Adèle Haenel – une lettre au père absent

Au milieu de l'interview qu'Adèle Haenel donne à Mediapart, le 4 novembre 2019, dans le contexte du mouvement #metoo, la jeune femme prononce cette phrase surprenante : «  Et je suis quelque part désolée pour Christophe Ruggia, que ça lui tombe dessus... »

Comme si, en réalité, l'objet de sa prise de parole n'était pas son accusation portée contre ce réalisateur. L'actrice achèvera cet entretien en lisant une lettre qu'elle avait adressée quelques mois plus tôt à son père.

Ce que j'ai compris de la souffrance d'Adèle Haenel telle qu'elle en parle dans ce long entretien accordé à Mediapart, c'est qu'elle est évidemment liée à sa relation au réalisateur Christophe Ruggia. Cet homme de trente sept ans à l'époque a d'abord réalisé un film avec elle, Les Diables, lorsqu'elle avait douze ans, puis l'a emmenée dans une tournée promotionnelle qui les a conduits sous les projecteurs dans différentes parties du globe. Durant le tournage, puis cette tournée, une relation de grande proximité s'est nouée entre la toute jeune adolescente et l'homme adulte, dans une atmosphère qu'on imagine très particulière, celle des sunlights du cinéma et de la magie qui les entoure. Cette relation s'est prolongée plusieurs années, jusqu'aux quinze ans d'Adèle Haenel, avec la perspective, alimentée par le réalisateur, d'une suite au premier long métrage, dans laquelle la jeune fille jouerait à nouveau les premiers rôles. Cette suite n'eut jamais lieu, le réalisateur s'engagea sur un autre projet. Pourtant, pleine de cet espoir qu'on peut imaginer immense, la jeune adolescente s'est rendue de manière assidue chez le réalisateur, tous les samedis, pendant plusieurs années. C'est là qu'Adèle Haenel décrit une relation devenant de plus en plus envahissante pour elle, avec une proximité des corps sans cesse recherchée par le réalisateur de plus de vingt ans son aîné, marquée par des gestes connotés sexuellement. Dans l'échange entre l'actrice et les journalistes présents autour d'elle sont évoqués des baisers dans le cou, des caresses sur ses jambes et une main sur son ventre, à proximité de sa poitrine naissante.

En tentant de m'imaginer ce que fut cette relation pour la toute jeune adolescente qu'était alors Adèle Haenel, je me dis que ce réalisateur lui a volé quelque chose. Il ne l'a jamais violée, de cela tout le monde est d'accord. La justice répondra prochainement sur la question de savoir s'il l'a agressée sexuellement. Mais je crois vraiment qu'il lui a volé quelque chose. Il lui a fait connaître une expérience extraordinaire, avec ce film et la tournée qui lui a succédé. J'imagine que ce fut comme un rêve se réalisant pour la gamine qu'elle était alors. Puis le cinéaste a entretenu l'espoir d'une suite à ce rêve, pendant plusieurs années. Et il lui a alors imposé la présence envahissante de son corps d'adulte, au moment où elle devenait une jeune fille. Au moment, donc, où elle aurait eu le plus besoin de sécurité intérieure, pour se mettre en relation avec les autres, avec son propre corps qui devenait celui d'une jeune femme, et tous les changements bien réels que cela signifiait. À mon sens, c'est ce temps-là qu'il lui a volé, et ce n'est vraiment pas rien.

Les gestes que l'actrice reproche au réalisateur, lors de ces samedis après-midi passés ensemble à parler de cinéma et à regarder des films, me font penser, à moi qui suis éducateur auprès d'adolescents, qui rencontre parfois des jeunes filles de l'âge qu'avait Adèle Haenel à l'époque, aux gestes que j'ai pu voir de pères abusifs, sans être abuseurs, qui ne pouvaient s'empêcher, y compris devant moi, de prendre leurs filles dans leurs bras, sans tenir compte du fait qu'elles étaient au bord de devenir des femmes, sans réaliser combien la présence de leurs corps d'hommes adultes devenait alors envahissante. Et il faut dans ces cas-là beaucoup de persuasion à l'éducateur que je suis, surtout dans une société comme la nôtre qui a tendance à effacer toute limite admise entre parents et enfants, pour convaincre ces pères-là de renoncer au corps de leurs filles, au plaisir qu'ils éprouvaient à ces échanges chargés de tendresse. Et je ne parle pas des mères, si nombreuses, que mes collègues et moi avons rencontrées, qui invitaient leurs grands fils adolescents à les rejoindre dans leurs lits... Dans ces cas-là, faire entendre une limite à ce qui est tolérable dans la proximité des corps relève à peu près de l'impossible.

