tout. Jusqu'à la prochaine fois. Jusqu'à la prochaine fille. Jusqu'au prochain garçon. Il n'apparaissait d'ailleurs, de mon point de vue, dans ces encastrements sexuels, aucun profit particulièrement remarquable d'un côté ou de l'autre. Si le corps de la fille y était comme un objet plus ou moins appétissant à consommer, le corps du garçon n'y était lui que comme objet mécanique fonctionnant de manière plus ou moins efficace jusqu'à la décharge. Le comblement immédiat d'un besoin – sitôt émergé, sitôt satisfait – ne signifiait d’épanouissement ni chez la fille, ni chez le garçon. Chacun en sortait gros-jean comme devant, aussi absent l'un que l'autre à la relation qui n'avait pas lieu, dont ils ignoraient jusqu'à la possibilité.

Et ce que j'ai mis du temps à entendre chez ces adolescents – des garçons pour la plupart – avec qui j'en discutais, c'est que cette sexualité très mécanique, lorsqu'ils parvenaient à en parler, ils pouvaient dire qu'ils la vivaient comme quelque chose de dégradant pour eux-mêmes. Une sexualité qui, lorsqu'ils s'y adonnaient, venait alimenter l'image dégradée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes, même s'ils pouvaient chercher à exhiber leurs exploits comme des trophées. Leur sexualité vécue de cette manière-là s'apparentait finalement à une forme de consommation pornographique, avec tout ce que cela peut avoir de dégradant, pour la fille, bien entendu, mais aussi pour le garçon.

Michela Marzano, philosophe et chercheuse, a beaucoup travaillé sur les effets de la diffusion massive de la pornographie ces dernières années8, et la répercussion que cela peut avoir sur le parcours des adolescents dans la découverte de leur sexualité. Elle dit ainsi « la rhétorique contemporaine présente le porno comme la preuve la plus évidente de la liberté sexuelle contemporaine. On défend souvent le porno au nom de la liberté, sans qu’on se rende compte du fait que la pornographie n’a aucun effet libératoire. Au contraire. Le porno ne fait que conforter l’idée que les femmes se divisent en deux groupes différents : d’une part, il y a les « putes » ; d’autre part, il y a les « mères ». D’où l’importance de trouver une femme vierge, après avoir couché avec des « filles faciles » qui ne méritent aucun respect. D’où le problème d’un véritable clivage entre sexualité et amour, clivage qui caractérisait justement les sociétés traditionnelles, lorsque les hommes allaient voir des prostituées pour pouvoir trouver une satisfaction sexuelle qu’ils n’avaient pas (et ne voulaient pas avoir) avec leur femme, avec la mère de leurs enfants. »9

Je partage pour beaucoup le constat de Michela Marziano. Mais – probablement parce que je suis un homme – je trouve qu'elle ne prend pas assez en compte ce qui se produit pour les garçons dans ces pratiques de consommation sexuelle. J'ai entendu des adolescents réussir à exprimer quelque chose d'une dégradation de l'image de soi éprouvée à vivre leur sexualité de cette manière. Il y a, dans cette expression d'adolescents, une parole très en prise avec leur réalité. Cette parole est révélatrice du poids écrasant joué dans leur développement par l'avènement de la société de consommation dans sa dimension sexuelle. L'encouragement à la consommation sexuelle est aujourd'hui incessant. C'est très important, je crois, de considérer cette différence pour ce qu'elle a de remarquable par rapport aux sociétés traditionnelles. La parole de ces adolescents ouvre à une évolution potentielle des relations entre filles et garçons qui me paraît très intéressante. Dans ces relations sexuelles adolescentes, les corps sont effectivement présents, mais chacun paraît absent de la relation, concentré strictement sur une jouissance immédiate que l'on pourrait situer du côté du besoin. Besoin de jouir, en quelque sorte. En forçant un peu le trait, je pourrais dire que ces adolescents font un usage pornographique de la relation sexuelle. Leur sexualité devenant, dans un renversement remarquable des enjeux de la sexualité – si on considère qu'ils sont la présence à soi, la présence de l'autre – bien au contraire, dans cette consommation sexuelle, le lieu de l'évitement, voire de la négation de soi et de l'autre. En niant l'autre, ces adolescents se nient eux-mêmes. Ce que j'ai appris en les écoutant, c'est qu'ils en savent quelque chose, de cette négation d'eux-mêmes. Qu'ils en expriment une forme de plainte, de souffrance. Et pour peu qu'on les y aident, ils sont capables de la formuler à leur manière. Et peut-être même dire ensuite un peu ce que pourrait être une restauration de l'image d'eux-mêmes.

