12 jours de Raymond Depardon – le juge face à l'homme fou

Le réalisateur filme les audiences de personnes hospitalisées sous contraintes, passant devant le Juge des Libertés et de la Détention. Ces audiences sont imposées par la loi depuis 2013. Le juge est saisi dans un délai de 12 jours à compter du premier jour d'hospitalisation, et doit se prononcer dans les 15 jours puis à échéance tous les 6 mois sur la poursuite de l'hospitalisation forcée.

Au début du film documentaire de Raymond Depardon il y a cette citation en exergue de Michel Foucault : « De l'homme à l'homme vrai le chemin passe par l'homme fou. »

Devant le juge, l'homme fou est assisté d'un avocat. Les médecins ont transmis leurs certificats demandant la poursuite de l'hospitalisation forcée. Ils ne sont pas présents et s'ils l'étaient, ne pourraient se trouver qu'à la place du procureur, qui fixe la peine demandée pour l'accusé par le ministère public.

Raymond Depardon a filmé un certain nombre d'audiences qui se tiennent dans une salle ordinaire de l'hôpital. Une table et quelques chaises. Des infirmiers au fond de la salle au cas où. Les audiences se terminent toutes par la poursuite de l'hospitalisation forcée. Aucun des juges filmés ne donne raison à l'homme fou contre les médecins.

Le juge est dans son rôle de juge. Il jargonne avec une humanité de circonstance, tenant l'homme fou à une distance considérable de sa fonction, malgré la minceur de la table les séparant. L'avocat est inexistant, tentant vaguement, parfois, de s'opposer au procureur médecin invisible, bien souvent plutôt d'accord avec lui. L'homme fou ne comprend rien au jargon judiciaire. L'un remarque : « Procédure, c'est passer au tribunal, moi je suis jamais passé au tribunal. » Un autre, lorsque le juge évoque « un collège de médecins » qui s'est prononcé à l'unanimité sur la nécessité de la poursuite de l'hospitalisation de force, « Pourquoi vous parlez de collège ? Je suis pas à l'école. » Un autre encore, au moment où le juge lui dit de signer le document signifiant son maintien en hospitalisation sous contrainte, qui demande : « Pourquoi il n'y a pas les cases vertes à cocher ? » Le juge finit par comprendre que l'homme fou pense être là pour remplir un nouveau questionnaire de satisfaction sur son séjour à l'hôpital psychiatrique...

Dans le film de Depardon, l'audience se révèle dès le départ comme simulacre. Un élément de la procédure, désormais nécessaire à la poursuite de l'hospitalisation forcée. L'audience, dans le film, n'est rien d'autre, sauf peut-être à tenter d'obtenir l'assentiment de l'homme fou à la contrainte. Un homme fou remercie la juge en partant : « Merci pour l'abus de pouvoir. » Une femme folle répond qu'elle ne fera pas appel, que ça ne servirait à rien car elle n'a aucune chance de gagner. Le juge loue alors sa sagesse et sa raison.

Enfin, presque au bout du film, un autre homme fou – parricide et qu'on peut facilement imaginer particulièrement dangereux – s'arrête brusquement et demande à la Juge des Libertés et de la Détention, en face de lui : « Mais en fait, vous servez à quoi ? » Et cette femme juge de répondre, dans le seul moment de vérité hors jargon qu'à l'exception de ses collègues, celle-ci s'autorise tout de même dans un sourire : « À rien, Monsieur, je suis bien d'accord avec vous... » avant de reprendre immédiatement le sérieux de son rôle et son propos abscons de procédure.

Et donc, in fine, revoilà l'exergue de Foucault. Pour accéder à l'homme vrai, l'homme professionnel caché derrière son jargon a besoin de l'homme fou. Pour que cette vérité advienne, l'interruption pour un instant du simulacre d'audience est nécessaire, pour permettre une réponse vraie à l'homme fou.

Car oui, à quoi cela sert-il, cette audience de l'homme fou devant le Juge des Libertés et de la Détention ?

De toute évidence, en regardant 12 jours, la réponse est bien dans cette parole de vérité de la femme juge : « À rien, Monsieur, je suis bien d'accord avec vous. »

Mais c'est un ordre et tout le monde obéit : juges, avocats, médecins, infirmiers... Faut-il donc être un peu fou pour en remarquer l'absurdité, quand l'argument avancé est celui de la garantie des libertés individuelles de l'homme fou ?...

Raymond Depardon filme avec une justesse remarquable ce que notre société produit d'absurde au nom du respect des libertés individuelles. Les hommes fous ont-ils compris qu'ils étaient filmés ? J'ai en tout cas envie de saluer le courage de ces juges qui se sont laissés filmer. Il en faut pour ainsi permettre à ce témoignage sur notre époque d'exister. Dans ma profession, celle d'éducateur, je crois bien aussi largement participer à cette montée en puissance de l'absurde. Partout croît l'idée du respect des usagers, partout est vantée la promotion de la charte de la personne accueillie par voie d'affichage en salle d'attente... en même temps que se développe la brutalité administrative, puis fatalement professionnelle, envers les plus faibles et les plus pauvres d'entre nous. En même temps et parfois au service de cette brutalité... Je ne sais pas si j'aurais le courage que ces femmes et ces hommes juges ont eu de se laisser ainsi filmer, nous permettant, non de les juger, mais de découvrir un des aspects de cette absurdité grandissante dans notre société démocratique hautement civilisée.

 

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À lire aussi, à propos de 12 jours, sur TV5 Monde, l'entretien croisé avec Yves Gigou, infirmier du secteur psychiatrique pendant 40 ans, et Hervé Bokobza, Médecin psychiatre. Tous deux sont membres fondateurs du "Collectif des 39, quelle hospitalité pour la folie ?". Extrait :

Yves Gigou : Lorsque l'on a vu cette loi être votée, ça nous a semblé être une avancée démocratique dans le contexte du développement de la loi qui obligeait les patients à se soigner sans consentement. Il fallait, à notre sens, mettre en parallèle de cette loi, le Juge des libertés et de la détention. Mais depuis 2013, on s'aperçoit des dérives dans le champ psychiatrique.

Hervé Bokobza : Le juge des libertés vient vérifier seulement la normalité de la procédure, il ne se mêle pas à l'évidence du contenu de la procédure. Ce qui fait le loufoque — si je puis dire — d'un côté, et le dramatique de l'autre. Parce que le patient se retrouve comme une personne coupable d'être malade, dans une chambre d'accusation, avec un avocat, ce qui est quand même la pire des choses qui puisse arriver à quelqu'un. Non seulement le patient est accusé d'être malade mais en plus — ce que le documentaire montre très bien — il est plongé dans un univers carcéral total. Où peut être le soin ? On entend le diagnostic, l'évolution du patient, et la non-sortie de chaque patient, puisque dans ce documentaire ce sont des patients qui ne peuvent pas sortir. Sans doute à juste titre, puisque le psychiatre a estimé qu'ils ne pouvaient pas sortir. Mais là n'est pas le problème : ce trait et ce moment sont absolument symptomatiques de ce qu'il se passe en ce moment en psychiatrie, c'est-à-dire le glissement progressif, comme inéluctable, encore impensable pour moi il y a quelques années, d'un système de soins qui ne soignerait plus mais serait là pour enfermer.

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