Alexis Flanagan
éducateur avec des adolescents, je vis à Paris depuis près de 40 ans, avec dans la tête un paysage de campagne.
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Billet de blog 18 oct. 2021

Nouveau Code de la Justice Pénale des Mineurs - une éducation à l'obéissance ?

Le 30 septembre 2021 le Code de la Justice Pénale des Mineurs entrait en vigueur, remplaçant l'Ordonnance du 2 février 1945, promulguée au sortir de la guerre, qui plaçait comme priorité l'éducation de la jeunesse délinquante, dans un pays dévasté amorçant sa reconstruction. Ce nouveau Code marque une évolution de la notion d'éducation en relation à notre époque, que je veux tenter d'expliciter.

Alexis Flanagan
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« Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l’enfance,
et parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l’enfance traduite en justice. 
La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger 
tout ce qui pourrait en faire des êtres sains. »

Ainsi débutait l'exposé des motifs de l'Ordonnance du 2 février 1945, relative à l'enfance délinquante, texte historique de référence signé par De Gaulle à l'issue de la deuxième guerre mondiale, dont l’exposé des motifs proposait une philosophie pénale novatrice, liant la sévérité de la réponse judiciaire à la création d'un espace éducatif permettant à l'adolescent mis en cause pour des faits de délinquance d'envisager sa vie différemment.

Ainsi débute également l'exposé des motifs du Code de la Justice Pénale des Mineurs (CJPM), entré en vigueur le 30 septembre dernier, en remplacement de la suscitée ordonnance. Ce Code régit désormais le traitement de l'adolescence délinquante, mais cette fois son exposé des motifs, malgré la reprise en amorce de ces deux premières phrases, tirées de son illustre prédécesseur, ne dit pas un mot de la philosophie pénale qui le sous-tend.

Or, malgré ce silence philosophique et ces exposés des motifs présentés comme jumeaux par leurs entames respectives, en regard de l'Ordonnance du 2 février 1945, le Code de la Justice Pénale des Mineurs inscrit aujourd’hui dans la loi une évolution de la conception de l’éducation à destination des adolescents auxquels sont reprochés des actes de délinquance. Cette évolution était à l’œuvre dans notre société depuis une vingtaine d’années.

On se souvient que c’est en 1999 que Lionel Jospin, alors premier ministre de la France, commença à tordre le cou aux « excuses sociologiques » qui avaient trop longtemps, selon son éclairage, adoucies l’approche judiciaire du mineur délinquant1. Le premier ministre déclara ainsi catégoriquement à la presse, à propos de la justice pénale des mineurs : « Il ne faut pas confondre la sociologie et le droit. Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces questions. »2 Lionel Jospin ignorait alors, volontairement ou non, faisant par ailleurs campagne pour une élection présidentielle dont il se fera éliminer dès le 1er tour par le candidat de l’extrême-droite, que l’Ordonnance du 2 février 1945 ne passait rien à la responsabilité individuelle des adolescents mis en cause pénalement. Comme le rappelait Pierre Joxe en 2012 : « Est-ce qu’on est dans un système de politique criminelle et de répression, ou est-ce qu’on est dans un système d’éducation ? C’est les deux. On est dans un système social mixte, hybride où et la partie judiciaire, juridictionnelle, pénale, criminelle existe ; et la partie éducative, sociale, tournée vers l’avenir, existe aussi. Et si on abandonne cette mixité, on abandonne le principe que De Gaulle posait en 45. » Puis, avec une constance remarquable depuis Lionel Jospin, tous les gouvernement successifs agirent leur préoccupation d’accentuer cette prédominance de la responsabilité individuelle des adolescents sur des « excuses sociologiques » qui viseraient à considérer, comme le faisait l’Ordonnance du 2 février 1945, que la délinquance juvénile était aussi un problème concernant notre société et que la mise en place d’un espace éducatif était nécessaire pour aider un adolescent en difficulté à aménager différemment sa vie.