Mais pour en revenir à Adèle Haenel, si le réalisateur a évidemment sa responsabilité dans la relation qu'il a imposée à cette toute jeune fille, on a le droit aussi de penser que les parents de l'adolescente, qui avaient connaissance de cette relation, auraient pu se manifester. J'imagine facilement un père dire à sa fille que ça suffit comme ça, qu'elle ne va pas passer ainsi tous ces samedis chez ce type qui a presque le triple de son âge. Qu'elle a franchement autre chose à faire. Au risque du conflit, bien évidemment. Pourtant cette parole semble n'avoir jamais existé. Au contraire, on a le sentiment, en écoutant l'actrice aujourd'hui, que ses parents ne sont en rien intervenus dans sa relation intime à cet homme adulte. Et c'est là sans doute qu'on peut entendre l'importance qu'avait pour Adèle Haenel le fait de lire sa lettre à son père, à la fin de son entretien à Mediapart. En étant moi-même témoin de cette lecture, une confusion m'apparaît. Je ne sais plus à qui le reproche s'adresse. Et je pense à nouveau à cette phrase étonnante, citée au début de ce billet, lorsque la jeune femme dit, «  Et je suis quelque part désolée pour Christophe Ruggia, que ça lui tombe dessus... »

Je me souviens d'une autre jeune fille, adolescente de quinze ans rencontrée dans mon métier d'éducateur. Elle accusait un jeune homme plus âgé de l'avoir violée. Une procédure était en cours. Je me souviens de cette phrase qu'elle m'a dite pendant un entretien, « si mon père, il avait été là, il aurait su que j'avais un père, il aurait eu peur, il ne m'aurait pas violée. » Cette jeune fille ne parlait pas de la présence physique de son père, au moment de l'agression. Mais elle disait la sécurité intérieure qui lui avait manqué pour se protéger de l'assaut sexuel non désiré de ce garçon. Cela ne dédouane en rien le jeune homme et le crime qu'il avait visiblement commis à ce moment-là. Mais cela dit quelque chose de l'importance de la présence rassurante des adultes au moment de la puberté. Une présence rassurante qui exclut la sexualité génitale, qui permet le fantasme de l'adolescente tout en garantissant son absence de réalisation. Cette présence rassurante qui a, à mon sens, manqué à la jeune fille qu'était Adèle Haenel durant ces années passées avec ce réalisateur abusif, pour pouvoir s'en défendre et s'en dégager. Pour continuer à rêver sa vie d'adolescente pleine de succès possibles sans se sentir constamment sous la menace de la réalisation du désir envahissant de cet homme adulte.

J'ai envie de dire, en définitive, que ce que ce réalisateur a volé à cette toute jeune adolescente, c'est la possibilité de son rêve. C'est d'ailleurs de cela dont l'actrice parle lorsqu'elle écrit, « à l'époque, j'ai coupé les ponts avec tout le monde. J'ai quitté mon agent, j'ai arrêté les castings, j'ai en moi-même abandonné l'idée du cinéma. » Et encore une fois, ce n'est pas rien du tout. Bien au contraire. Et à mon sens, donc, la jeune femme qu'est devenue Adèle Haenel ne s'y trompe pas, lorsqu'au terme de ce long entretien, enfin détachée des discours militants qui masquent la réalité intime, elle s'adresse finalement à son père.

 ...

 

L'enfant et le grand oiseau - 1912 © Emil Nolde L'enfant et le grand oiseau - 1912 © Emil Nolde
 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.