Dans un article portant sur l'ouvrage de Micela Marzano, La pornographie ou l'épuisement du désir, le professeur de philosophie Gilles Behnam décrit très bien ce processus très contemporain d'aliénation à son propre désir porté par la société de consommation sexuelle. « Toute la seconde partie du livre analyse les processus par lesquels la pornographie parvient à placer en totale dépendance, au sens de l'addiction qu'étudient psychologie et psychanalyse, mais aussi à placer en inadéquation totale avec autrui, au sens du renoncement à être soi-même comme un autre, d'un oubli de son propre visage et de tout ce qui dans le visage de l'autre nous intime de ne pas le tuer. L'influence de Lévinas est décisive dans cette partie du livre où la problématisation esthétique se retrouve étayée et redoublée par l'ampleur du désastre éthique que contribue à propager la pornographie. Mensonges, duperies, rêves et désillusions, pornocratie et porno-économie, viol et violence. et surtout, au bout de cette nuit, qui est la plus longue et la plus insidieuse des guerres faite au désir (parce que faite en son nom même), une forme inédite d'aliénation. »10

Le sexe de consommation dont me parlent ces adolescents évoque cette « dépendance, au sens de l'addiction », cette « inadéquation totale avec autrui », ce « renoncement à être soi-même comme un autre ». Cette pratique sexuelle, en somme, comme négation... de la sexualité.

J'aimerais maintenant revenir au peintre Balthus et à son œuvre, en évoquant un livre – Balthus et les jeunes filles11publié récemment par Philippe Gutton, psychiatre et psychanalyste, fondateur de la revue Adolescence. L'auteur présente ce livre comme un essai psychanalytique sur l'œuvre de Balthus. Concernant la question que je posais au départ, en évoquant le « pédophile », Gutton évoque une perversion à laquelle a pu se laisser aller le peintre, jouissant d'une certaine manière de ce qu'il donne à voir et des réactions qu'il suscite. Il rapporte également que Balthus lui-même a évoqué à la fin de sa vie ses « mauvais penchants ». Mais Philippe Gutton présente aussi l'œuvre de Balthus comme ce qui lui a permis de déjouer ces mauvais penchants, de ne pas y céder. Et il ne s'arrête pas à cela. Il considère l'œuvre de Balthus et s'y intéresse pour ce que le peintre a réussi à y représenter, par un travail remarquable d'exigence par rapport à lui-même. Je partage cet intérêt de l'auteur pour l'œuvre de Balthus. En regardant ces tableaux, j'admire ce que le peintre a réussi à saisir, dans le mouvement suspendu de la toile, de ce qui est à peine en train de se produire : la révolution adolescente toute en devenir. L'ouverture de ce possible qu'est l'adolescence, par l'émergence de la sexualité.

Le livre de Philippe Gutton m'a permis de comprendre quelque chose d'essentiel à repérer quant à la relation entre sexualité infantile et sexualité génitale, en s'attachant notamment au commentaire du tableau La Chambre, 1954.

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Le point le plus important sur lequel Philippe Gutton développe son propos est que la sexualité génitale qui émerge à l'adolescence coexiste avec la sexualité infantile qui reste présente et pousse l'être à interpréter cette poussée pubertaire. « Le génie adolescent distingue et unit les deux processus actifs que j'ai précédemment définis : la gestion de la nouveauté génitale (d'abord sensorielle) étrangère à l'histoire de l'enfance ; l'infantile en tant qu'ensemble complexe à la puberté tel qu'il résume (en le remaniant) le passé et ses constructions. L'enfance est un âge, l'infantile une organisation psychique en grande part inconsciente. Si le paradis de l'enfance est clos, son temps arrêté, l'infantile ne conclut pas ; il organise, marque son pouvoir, interprétant le présent, signifiant à jamais de l'inachèvement infini de l'enfance achevée. Par la suite, l'adultité venant, l'infantile prendra la place dominante que Balthus regrettait et Freud théorisa. Oui, l'adolescence découvre, mais sa découverte est éphémère. L'adolescence est cet étrange chantier où, sous les à-coups de la génitalité, les organisations infantiles s'organisent et entrent en mutation. »12

L'idée fondamentale à retenir ici me paraît être que, contrairement à ce que l'on pourrait facilement imaginer, l'infantile ne disparaît pas à l'adolescence, pour laisser la place au génital. Même dans le cas d'une sexualité génitale s'ouvrant au monde sous les meilleurs auspices, cette histoire-là n'existe pas. La sexualité génitale n'émerge que de façon éphémère à l'adolescence. Elle reste perpétuellement sous la menace d'une disparition par un engloutissement dans l'infantile. Le génital ne succède pas à l'infantile. L'infantile reste présent et dominant dans notre organisation libidinale tout au long de notre vie. Nous sommes toutes et tous, adultes que nous sommes devenus, sous la domination massive de nos pulsions infantiles. Et, ce qui est peut-être difficile à comprendre et à admettre, nous y sacrifions régulièrement l'essentiel de notre sexualité. Notre sexualité adulte n'est en réalité que bien rarement une sexualité génitale, elle est au contraire très massivement une sexualité infantile. Après un passage par l'adolescence, l'infantile est revenu en force à l'âge adulte, c'est comme cela que j'entends la réflexion, fondamentale à mon sens, de Philippe Gutton : « Oui, l'adolescence découvre, mais sa découverte est éphémère. »