Concrètement, cette préoccupation d’accentuer la pression pénale sur les adolescent s’est traduite dans la réalité par la création de structures dont le caractère carcéral prenait de plus en plus le pas sur la volonté d’éducation. On assista ainsi en 20 ans au retour des éducateurs dans les quartiers mineurs des maisons d’arrêts, eux qui n’intervenaient jusqu’alors qu’en milieu ouvert, à la création de Centres éducatifs fermés qui proposent aux adolescents d'échapper à l'incarcération en acceptant d'y être enfermés pour y être éduqués, à la construction d’Établissements Pénitentiaires pour Mineurs, auxquels furent consacré des moyens importants, de manière à y proposer un accompagnement éducatif conséquent, et qui, contrairement à l'engagement initial, ne remplacèrent jamais les quartiers mineurs existant dans les maisons d’arrêt, mais virent s’ajouter à eux en termes d’offre de places en détention, et enfin aujourd’hui à la mise en place progressive de dispositifs devant permettre un recours facilité au placement des adolescents sous surveillance électronique (bracelet électronique), la prison à la maison et dans la tête, nouvel horizon contemporain d’une volonté de reprise en main de fer des adolescents récalcitrants.

Chacun de ces nouveaux dispositifs, à teneur carcérale forte, fut systématiquement présenté comme le moyen de réduire le nombre des adolescents incarcérés. Il n’en fut rien, et l'on peut considérer au contraire que le catalogue pénitentiaire mis à la disposition des juges pour châtier "éducativement" les adolescents est peu à peu devenu pléthorique.

Surtout, ce qui peu à peu s’est imposé, avec la création successive de ces dispositifs dits éducatifs, c’est l’idée qu’on pouvait éduquer un adolescent au sein d’une geôle. Et c’est à cet endroit que se situe de mon point de vue le revirement initié il y a vingt ans, que le nouveau Code de la Justice Pénale des Mineurs vient aujourd’hui consacrer dans les textes.

L’éducation, même et peut-être surtout lorsqu’elle est à destination des adolescents à qui on reproche des infractions à la loi, doit viser à donner aux adultes en devenir qu’ils sont, les moyens de se projeter dans l’avenir, avec confiance et de manière constructive.

L’éducation, cela signifie aider un adolescent à développer sa créativité en l’ancrant dans le concret de la vie. Cela signifie l’accompagner dans une prise de conscience de ses qualités, l’encourager à les développer, à questionner ses désirs et à se donner pour tâche de les faire rencontrer autant que faire se peut les possibles existants dans la réalité. Cela signifie – peut-être surtout – amener un adolescent à prendre conscience de l’existence d'un autre différent de soi. Un apprentissage particulièrement long, dont les adultes que nous sommes ne seront jamais sortis, et qui nécessite avant tout de savoir entrer en relation avec soi-même, d’avoir développé cette qualité primordiale que Winnicott nommait « La capacité d’être seul », dont nombre d’adolescents adeptes du passage à l’acte, rencontrés dans le cadre de la délinquance juvénile, sont cruellement dépourvus. Pouvoir entrer en relation avec soi-même, regarder ses actes et la manière dont sa responsabilité s'y trouve engagée. S'éveiller à cette conscience, c'est cela, sortir de l'enfance et acquérir de la maturité.

L’éducation, en quelques mots, l’adulte, le citoyen, l’éducateur que je suis la définirait comme une rencontre et un accompagnement menés par un adulte fiable et bienveillant, avec cette visée, comme la nomme Pierre Joxe, « la partie éducative, sociale, tournée vers l’avenir » qu’entendait mettre en avant l’ordonnance du 2 février 1945, aujourd'hui remplacée par le nouveau Code. Et je crois qu'il faut insister sur ce que ce nouveau texte établi par les législateurs, le Code de la Justice Pénale des Mineurs, signifie comme modification de cette conception que nous pouvions avoir de l’éducation.

Depuis le tournant de Jospin en 1999, contre les « excuses sociologiques » vis-à-vis de la délinquance juvénile, les législateurs ont régulièrement réformés ce texte rédigé en 1945, y ajoutant des éléments du côté du carcéral, de la sanction et du contrôle, qui ont pu paraître contraires à son esprit, dénaturant peu à peu la philosophie du texte, imposant aux éducateurs du Ministère de la Justice d’entrer en relation avec les adolescents délinquants dans un cadre de plus en plus contraint.

De Centres éducatifs fermés en intervention dans les Quartiers mineurs des maisons d’arrêts, de Contrôles judiciaires en peines de Sursis avec mise à l’épreuve, l’éducateur s’est vu chaque fois un peu plus intimé l’ordre de consacrer la part la plus importante de son temps à rendre compte de plus en plus précisément au juge de la manière dont un adolescent se conformait ou non aux obligations et aux interdictions qui lui étaient faites.

Ainsi, peu à peu, dans la réalité des suivis éducatifs exercés dans un cadre pénal, ce temps de l’éducation est devenu un temps du contrôle et du rapport au juge sur la capacité d’adaptation d’un adolescent sous main de justice aux obligations et aux interdictions énoncées par le juge.

