Insistant silence

Ma mère, vieille dame élégante et tourmentée
Née au cœur de l'été du front populaire
Peu de temps avant la guerre et mon père
M'avait mis au monde second, à un demi-siècle d'ici
L'automne juste après les pavés bavards du mois de mai

Depuis peu elle avançait sur le fil de ses jours
Pelote au dévidé tendu d'incertitude
Contraignant son fragile talent d'équilibriste
Glissait dessus un pied muet devant l'autre
Je la regardais aller devant et murmurais
« Maman, tu marches avec ta tête... »
Puis j'avais peur qu'elle tombe et me taisais

Maintenant je peux me souvenir
Qu'elle dressait notre couvert l'un en face de l'autre
Sur la petite nappe ronde brodée de Madagascar
Le repas encore sorti de ses mains tremblantes
Accueillante, apprêtée, réservée, heureuse
Une fois par quinzaine, le whisky japonais du salon
Rituel pudique tant et tant de fois recommencé

De ces petits moments de retrouvailles
Que nous arrachions elle et moi
Aux vents contraires de nos vies
Ma coquette petite maman attentive
Caressant sa jupe, époussetait quelques mots
« J'aime bien parler avec toi. »
Les yeux baissés sur les miettes de sa serviette

Et encore après la tablée effacée
Dans le lave-vaisselle, non, pas le cristal
Pour prendre nos calepins, avant de nous embrasser
À peine un regret, mais ne demandait jamais
Elle qui savait si bien, et depuis si longtemps
Languir conséquemment face à son fils
D'un silence maternel éreintant d'angoisse

Je me souviens aussi qu'elle devenait un peu sourde
Son regard noir quand je parlais trop fort
Et qu'elle s'en rendait compte, bien obligée
« J'ai enfin pris un rendez-vous chez un ORL... »
Et puis la neige, le froid, les trottoirs gelés
L'avaient contrainte à reporter, m'avait-elle expliqué
Après la salade de fruits de notre dernier dîner

« Heureusement, j'ai encore des cheveux... »
Et ce soir-là ma mère me montra comment
D'un petit tour de main dans une boucle étain pur
Elle saurait encore faire face, malgré tout le reste
À la muflerie disgracieuse d'une prothèse auditive

Et moi, vu qu'elle est morte samedi, ma mère
Je commence à m'en rendre compte
Un tout petit peu, et ma culpabilité de fils
Partant vite, pressé, la dernière fois
Sans avoir pu savoir mais d'attention lasse

Moi je rêve à l'instant de son élégance tenace
Ces quelques fois pour personne d'autre que moi
Je goûte mon profond désir d'exclusive
Quand je tournais ma paume sur la barre de l'escalier
Et son sourire et sa porte ouverte pour moi
Qui la voyais, qui surtout à présent sais simplement
La belle petite dame qu'elle était alors, ma mère

Et maintenant, curieusement, je peux l'imaginer
Se jeter, vivre et baiser, dans les bras de mon père
Sensualité de femme amoureuse affleurant d'une image

Ma mère, oui, encore debout une semaine avant
Ses traitements lourds, vertiges et maux de tête
« Comme j'en ai marre de l'hôpital... »

Je vois maintenant ce qu'elle ne disait pas
Avec ses manières bizarres de funambule débutante
Sa main sèche serrée sur mon avant-bras
Pour une toute dernière petite promenade
Ce fil qu'elle seule sentait au bord
De rompre enfin brutal et silencieux
… …       … … … …       …          …

 

 

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