Revenons encore à l'œuvre de Balthus. Ce tableau, La Chambre, 1954, que commente Philippe Gutton, présente deux personnages : une jeune fille nue, allongée sur un fauteuil, offrant à la fenêtre et au regard du spectateur son corps presque pubère, et un autre personnage assez étrange, une sorte de gnome en jupe, corps sec et visage aux traits masculins, tenant un rideau qui découvre – ou s'apprête à recouvrir – la fenêtre, source de lumière de la pièce. Il y a aussi un chat, comme souvent chez Balthus, roi des chats, tel qu'il se définissait. Le peintre disait s'identifier à tous les personnages de ses toiles. Philippe Gutton le rappelle régulièrement dans son livre. Avoir conscience de cela en regardant les toiles de Balthus permet au lecteur de considérer chaque œuvre du peintre comme une scène psychique, le lieu de mise en scène d'une complexité psychique, une mise en espace de ce que Gutton nomme la scène adolescente. Dans l'analyse qu'il donne de La Chambre, 1954, la jeune fille nue pourrait être vue comme la représentation d'une sexualité génitale à peine émergente, apparaissant dans toute sa fragilité. Offerte, vulnérable certainement, mais qui commence aussi à vivre une expérience nouvelle de son corps. Dans cette interprétation de la toile, le gnome présenterait l'infantile qui domine et dominera tout au long de la vie. Petit personnage particulièrement puissant qui peut à loisir couvrir ou découvrir cette fragile scène adolescente, selon son bon vouloir, plutôt : selon que ses impérieux besoins l'exigent ou non.

L'infantile se situe du côté des besoins, tandis que le génital donne voie au désir, celui-là même dont la satisfaction échappe toujours, celui-là que nous étouffons régulièrement grâce à la découverte de besoins sans cesse nouveaux à satisfaire. Cette idée d'une prédominance de l'infantile tout au long de la vie, développée par Philippe Gutton, permet de réaliser à quel point notre désir demeure sous la coupe de nos besoins. Désir sexuel, désir d'une rencontre de soi et de l'autre qui disparaît au profit d'une jouissance sexuelle qui, sitôt apparue, demande à être satisfaite.

Besoin sexuel, bouche ouverte du nourrisson cherchant à se refermer sur autre chose que le vide. Le génital ne succède pas à l'infantile dans le développement de la sexualité, il ne fait que le côtoyer lorsqu'il apparaît. L'infantile nous permet alors de l'interpréter selon nos besoins pour continuer à exister plus ou moins comme avant. Que l'infantile reste présent et dominant tout au long de notre vie me paraît aujourd'hui une vérité aussi incontestable que la loi physique qui veut qu'un caillou retombe au sol quand on le jette en l'air. L'infantile se manifeste du côté d'une demande de satisfaction qui prend régulièrement la forme de la jouissance. Il réclame sans cesse son dû. Le génital ne se manifeste que dans la fragilité d'une rencontre avec l'autre, il disparaît aussi vite qu'il est apparu, laissant les amants, qui se sont d'abord émerveillés de leur rencontre, se résigner presque immanquablement à se donner mutuellement satisfaction, relation qui pourra devenir conjugale, basculant le plus souvent dans une économie des besoins.

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 Un dauphin nage dans l'océan. Par instant, grâce à un intense effort de propulsion, il parvient à sauter hors de l'eau. Mais il retombe immanquablement dans la mer. Le dauphin passe sa vie dans l'eau, même lorsqu'il vient respirer à la surface.

Ce temps d'immersion du dauphin pourrait figurer la partition infantile que nous jouons, tout au long de notre existence. Les brefs sauts hors de l'eau donneraient l'idée des surgissements fugaces du génital, brefs moments toujours voués à retomber dans l'océan de nos pulsions infantiles.

Et toujours, lorsqu'on rêve d'un dauphin, on l'imagine dans ce bref instant, suspendu hors de l'eau...

De combien d'adultes qui n'ont plus jamais tenté de se propulser vers cet éphémère instant suspendu, qui ont oublié même l'existence de cet univers immense au-delà de la surface de l'eau entraperçu à l'adolescence, notre océan d'humanité est-il peuplé  ?