On peut imaginer les difficultés à faire naître une relation de confiance et à faire émerger des possibles pour l'adolescent dans ce cadre de contrôle. Déjà dans les foyers du ministère de la justice, sous couvert de bonne gestion des finances publiques, furent progressivement supprimé tous les postes qui, de la maîtresse de maison au gardien de nuit, n’étaient pas en relation avec les juges et pouvaient aussi avoir une relation éducative avec les adolescents, pour ne laisser avec ces derniers que les personnels éducateurs également en charge de rapporter leurs faits et gestes au juge, souvent dans le cadre d'un contrôle judiciaire ou d'une peine de prison avec sursis et mise à l'épreuve. Demeuraient pourtant, notamment au sein des services éducatifs en milieu ouverts et des ateliers d’insertion du ministère de la Justice, mais également dans les foyers, des espaces où la relation éducative pouvait se développer sans faire l’objet d’une vérification systématique de sa conformité avec les obligations et les interdictions notifiées par voie de justice. Il s’agissait de mesures éducatives non contraignantes également ordonnées par les juges, prises elles aussi dans un cadre pénal, mais laissant le champ libre à l’éducateur et à l’adolescent pour qu’ils se rencontrent et inventent ensemble nouveaux possibles. Point de lyrisme ici. Dans les situations souvent très dégradées de ces adolescents, la rencontre avec un adulte fiable, qui ne se trouve pas pris dans la réalité familiale quotidienne, cela peut effectivement changer la donne pour le garçon ou pour la fille en question. Mais pour cela, ce qui est essentiel, c’est qu’une relation de confiance puisse commencer à exister, en dépit du cadre contraint dans laquelle elle se produit. Or si toute l’activité de l'éducateur est tournée vers le rendu compte au juge des obligations et des interdictions, cette rencontre ouvrant sur une relation éducative n’a simplement plus d'espace pour se produire3.

Dans le Code de la Justice Pénale des Mineurs entré en vigueur ce 30 septembre, cette tendance du rendu compte des obligations et des interdictions paraît massivement à l’œuvre. Le nouveau Code propose d’ordonner la même mesure éducative pour tous les adolescents délinquants, se déroulant dans une période de 6 à 9 mois, comprise entre l'audience sur la culpabilité – quasi immédiatement consécutive à l'engagement des poursuites – et le prononcé de la peine. Cette période est appelée Mise à l’épreuve éducative.

Mise à l’épreuve éducative. Cela dit l’intervention éducative perçue comme une mise à l’épreuve de l’adolescent. Un examen. Ce qui est mis à l'épreuve ne peut être que déjà conçu, existant. Il devra en faire la preuve, cet adolescent délinquant, qu’en fait, malgré ses simagrées vis-à-vis de la loi, il sait de quoi on parle, il sait ce que cela signifie, obéir à la loi. Peu importent les conditions de vie de sa famille, l'échec scolaire souvent rencontré dès l'apprentissage de la lecture, les pathologies psychiatriques repérées, les parcours migratoires de chacun, l'exil et les traumatismes, l'extrême vulnérabilité des mineurs isolés, ou pour les autres, les difficultés sociales des parents, le chômage et la maladie, l'habitat souvent délabré ou inexistant, toutes ces fameuses « excuses sociologiques », peu importe que l’adolescent ait rapidement quitté l’école sans le moindre diplôme et qu'il s'attache désormais, comme il le peut, pour garder un semblant de fierté, à cacher son ignorance... L’idée du cheminement éducatif à mener pour renouer les fils de la confiance n’a quasiment plus d'espace pour exister. Rien ne paraît désormais à construire, à élaborer. Il s’agit de rendre compte, de donner à vérifier, de faire la preuve d’une capacité à obéir à la loi et à se mettre au travail. Il sait, l’adolescent. Il sait comment il doit être. Jusqu’à présent, il ne voulait simplement rien savoir. Désormais, la contraindre agira avec la force adéquate, dans une mise à l'épreuve éducative présentée comme un bras de fer entre la société et l'adolescent. L’éducation n'est posée que comme le révélateur d'un savoir existant et l’adolescent ne doit, dans le temps relativement court de 6 à 9 mois qui lui est accordé par la procédure judiciaire, que faire la preuve qu’il l’avait effectivement reçue, cette éducation qu’on lui suppose.

