Alexis Flanagan
éducateur avec des adolescents, je vis à Paris depuis près de 40 ans, avec dans la tête un paysage de campagne.
Abonné·e de Mediapart

94 Billets

2 Éditions

Billet de blog 26 juin 2020

Le hic metoo

Voilà longtemps que j'ai envie d'écrire ce billet. Sans doute le courage m'a-t-il un peu manqué – la flemme a joué aussi, probable – sachant de quelles invectives je risquais d'être payé à ne pas applaudir inconditionnellement ce mouvement toujours présenté comme de libération de la parole de femmes (certainement pas toutes) qu'est metoo. Je m'y mets maintenant.

Alexis Flanagan
éducateur avec des adolescents, je vis à Paris depuis près de 40 ans, avec dans la tête un paysage de campagne.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bon, je parle de metoo, mais en réalité je voudrais plutôt évoquer les changements dans la société amorcés bien avant ce mouvement, mais dans lesquels il s'inscrit, dont metoo est en quelque sorte devenu l'étendard, le sigle, et surtout faire part de la cohérence qui m'apparaît, à regarder les différentes revendications sociétales émergentes, ces dernières années, et les décisions « au sommet » qui viennent parfois les couronner. Cette cohérence se situe selon moi aux antipodes de l'idée d'autonomie des femmes, dans une logique qui attaque au contraire systématiquement la légitimité de leur capacité à penser et agir par et pour elles-mêmes.

Quelques exemples :

  • La présomption de non consentement aux relations sexuelles des jeunes filles1 jusqu'à l'âge de quinze ans dont il fut question il y a quelques années. Je suis éducateur, et j'ai pu accompagner des jeunes filles qui s'exposaient de manière précoce aux relations sexuelles, avaient des comportements sexuels à risque et laissaient parfois entendre une amorce d'entrée dans la prostitution. Ces jeunes filles que j'ai rencontrées, je ne me serais jamais permis de leur dire qu'elles n'étaient pas capable de consentement, j'avais bien trop d'estime pour elles. Nous parlions en revanche de sexualité et je tentais de leur donner peu à peu les moyens de se protéger, de prendre soin d'elles. Et je pense y être un peu parvenu parfois.

  • La PMA pour toutes les femmes, réclamée à corps et à cris par des associations féministes, qui devrait finir par être effective, tant le marché pour les cliniques privées peut s'avérer juteux. Puis-je rappeler, comme le disait Jacques Testart, pionnier de la fécondation in-vitro, que l'insémination artificielle n'est en rien un geste médical, mais qu'il peut être réalisé avec à peu près n'importe quel contenant (un verre suffit même, selon Testart) en versant du sperme dans le vagin ? Pourquoi donc ces militantes s'acharnent-elles avec cette demande de PMA pour toutes, si ce n'est pour affirmer que les femmes seraient incapables de se débrouiller seules et auraient besoin de se placer sous la tutelle de papa-maman médecins pour tomber enceintes ?

  • La pénalisation des clients de prostituées. Les associations de prostituées l'ont dit et ne cessent de le répéter, cette mesure ne peut avoir pour effet que l'aggravation des conditions d'exercices de leur métier. Mais leur parole n'importe pas, des associations caritatives comme le Mouvement du Nid, avec l'abbé Talvas en figure tutélaire, ont décidé, la période étant propice, qu'il fallait penser à la place de ces femmes "déchues" pour obtenir une avancée notable dans le sens de l'abolitionnisme. En matière de prostitution, cette reprise en main moralo-répressive est la norme depuis belle lurette, depuis au moins un siècle, comme le détaille minutieusement le remarquable ouvrage de Jean-Michel Chaumont, Le mythe de la traite des blanches2.

  • La levée du secret médical contre ou sans la volonté de la patiente, dans certains cas de violences conjugales. Là, plus aucune pudeur, la mesure est parfaitement claire : il s'agit d'affirmer que dans certains cas il n'y aurait pas d'autre possibilité que de traiter des femmes adultes comme des enfants.