Nombre des adolescents que j'ai pu rencontrer me font penser à des dauphins qui n'ont encore jamais bondi hors de l'eau. La question de l'altérité qui se joue dans la sexualité leur est quasiment inconnue. Certains ont des relations sexuelles, parfois de nombreuses relations sexuelles. Mais ils le disent assez clairement lorsqu'on les entend, celles-ci n'ont pour but que la satisfaction de leurs besoins. Tout le reste est à découvrir pour eux, d'une possible rencontre de soi et de l'autre. La potentialité orgasmique advenue avec le corps adolescent ne les a pas ouverts à la possibilité d'une rencontre, chacun demeurant animé du souci de la satisfaction de ses besoins propres, intégrant ces capacités nouvellement advenue dans leur économie du besoin.

Y a-t-il là une possibilité, passionnante peut-être, d'élaborer cette question avec eux, de les encourager, de les engager à prendre le risque de cette aventure qui s'ouvre au seuil de leur adolescence et dont il nous reste parfois quelque savoir, quelque souvenir, à nous, adultes ?

J'ai retrouvé comme cela la transaction évoquée avec tant de simplicité par Stanislas Tomkiewicz, « Je te donne ta sexualité, tu me donnes ta délinquance... » Car en réalité, en nous racontant ce sexe qu'ils pratiquent de manière un peu désespérante, ces adolescents ne nous confient-ils pas à nouveau leur ignorance de la sexualité ?

Encore faut-il que nous soyons capables de l'entendre. Que nous parvenions à donner à l'adolescent le temps et la confiance nécessaire pour que ce désir adressé à un autre, à une autre, émerge finalement de nos échanges et de sa réflexion. Un autre, une autre qui ne soit plus un de ces corps trop facilement disponibles pour la consommation sexuelle. Non, un autre pour de vrai, avec son corps, et qu'il soit possible de tenter de rencontrer pour de vrai, de toucher peut-être.

Je me souviens de ce jeune homme qui, après m'avoir parlé des jeunes filles qu'il maltraitait au moins autant qu'il se maltraitait lui-même à les baiser, me parla un jour de son désir de danser la salsa. Il rêvait de danser avec une fille, lui qui ne parvenait dans la réalité qu'à les baiser. Ce qui l'attirait, dans la salsa, c'était l'harmonie entre le corps de la femme et celui de l'homme. Il l'avait dit comme cela, « l'harmonie des corps ».

 

 

1 « C’est ce terme de “sexualité infantile” qui a fait pousser le plus de clameurs aux adversaires de la psychanalyse : depuis tout le monde a lancé une croisade en faveur de la bonne renommée de l’enfant, et de nos jours encore on livre pour elle des batailles sur tous les fronts possibles. Ce qui n’empêche pas que l’enfant, ce pauvre petit ange d’innocence, si méchamment diffamé, a été le premier à nous livrer un savoir de quelque profondeur psychologique quant à l’essence de la sexualité... en quelque sorte la sexualité infantile a été surprise en flagrant délit, en compagnie du malade, de l’aliéné, du criminel. » Éros, Lou Andreas Salomé, 1910.
2 Trois essais sur la théorie sexuelle, S. Freud, 1905.
3 Petit caillou peu traité, d'ailleurs, si l'on en croit le psychanalyste et professeur de psychologie René Roussillon : « La différence sexualité adulte/sexualité infantile est le parent pauvre de la théorie et de l’analyse des différences, à l’inverse de la différence des sexes et de la différence de génération qui sont elles souvent au centre du travail de théorisation. » (Les enjeux de la symbolisation à l'adolescence)
4 La leçon de guitare, notamment, Philippe Gutton, dans son livre Balthus et les jeunes filles, auquel je fais référence plus bas, en donne une analyse particulièrement intéressante, disant que « La leçon de guitare aura montré au peintre ce qu'il ne devait pas révéler de sa violence profonde. » (p. 115)
5 La sexualité infantile est insupportable, Serge Lesourd, La Lettre du Grape, n°31, mars 1998.
6 Serge Lesourd, Op. Cité.
7 Les mineurs pauvres : boucs émissaires de la société, dans Mineurs en danger... Mineurs dangereux ! - La colère de vivre, L'Harmattan, 2000.
8 Notamment dans deux ouvrages, La pornographie ou l'épuisement du désir et Alice au pays du porno.
9 http://www.isabelle-alonso.com/ados-porno-quelles-consequences/
10 http://www2.cndp.fr/magphilo/philo11/epuisement.htm
11 Balthus et les jeunes filles, Philippe Gutton, EDK 2014.
12 Balthus et les jeunes filles, Philippe Gutton, p. 38.

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