Cette Mise à l’épreuve éducative – singeant dans un rapprochement des termes significatif ce qu’était la peine de prison avec sursis mise à l’épreuve – pourra donc comporter des obligations et des interdictions dont l'éducateur sera chargé de rendre compte. L’adolescent est déjà pourvu d’une éducation, exactement comme d’une paire de jambes. Suffit qu’il apprenne à le montrer au juge, par le truchement de l’éducateur, comme jadis le service militaire apprenait aux impétrants adultes à expérimenter en les exhibant les charmes et les bienfaits du pas cadencé.

Toute prise en charge éducative d’un adolescent dans un cadre pénal s’inscrira désormais sous ce régime de la mise à l’épreuve, avec mission donnée à l’éducateur de rendre compte précisément de son déroulement. Le Code énonce : « Si le bilan de la mise à l’épreuve est positif, la juridiction pourra prononcer une déclaration de réussite éducative à l’issue de cette procédure », consacrant le fait que cet adolescent était bel et bien éduqué, qu’il est parvenu à le montrer, et que seuls ses mauvais penchants déviants, alliés à de nuisibles fréquentations, l'avaient écarté pour un temps du droit chemin...

« Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l’enfance,
et parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l’enfance traduite en justice. 
La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger 
tout ce qui pourrait en faire des êtres sains. »

Ces phrases par lesquelles débutait l’exposé des motifs de l’Ordonnance du 2 février 1945 sont aujourd’hui reprises en amorce de l’exposé des motifs du Code de la Justice Pénale des Mineurs. Une manière de signifier que ce nouveau Code, loin de bouleverser le traitement de la délinquance juvénile en France, ne fait qu’en perpétuer la philosophie, voulue par De Gaule et le Conseil National de la Résistance, à la Libération.

Il s’agit en réalité d’un double déni.

« La France n’est pas assez riche d’enfants... »

Le premier déni est là.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, oui, la France était particulièrement pauvre d’enfants, ceux qui étaient morts à la guerre, morts de mauvais traitement, morts déportés dans les camps, ceux qui n’étaient tout simplement pas nés... Ce fossé générationnel que le conflit mondial a creusé dans la pyramide des âges. La jeunesse n’en était alors considérée que comme plus précieuse. L’avenir devait se construire grâce à elle.

Aujourd’hui, en France, la perception de notre jeunesse que laissent entendre les politiques publiques paraît se situer diamétralement à l’opposé de cette valorisation de la génération émergente. Le chômage des jeunes et la misère étudiante font rage. Le suicide et la dépression également.4 Les entreprises demandent aux tous jeunes adultes sans expérience arrivant sur le marché du travail qu’ils passent par des dispositifs d’apprentissage interminables et sous-payés avant de penser à éventuellement leur accorder une véritable place. Tout se passe en réalité comme si la France, au contraire de ce qu’elle était en 1945, se trouvait aujourd’hui bien trop riche d’enfants pour prendre soin de cette génération émergente et se consacrer à entrevoir son arrivée dans la société comme une salutaire promesse d’avenir.

« ...tout ce qui pourrait en faire des êtres sains. »

Le deuxième déni concerne ce dernier passage de la citation d’entame reprise dans l'exposé des motifs du Code de la Justice Pénale des Mineurs.

L’ordonnance du 2 février 1945 se donnait effectivement pour ambition de faire des adolescents, fussent-ils délinquants, « des êtres sains », en développant tout un arsenal de mesures destinées à la protection et à l’éducation des adolescents sous main de justice.

Le Code de la Justice Pénale des Mineurs reprend la même formule, mais le peu qu’il dit du contenu et du sens donné à l’éducation des adolescents délinquants montre clairement que son ambition n’est pas là. En s’appuyant sur les éducateurs fonctionnaires du ministère de la justice, qu’il transforme, encore davantage qu’ils ne l’étaient déjà devenus au fil des réformes successives de l’ordonnance de 45, en des contrôleurs judiciaires, bien loin de prétendre faire des adolescents des êtres sains, en mesure d’élaborer leur vie, ce texte, par la philosophie qui s’en dégage – avec sa mise à l’épreuve éducative, ses obligations et ses interdictions, son éventuel prononcé de réussite éducative – caresse le rêve, idéologiquement connoté, de transformer ces adolescents poursuivis pour des faits de délinquance, non en des êtres sains, mais en des êtres obéissants.

