The Smell of Us – Larry Clark expose la violence de l’inceste

Un vieux type libidineux – joué par Larry Clark – lèche et suce les pieds d’un adolescent, et se les frotte sur le visage. Et le vieux bave et jouit de plus en plus à téter ce pied adolescent. Il répète sans cesse « Mon petit garçon, mon petit garçon, mon petit garçon… » La violence diffuse et irregardable de l’inceste se trouve là...

...dans la consommation de ce corps adolescent par ce vieux type, dans cette représentation perverse de la mère suffisamment bonne de Winnicott, un holding, un handling amoureux du corps du fils, nullement attentif à l’enfant qui n’en est plus un, entièrement tourné vers sa jouissance de vieillard, incarnation parodique de la mère, figure omniprésente de la scène.

Saint Sébastien (détail) © Le Pérugin Saint Sébastien (détail) © Le Pérugin

L’adolescent ne comprend pas ce qui se passe. Il en rit, de cette jouissance grotesque prise sur son corps. Il semble dire que ce n’est pas grave, juste une expérience limite de plus, avec un gros paquet de fric à la clé. Il le comprendra plus tard, l’intégrera dans la douleur. « Ce vide, c’est moi. » Phrase centrale d’un film peu bavard.

Et ce témoin : un garçon plus jeune encore, qui filme la scène, qui enregistre tout, pour en faire… quoi ? Mise en abyme de l’image que ce jeune garçon qui filme, dont nous voyons les images. Il enregistre le visage de l’adolescent subissant dans une presque absence à lui-même la jouissance du vieillard le maternant au-delà de toute mesure. Une référence picturale s’impose par cette image nombre de fois répétée, le Saint Sébastien du Pérugin, représentation d’un corps adolescent supplicié.

The Smell of Us a démarré par un long plan large. Un vieux clochard – personnage également joué par Larry Clark –  vautré par terre, assoupi. Des adolescents skaters sautent au-dessus de son corps avachi en effectuant des figures acrobatiques, risquant chaque fois de le percuter. Image de la déchéance que ce corps de vieux clochard plein d’alcool et de crasse. Mais aussi, et peut être surtout, image de dormeur dont les rêves et les tourments sont aussi nombreux et aussi menaçants que cette foule adolescente peut l’être pour le corps du clochard. Et le film s’ouvrant ainsi peut être regardé comme cet aveu, cette tentative d’exposer une vie pleine de cauchemars.

Le vieux clochard et l’adolescent ont la même tête de mort tatouée sur la peau.

Tête de mort tatouée sur le corps du vieux, après qu’elle le fut sur la peau de l’adolescent qui le tient, le maintenant pendant qu’on le tatoue, dans un long plan séquence jouant de la confusion de leurs deux corps.

Il y a aussi l’appartement de ce client, probable amateur d’art cultivé, amateur de corps adolescents, qui paye cher pour ça. L’adolescent prostitué hésite un instant entre le viagra et le somnifère, et décide brusquement d’endormir le vieux – retour du sommeil et du cauchemar. Il lui fait alors payer beaucoup plus cher sa prostitution. Pendant le sommeil du vieillard lubrique, comme un passage à l’acte de la violence potentielle de la scène inaugurale, l’appartement est dévasté par une foule adolescente surgie de nulle part. Le corps même du barbon ensuqué devient objet de jeux de plus en plus cruels, de la part de la petite foule adolescente qui finit par le laisser grotesquement nu, dans son appartement dévasté. Et avant de partir, le dernier adolescent lui plante machinalement dans le dos un tesson de bouteille. Tranchant, tache de sang, blessure du vieux corps avachi, anesthésié à force de somnifères et d’alcool. Le vieillard finit par se réveiller, abruti, effaré par le désastre de son intérieur qu’il contemple, et qui peut être perçu, là encore, comme métaphore de sa vie entière.

Et la figure de l’inceste, déjà annoncée par un premier corps de vieille femme aussi gentille qu’excitée face à l’adolescent dont elle se paye le corps, arrive finalement avec une autre vieille qui se présente comme la mère carnavalesque de l’adolescent, figure de Saint Sébastien supplicié. Elle, cette vieille, elle en a marre, de ses frasques, à son fils… De sa prostitution, de la drogue… De son absence d’amis, de ses relations intéressées… Elle en a marre, et allez… Elle se déshabille, se couche sur lui, l’embrasse… Elle en a marre, quoi. Elle se fait chier, merde… Elle fait cela avec lassitude, colère, dégoût… Pour rigoler, allez… Elle lui donne à boire du vin, lui qui ne veut pas, lui qui tente un peu de la repousser. Arrête… Allez… Arrête… Cette lassitude des deux. La lascivité exaspérée de la mère et l’apathie désobligeante du fils… Pas de quoi en faire une affaire… Allez… Merde… Jusqu’à ce que le verre se brise. Éclats du verre qui rappellent le tesson de bouteille dans le dos du vieillard. Éclair vif et tranchant de la blessure.

Tout le film, nous ne voyons que de vieux corps fripés, proches de la déchéance, et des corps adolescents, à peine sortis de l’enfance… Pas de corps adulte qui ne soit tout ridé. Seule une maman n’est pas figure de carnaval. Elle ne bave pas d’excitation devant le corps adolescent de son fils. Seule maman du film qui tente d’être attentive à son adolescent de fils. On la voit très peu, jamais son corps. Elle sourit, elle est gentille, elle empêche le père d’exploser de colère contre son fils. Elle doit avoir un peu plus de quarante ans. Ni visage adolescent, ni visage de vieille.

À la fin du film, elle monte de grands escaliers en marbre, habillée en serveuse, portant avec soin un plateau d’argent rempli de flûtes de champagne. Elle est filmée en légère contre-plongée. Elle monte l’escalier et tortille beaucoup du cul. Le réalisateur insiste sur son large cul qui se tortille exagérément dans sa jupe noire de serveuse en montant l’escalier. Ce plan n’est certainement pas le plus dur à regarder de ce film, très logiquement interdit aux – de 16 ans. Pourtant, il fait exister quelque chose de particulièrement violent, un sentiment de détestation qui apparaît dans l’œil du réalisateur, quelque chose d'une haine de la mère.

Et cette mère-serveuse laisse alors échapper son plateau d’argent, toutes les flûtes de champagne se brisent sur les escaliers en marbre, autant d’éclats de verre rappelant à nouveau la blessure, pour recevoir le corps de son fils.

 

Le film de Larry Clark est remarquable, car il fait exister cette violence protéiforme, la manière dont elle envahit le fil d’une vie. Violence subie qui devient rapidement violence agie, dès l’adolescence. Le jeune et le vieux peuvent être vus comme une seule et même personne à des moments différents de cette vie. « Ce vide, c’est moi. » Le réalisateur ne cherche à provoquer aucune empathie particulière pour l’un ou l’autre de ses personnages pris dans cette violence. La conclusion du film incite largement à penser que la source de cette violence est l’inceste. Larry Clark l’expose dans sa crudité, avec peut-être une certaine méchanceté, il l’expose telle qu’elle se développe jusqu’au bout d’une vie, entre détestation et négation de soi. Il donne à voir, à éprouver et peut-être à comprendre les ravages qu’elle engendre.

 

 

The Smell of Us - Larry Clark (Bande annonce) © MorganeGroupe

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