Le hic metoo

Voilà longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. Sans doute le courage m'a-t-il un peu manqué – la flemme a joué aussi, probable – sachant de quelles invectives je risquais d'être payé à ne pas applaudir inconditionnellement ce mouvement toujours présenté comme de libération de la parole de femmes (certainement pas toutes) qu'est metoo. Je m'y mets maintenant.

Bon, je parle de metoo, mais en réalité je voudrais plutôt évoquer les changements dans la société amorcés bien avant ce mouvement, mais dans lesquels il s'inscrit, dont metoo est en quelque sorte devenu l'étendard, le sigle, et surtout faire part de la cohérence qui m'apparaît, à regarder les différentes revendications sociétales émergentes, ces dernières années, et les décisions « au sommet » qui viennent parfois les couronner. Cette cohérence se situe selon moi aux antipodes de l'idée d'autonomie des femmes, dans une logique qui attaque au contraire systématiquement la légitimité de leur capacité à penser et agir par et pour elles-mêmes.

Quelques exemples :

  • La présomption de non consentement aux relations sexuelles des jeunes filles1 jusqu'à l'âge de quinze ans dont il fut question il y a quelques années. Je suis éducateur, et j'ai pu accompagner des jeunes filles qui s'exposaient de manière précoce aux relations sexuelles, avaient des comportements sexuels à risque et laissaient parfois entendre une amorce d'entrée dans la prostitution. Ces jeunes filles que j'ai rencontrées, je ne me serais jamais permis de leur dire qu'elles n'étaient pas capable de consentement, j'avais bien trop d'estime pour elles. Nous parlions en revanche de sexualité et je tentais de leur donner peu à peu les moyens de se protéger, de prendre soin d'elles. Et je pense y être un peu parvenu parfois.

  • La PMA pour toutes les femmes, réclamée à corps et à cris par des associations féministes, qui devrait finir par être effective, tant le marché pour les cliniques privées peut s'avérer juteux. Puis-je rappeler, comme le disait Jacques Testart, pionnier de la fécondation in-vitro, que l'insémination artificielle n'est en rien un geste médical, mais qu'il peut être réalisé avec à peu près n'importe quel contenant (un verre suffit même, selon Testart) en versant du sperme dans le vagin ? Pourquoi donc ces militantes s'acharnent-elles avec cette demande de PMA pour toutes, si ce n'est pour affirmer que les femmes seraient incapables de se débrouiller seules et auraient besoin de se placer sous la tutelle de papa-maman médecins pour tomber enceintes ?

  • La pénalisation des clients de prostituées. Les associations de prostituées l'ont dit et ne cessent de le répéter, cette mesure ne peut avoir pour effet que l'aggravation des conditions d'exercices de leur métier. Mais leur parole n'importe pas, des associations caritatives comme le Mouvement du Nid, avec l'abbé Talvas en figure tutélaire, ont décidé, la période étant propice, qu'il fallait penser à la place de ces femmes "déchues" pour obtenir une avancée notable dans le sens de l'abolitionnisme. En matière de prostitution, cette reprise en main moralo-répressive est la norme depuis belle lurette, depuis au moins un siècle, comme le détaille minutieusement le remarquable ouvrage de Jean-Michel Chaumont, Le mythe de la traite des blanches2.

  • La levée du secret médical contre ou sans la volonté de la patiente, dans certains cas de violences conjugales. Là, plus aucune pudeur, la mesure est parfaitement claire : il s'agit d'affirmer que dans certains cas il n'y aurait pas d'autre possibilité que de traiter des femmes adultes comme des enfants.

  • Enfin, je terminerai par ce qui est sans doute l'exemple paradigme par lequel tout cela a sans doute recommencé, loin des réelles victoires féministes acquises auparavant, cette entreprise de délégitimisation de la capacité de la femme à se penser par elle-même, il y a maintenant plus de trente ans : la question du voile islamique. On le sait très bien aujourd'hui, depuis la fin des années 80, des femmes et des hommes, de gauche comme de droite, ont affirmé avec constance – et continuent à le faire – que si des femmes choisissent de porter un voile, ce ne peut pas être leur choix éclairé, certainement pas, mais celui d'un aveuglement "culturo-familial" dont il convient de les extirper, au besoin contre leur gré.

Voilà. Je suis un homme. Bêtement, j'ai envie d'écrire que j'aime les femmes. Pas toutes, certainement. Celles que je vois tenter, et parvenir souvent bien mieux que moi, à cheminer dans leur vie, ayant à cœur une certaine idée de l'indépendance. Quand je regarde cette cohérence émerger et se dessiner si nettement, du côté de l'attaque systématique de la capacité des femmes à se penser par elles-mêmes, au nom, toujours, de la protection de femmes réduites au statut de victimes silencieuses et impuissantes, je m'étonne de de pas entendre davantage de femmes prendre publiquement la parole pour dénoncer les effets sur l'autonomie des femmes de ce mouvement sécuritaire.

 

 

1 On pourrait m'opposer que la mesure avait pour vocation à concerner garçons et filles. Certes, mais le débat s'est noué autour du cas de deux très jeunes filles, comme c'est massivement le cas sur ce genre de sujet. On peut par opposition remarquer que les suivis d'adolescents pour délinquance concernent les garçons à 90%. En caricaturant à peine, on pourrait dire que la société considère que si les garçons doivent être tenus pour responsables de leurs actes dès 13 ans, les filles devraient, elles, être considérées comme irresponsables jusqu'à 15 ans...

2 Le mythe de la traite des blanches, Jean-Michel Chaumont, La Découverte, 2009. Je recommande particulièrement son merveilleux triptyque Assister-Protéger-Réprimer qui dit bien de quoi il s'agit.

 

 

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