Cela fait une grande différence. Obéir à la loi, c’est ce qui paraît importer le plus dans ce nouveau Code. L’éducation y est conçue comme le moyen de faire des adolescents des êtres obéissants à la loi. Surgit alors une image. Celle, particulièrement choquante, de policiers encadrant des lycéens qu’ils avaient forcés à s’agenouiller pendant des heures, mains sur la tête, à Mantes la Jolie, en décembre 2018. Le policier qui les filmait avait eu ce commentaire : « voilà une classe qui se tient sage... » Le rêve d’une classe d’âge enfin docile et obéissante...

Peut-on se demander s'il est seulement pertinent d’enseigner l’obéissance aux adolescents ? À ceux qui, comme à Mantes la Jolie en 2018, manifestent leur désaccord avec les politiques publiques ? À ceux-là même qui commettent des actes de délinquance, ceux à qui le Code de la Justice Pénale des Mineurs est destiné ? Est-ce vraiment le meilleur chemin vers l’émancipation que l’on se doit de leur souhaiter, pour qu'ils trouvent les moyens de vivre leur vie, à ces adolescents en train de devenir adultes ? S'agit-il là d'un passage nécessaire, incontournable, d’apprendre aux adolescents l’obéissance à la loi ? Que signifie ce rapprochement entre obéissance et éducation ? N’existe-t-il pas d’autres façons de concevoir l'éducation à faire société en démocratie ?

Dans son ouvrage Responsabilité et jugement, paru dans les années 60, Hannah Arendt s’interrogeait déjà sur ce qu’on présente souvent comme la nécessité de l’obéissance en démocratie. Elle écrivait notamment ceci : « Des procès de Nuremberg au procès Eichmann et aux procès plus récents en Allemagne, ce raisonnement a toujours été le même : chaque organisation exige d’obéir aux supérieurs ainsi qu’aux lois du pays. L’obéissance est une vertu politique de premier ordre et sans elle aucun corps politique ne survivrait. La liberté de conscience sans restriction n’existe nulle part, car elle sonnerait le glas de toute communauté organisée. Tout cela semble si plausible qu’il faut faire un effort pour détecter le sophisme. Sa plausibilité tient à la vérité selon laquelle, comme dit Madison, "tous les gouvernements", même les plus autocratiques, même les tyrannies, "reposent sur le consentement", et l’erreur réside dans l’équation entre consentement et obéissance. Un adulte consent là où un enfant obéit ; si on dit qu’un adulte obéit, en réalité, il soutient l’organisation, l’autorité ou la loi à laquelle il prétend "obéir". Ce sophisme est d’autant plus pernicieux qu’il est très traditionnel. Notre usage du mot "obéissance" dans toutes ces situations strictement politiques remonte à la vieille conception de la science politique qui, depuis Platon et Aristote, nous dit que tout corps politique est constitué de gouvernants et de gouvernés, et que les premiers donnent des ordres alors que les seconds doivent obéir.

(…) Dans le contexte qui est le nôtre, tout ce qui compte, c’est l’idée que nul homme, quelle que soit sa force, ne peut accomplir quoi que ce soit, de juste ou d’injuste, sans l’aide d’autrui. Nous avons ici une notion d’égalité : le "chef" n’est rien de plus que primus inter pares, le premier parmi ses pairs. Ceux qui semblent lui obéir le soutiennent en réalité, lui et son entreprise ; sans une telle "obéissance", il serait impuissant, alors qu’au jardin d’enfant ou en situation d’esclavage – les deux sphères où la notion d’obéissance avait un sens et d’où elle a été transposée dans les affaires politiques –, c’est l’enfant ou l’esclave qui devient impuissant s’il refuse de "coopérer". Même dans une organisation strictement bureaucratique, avec son ordre hiérarchique fixe, il serait bien plus sensé de considérer le fonctionnement des "rouages" en termes de soutien global à une entreprise commune qu’en termes habituels d’obéissance aux supérieurs. Si j’obéis aux lois de mon pays, je soutiens en fait sa constitution, comme c’est criant d’évidence dans le cas des révolutionnaires ou des rebelles qui désobéissent parce qu’ils ont renoncé à ce consentement tacite. »5

Pour ce qui nous intéresse ici, ce que ce texte lumineux d’Hannah Arendt nous apprend, c’est que vouloir faire des adolescents – délinquants ou non, cela n’y change rien – des êtres obéissants, c’est, au choix, souhaiter les maintenir au stade de l’enfance, ou les destiner à une forme de servitude.

