Grande tiqueté - Anne Serre

Grande tiqueté, c'est un texte éclairé par son avant-propos. Anne Serre a accompagné les derniers jours de son père. Durant ces ultimes moments partagés, une langue nouvelle - peut-être celle de la mort - est apparue de la bouche du père à l'oreille de sa fille. Et semblait à l'auteure qu'elle en entendait le sens. Cette expérience racontée comme point de départ à une étrange tentative langagière.

Trois personnages, Tom Élem et moi, ou Élem Tom et moi, vont leur chemin au travers de la lande issue d'un roman anglais, sans trop savoir où, comment, pourquoi. La petite troupe s'agrandit. Le temps et l'espace sont un peu confondus. Comme dans une comptine qui ne serait pas que pour les enfants. Se dessine un endroit où il ferait bon être, où Beckett et Rabelais se seraient rencontrés, y auraient mélangé leurs plumes... Un petit livre précieux, comme on en rencontre rarement, heureux hasard dont on se dit en lisant tout doucement qu'on aimerait ne jamais en avoir fini, rester toujours dans le partage de cette étrange langue inventée et de l'atmosphère si apaisante qu'elle crée. Mais le petit livre s'achève fatalement. Donc même ce serin dans sa cage druidée il faudrait le laisser. Ben oui.

Petit extrait :

L'amour de madame mère m'était plus grand qu'un ordalisque. Et pourtant, c'était une petite gigogne en noir avec le menton pas furetant. L'amour de madame mère me donnait des ailes. Ginfrait-elle en me boutuquant ? Et j'allais comme un sapan. Plutissait-elle ses ailes en me rusticant au passage ? J'embagaudais toute la nuit. Déliquait-elle mes zains et fourgidait mon sône ? J'entupérais à en ravir. Madame mère dans sa maison bâtissait un drôme en moi, autour de moi, feurdisant mes férises, acoutuçant mes randes. Nous étions comme deux astrolabes, deux aspérigodons, fournissant des us, sétupant des anrames, elle le savait, moi aussi, mais nous restions dans nos brades à défilquer les anvins car parler, non, quand l'ultirute est là. Madame mère me plaisait par son écousirable ardenture. Elle me figuait les gans et je les retenais. J'ursais très péniblement avec elle car ces choses-là ne se font pas dans la clarté et la publicité : on roint, on soint, on hodérise et toutes les cachées ont des noms véritables.

Grande tiqueté, Anne Serre, Champ Vallon 2019, p. 51-52.

Et puis un autre :

Nous picniquillons sous les daules, on sortait de grandes couvertures et c'était très reposant, tout à fait aimable pour moi que les désirs et autres alumines incendessants soient rentrés par le petit goulet et s'ébattent dans la cristallette carafe de cristal. On était beaucoup mieux, Élem Tom et moi ou moi Tom et Élem ou Tom et ainsi de buite à aimer gentiment avec les converssassillons idoines, se lendant le tel, se sutisant le saône, gurdant le bérilleux Marin de Poinçon comme le meilleur des compagnons. Le désir, cela nous avait toujours fait un peu mal. Dans nos cœurs vrillants c'était une telle englure qu'il fallait toujours s'écorter et se broire, obtupiser la scène. Alors que l'affection nous allait comme un gant, jusqu'au moment, jusqu'au moment où de nouveau la tourpie tourpillait et que nous étions face, encore une fois, au grand appel qui écortise les bronches, pénètre dans votre patenôtre, frise et fridule, garince vos errois, et là incendie ouvrant les chevêches à toute volée. Pour que le désir tombe, il suffisait parfois de regarder autrement. C'était comme volontairement changer de cerveau ou le faire tourner. Cette présence qui vous aspirait, pareille à un tône, il sutisait de la dépouiller de ses pouvoirs magiques, de la désosser, la cagnisser. Ce n'était pas difficile et Tom et moi Élem aussi nous avions souvent fait des exercices pratiques, souvent les après-midi d'été dans les clairières, apprenant à ôter de l'image qui nous aspirait la frille ou la forise qui nous rendait béguants. Mais ensuite, toujours nous voulions être repris.

Grande tiqueté, Anne Serre, Champ Vallon 2019, p. 66-67.

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