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Billet de blog 15 décembre 2013

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Veilleuse

 En 1997, Hanif Kureishi publie un tout petit récit, Veilleuse[1], dans lequel il raconte l’endroit particulier d’une rencontre au large de l’amour, au large de l’espoir, comme le chanta un jour Jacques Brel[2].

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En 1997, Hanif Kureishi publie un tout petit récit, Veilleuse[1], dans lequel il raconte l’endroit particulier d’une rencontre au large de l’amour, au large de l’espoir, comme le chanta un jour Jacques Brel[2]. Dans cette très courte nouvelle, un homme est en train de sombrer. Il vient de quitter la femme avec qui il vivait depuis dix ans et leurs enfants. Il perd pied dans son travail. Il s’effondre. Et il rencontre une femme. Il couche avec elle. Ils se voient une fois par semaine, le mercredi, et couchent ensemble, sur un matelas, dans la cave d’une maison vide. L’histoire, la narration de l’histoire entre eux, est réduite au minimum. Ils n’ont pas de nom l’un pour l’autre. Ils ne connaissent rien de leurs vies respectives, ne se parlent pas, ou très peu. Simplement, ils couchent ensemble. Peu à peu, un lien d’attachement se crée dans cet espace hors du temps. « Il se surprend à penser tout le temps à elle, à s’interroger sur leur étrange mélange d’ignorance et d’intimité. » En lisant Kureishi, je me dis que son personnage y est, sur cette île à distance de l’espoir et de l’amour que chante Brel. Au moment où il n’espère plus, au moment où il ne veut plus aimer, il rencontre cette femme, et partage avec elle cet espace dans lequel rien ne se passe d’autre que la rencontre de deux corps. Sans mot entre eux qui puisse amorcer la quelconque narration d’une histoire. Deux corps qui s’approchent l’un vers l’autre jusqu’à se toucher. « Dans l’espace où ils sont étendus sous le niveau de la rue, presque sous terre – vision du monde de souris –, elle l’invite à s’étendre dans différentes positions ; elle lui demande de toucher différentes parties de son corps. Elle lui montre qu’ils peuvent s’explorer l’un l’autre. » Et cette rencontre finit par irradier de sa faible lumière. Une lumière toute humaine, par laquelle revient – presque fatalement, pourrait-on dire, une forme d’espoir. « Il commence à penser que ce qui se passe dans cette pièce est son seul espoir. Maintenant qu’il a oublié ce qu’il aime dans le monde et qu’il considère l’existence comme une corvée, elle lui rappelle, un doigt après l’autre, ce qui vaut la peine de vivre. » Retour fatal de l’espoir d’un amour qui pourra se dire, alors que le plus précieux, ce qui sommeillait dans nos yeux depuis les portes de l’enfance, se trouve à coup sûr précisément là, dans ce touché silencieux, hors amour et hors espoir. Retour fatal à la réalité qui reprend ses droits et contraint à quitter l’île de cette rencontre inouïe, qui ne peut qu’échapper, à peine fut-elle entraperçue. Aucune urgence à cela nous dit Kureishi. Le retour au monde commun se fait le plus lentement possible. Un doigt après l’autre. L’expression dit bien la lenteur de ce qui est, pour la réalité, quitté à regret. Elle dit combien peut être fort le désir de tenir cet instant insaisissable où tout semble se passer. Mais voilà, dans cet espace d’une rencontre inouïe, un doigt après l’autre, malgré toute la lenteur et la douceur de cette progression sensible, en achevant cette toute petite nouvelle, je n’y suis déjà plus.

À peine suis-je encore la trace d’une caresse éprouvée.


[1] Veilleuse, de Hanif Kureishi, dans Des bleus à l’amour, 10/18 Christian Bourgeois, 1998. Patrice Chéreau réalisa un film, Intimacy, en s’inspirant principalement de cette nouvelle, mais dans mon souvenir, il n’a pas su en transcrire la lumière particulière.

[2] Une île, de Jacques Brel (1962).

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