Les éduquer, au contraire, ce serait leur parler de la nécessité de consentir à la loi, en leur montrant que c’est par ce moyen, et non par celui de la délinquance, qu’ils pourront trouver place dans notre société, qui ne demande qu’à les accueillir. Pas simple, lorsque la société donne par ailleurs de si nombreux indices de fermeture vis-à-vis de sa jeunesse. Pas simple non plus lorsque ces adolescents sont sortis de l’école sans la moindre qualification et que leurs familles cumulent les difficultés sociales. D'où la nécessité d'un temps long à y consacrer.

En aucun cas, l’éducation vue comme un moyen de faire des adolescents délinquants des adultes obéissants ne permet de maintenir la nécessité de les considérer comme une promesse d’avenir, comme l’entendait l’Ordonnance du 2 février 1945 relative à la délinquance juvénile.

Une enquête internationale relativement récente, Les jeunes face à leur avenir6, menée par la Fondation pour l’innovation politique, faisait le constat inquiétant que la jeunesse française était l'une des plus déprimées du monde. À la fin de cette étude particulièrement approfondie, les chercheurs s’interrogeaient, « Les jeunes adhèrent-ils à la société dans laquelle ils vivent ? Ont-ils le sentiment d’être membre d’un "ensemble commun", de partager des valeurs communes ? Peuvent-ils s’identifier à leur société, faire confiance à ses institutions, participer à son développement ? » Et ils concluaient ainsi : « Dans la plupart des pays, on observe un effort financier croissant en direction des jeunes. Mais, paradoxalement, ceux-ci sont peu reconnus comme une ressource d’avenir. En réalité, la société les perçoit le plus souvent soit comme des victimes (qu’il faut protéger), soit comme une menace (dont il faut se protéger). En construisant ces deux figures opposées de la jeunesse, les politiques publiques risquent de devenir de plus en plus spécifiques et catégorielles. D’où un flou quant à leurs principaux objectifs, leurs orientations ou leurs moyens. À quoi bon déplorer le manque de repères des jeunes si les pouvoirs publics sont incapables de leur fournir une direction, un cadre, des objectifs clairs ? Plutôt que de contribuer, par leurs arbitrages et leurs limites, à allonger la jeunesse, les politiques publiques devraient faire de celle-ci le levier de la réforme. »

Reconnaître sa jeunesse comme ressource d’avenir et lui donner les moyens de l’inventer, de l’élaborer, de le construire, là est sans doute le plus important, qui semble avoir été négligé par les rédacteurs du Code de la Justice Pénale des Mineurs, focalisés qu'il paraissent avoir été sur leur volonté de donner la plus grande place possible à une conception de l’éducation bien davantage perçue en termes d’obéissance à des obligations et des interdictions que de rencontre d'un adolescent avec un adulte fiable, et de cheminement vers l’émancipation.

Alexis Flanagan
juin-octobre 2021

1L’exposé des motifs de l’ordonnance du 2 février 1945 indiquait notamment : « La guerre et les bouleversements d’ordre matériel et moral qu’elle a provoqué ont accru dans des proportions inquiétantes la délinquance juvénile », consacrant le fait que cette jeunesse en dérive constituait bien un problème de société, dont les adultes qui la composaient avaient le devoir de se préoccuper en donnant une place importante à leur éducation.

2Le Monde, 7 janvier 1999.

3Le rapport de la cour des comptes de 2003 portant sur la Protection Judiciaire de la Jeunesse indiquait qu'un éducateur en milieu ouvert ayant 25 adolescents suivis ne pouvait consacrer à chacun d'eux que 4h par mois, écriture des rapports aux juges et présences aux audiences comprises. Rien a changé depuis.

4De nombreux articles de presse plus ou moins récents en font largement état. Voir par exemple : Les tentatives de suicide chez les jeunes augmentent, Le Monde, 17 mars 2020, Chômage, un bond inédit en 45 ans, les jeunes en première ligne, La Tribune, 10 novembre 2020, Covid 19, les troubles anxieux et dépressifs à des niveaux « alarmants » chez les jeunes, Huffington post, 28 janvier 2021, Misère étudiante, la malnutrition chez les jeunes « commence à devenir chronique », France info, 31 mai 2017...

5Responsabilité et jugement, Hannah Arendt, Payot & Rivages, Paris 2005, p. 88-90.

6Les jeunes face à leur avenir, une enquête internationale, sous la direction d’Anne Stellinger, avec la collaboration de Raphaël Wintrebert, préface par François de Singly. Fondation pour l’innovation politique, Kairos Future, 2008.

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