Il y avait un p’tit bar…

… le genre de bouge avec sa brochette d’habitués qui venaient s’échouer là plutôt que de faire les courses en vue d’un repas du soir auquel ils avaient depuis longtemps renoncés.

Un trocson dans une petite rue pas très fréquentée du XIXème arrondissement, qui avait encore, à ce moment-là, il y a pas mal d’années, des allures de quartier populaire. De temps en temps, un groupe de flics venait y oublier leur boulot à force de tournées bruyantes et sans joie. Quand les canons ne suffisaient plus à les égailler, les roussins pochtrons passaient les menottes à un client. Comme ça, pour se distraire. Pour se marrer. Sans se rendre compte que leur bonne blague provoquait des regards embarrassés en direction des godasses et de la crasse au pied du zinc. J’y venais régulièrement écluser quelques demis de mauvaise bière avant d’aller me coucher. Parfois, le patron du bar, un algérien rigolard imbibé de pastis dès midi, savait trouver les arguments pour me faire rester plus longtemps, dans des nuits de beuvrie qui n’en finissaient plus. C’étaient les soirs où les cognes nous avaient laissés tranquilles. Passé l’heure de la fermeture légale, vers une ou deux heures du matin, on éteignait toutes les lumières, et on se rassemblait dans la pénombre, les quelques uns particulièrement imbibés qui se trouvaient là, autour d’une table, au fond du bar. Qu’est-ce qu’on pouvait se raconter, le long de ces heures passées ensemble, à ne pouvoir se séparer, à renouveler les verres bien au-delà de l'ivresse ? Je me souviens du patron algérien qui restait debout autour de nous, allant de l’un à l’autre pour échanger un rire, une claque dans le dos. Et il nous racontait sa guerre d’Algérie. Quand il était môme, à l’époque. Il en gardait un souvenir précis, de son enfance dans la guerre. L’effet d’une rafale de mitraillette dans un corps humain. Il nous disait tout excité « vous savez comment ça fait ? » Et malgré les heures d’alcool qu’il avait dans le sang, il nous le montrait avec une précision remarquable. Son corps tressautait sous l’impact de la rafale imaginaire. Et il partait d’un grand éclat de rire, avant de recommencer, de recommencer plusieurs fois, et de mimer finalement l’écroulement du corps sous les balles. Nous, on rigolait avec lui. On partageait, quoi. Par solidarité. Par amitié. Et puis on rebuvait un coup. Il y avait un autre type un peu plus vieux qui était toujours là. Il buvait moins que les autres et ne disait pas grand chose. Après le récit du patron, une fois, je me souviens, j’étais assis à côté de lui et je l’entendais qui marmonnait quelque chose les yeux baissés. Je ne comprenais rien. J’ai dû m’approcher. Il disait tout bas d’autres mots. Je compris qu’il parlait de sa guerre à lui, l’Indochine, où il était allé, jeune homme. Davantage pour lui manifester mon attention que pour chercher à le comprendre, le vieux, j’ai penché ma tête vers lui. Et je l’ai entendu distinctement qui parlait sans me voir. Il disait « en temps de guerre, il ne faut jamais avoir pitié d’un enfant, car eux aussi, ils peuvent tuer. »

 

 

L'histoire du loup dans la bergerie

Charlélie Couture


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