Hier, dans le métro parisien, j’ai vu une grande affiche représentant un lit, sur lequel étaient allongées deux allumettes, l’une consumée, l’autre tournée vers la première dans une position d’attente déçue. Le texte de l’affiche venait confirmer au passant distrait qu’il s’agissait là d’une évocation subtile de l’éjaculation précoce. Il encourageait ensuite les hommes à qui cela arrive d’aller consulter leur médecin, afin de remédier médicalement à ce fiasco.
Depuis longtemps aussi, chacun le sait, des petites pilules bleues promettant une érection durable – sorte de garantie pharmacologique contre la débandade – caracolent en tête des ventes sur Internet.
Je le dis ex abrupto : j’en ai marre de cette injonction contemporaine à l’érection médicalement assistée. Le pauvre homme qui traverserait l’âge adulte sans jamais connaître le fiasco ne sait pas ce qu’il rate.
Je veux bien croire que certaines situations soient particulièrement pénibles à vivre et qu’un recours à la pharmacopée puisse parfois s’imposer comme la moins mauvaise des solutions. Même si, comme le dit Jean Laplanche, « le fiasco est l’honneur de l’homme », il est souvent difficile de se consoler à la manière de Baudelaire en se rappelant que « la brute seule bande bien[1] » et en reconnaissant qu’une émission incontrôlée ou qu’une débandade occasionnelle sont régulièrement les signes d’une tendresse qui trouve mal son chemin dans la sexualité.
Ce qui me pose un soucis, c’est l’idée qui me paraît sous-tendre cet encouragement généralisé à la thérapeutique médicamenteuse. Cette idée selon laquelle une vie sexuellement épanouie dépendrait essentiellement du niveau de performance sexuelle acquis par chacun des impétrants.
Or – et il faut probablement du temps à chacun d’entre nous pour le réaliser – l’inouï de la rencontre entre deux corps ne doit rien à la performance sexuelle. L’inouï de la rencontre entre deux corps qui se découvrent l’un à l’autre peut même survenir y compris en cas de fiasco. La tension érotique qui naît entre deux êtres et ce qui s’y produit ne se résume pas à la jouissance sexuelle. Bien au contraire. Le plus précieux de la rencontre se situe probablement ailleurs : dans cet inaccessible du corps, que chacun des amants, par sa nudité, fait exister pour l’autre – accomplissement d'une impossible rencontre. La jouissance sexuelle ne vient-elle pas, finalement, pour chacun d'entre nous, ne permettre que son apaisement ?…
Et n’y aurait-il d’ailleurs paradoxalement quelque audace, en résistance au discours dominant de la consommation et de la performance – entonné de concert par les industries pharmaceutiques et pornographiques – à promouvoir un érotisme du fiasco ?
[1] Cités par Jacques André dans La Sexualité masculine, p. 33.