  • Enfin, je terminerai par ce qui est probablement l'exemple paradigme par lequel a sans doute recommencé cette entreprise de délégitimisation de la capacité de la femme à se penser par elle-même, aux antipodes des réelles victoires féministes acquises auparavant. Il y a plus de trente ans surgissait dans le débat public la question du voile islamique. On le sait très bien aujourd'hui, depuis la fin des années 80, des femmes et des hommes, de gauche comme de droite, ont affirmé avec constance – et continuent à le faire – que si des femmes choisissent de porter un voile, ce ne peut pas être leur choix éclairé, certainement pas, mais au contraire celui d'un aveuglement "culturo-familial" dont il convient de les extirper, au besoin contre leur gré.

Voilà. Je suis un homme. Bêtement, j'ai envie d'écrire que j'aime les femmes et que je me passionne d'essayer de les connaître un peu. Pas toutes, certainement. Celles que je regarde tenter, et parvenir souvent bien mieux que moi, à cheminer dans leur vie, ayant à cœur une certaine idée de l'indépendance. Et quand je vois aujourd'hui cette cohérence émerger et se dessiner si nettement, du côté de l'attaque systématique de la capacité des femmes à se penser par elles-mêmes, au nom, toujours, de la protection de femmes réduites au statut de victimes silencieuses et impuissantes, je m'étonne de pas entendre davantage de femmes prendre publiquement la parole pour dénoncer les effets produits par ce mouvement sécuritaire sur l'autonomie des femmes.

1 On pourrait m'opposer que la mesure avait pour vocation à concerner garçons et filles. Certes, mais le débat s'est noué autour du cas de deux très jeunes filles, comme c'est massivement le cas sur ce genre de sujet. On peut par opposition remarquer que les suivis d'adolescents pour délinquance concernent les garçons à 90%. En caricaturant à peine, on pourrait dire que la société considère que si les garçons doivent être tenus pour responsables de leurs actes dès 13 ans, les filles devraient, elles, être considérées comme irresponsables jusqu'à 15 ans...

2 Le mythe de la traite des blanches, Jean-Michel Chaumont, La Découverte, 2009. Je recommande particulièrement son merveilleux triptyque Assister-Protéger-Réprimer qui dit bien de quoi il s'agit.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Affaire Abad : une élue centriste dépose plainte pour tentative de viol
Selon nos informations, Laëtitia*, l’élue centriste qui avait accusé, dans Mediapart, le ministre des solidarités d’avoir tenté de la violer en 2010, a porté plainte lundi 27 juin. Damien Abad avait réfuté « catégoriquement » ces accusations.
par Marine Turchi
Journal — France
Opération intox : une société française au service des dictateurs et du CAC 40
Une enquête de Mediapart raconte l’une des plus grandes entreprises de manipulation de l’information intervenue en France ces dernières années. Plusieurs sites participatifs, dont Le Club de Mediapart, en ont été victimes. Au cœur de l’histoire : une société privée, Avisa Partners, qui travaille pour le compte d’États étrangers, de multinationales mais aussi d’institutions publiques.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget, Tomas Madlenak et Lukas Diko (ICJK)
Journal
Tensions autour de la détention au Gabon de deux Français
Une enquête menée par une juge d’instruction française sur la détention au Gabon de deux Français, dont l’ancien directeur de cabinet du président Bongo Ondimba, provoque des remous. Les avocats des deux détenus s’inquiètent pour leur santé et dénoncent un règlement de comptes politique, mettant en cause le fils aîné du chef de l’État gabonais.
par Fanny Pigeaud
Journal — Social
En convalescence financière, le bailleur social Semcoda distribue des primes à ses dirigeants
Malgré sa santé économique fragile, le plus gros bailleur social de la région Auvergne-Rhône-Alpes vient de distribuer à ses dirigeants des primes critiquables car elles intègrent des résultats exceptionnels liés à des ventes de logements. Les salariés, eux, n’ont pas perçu d’intéressement depuis plusieurs années.
par Mathieu Périsse (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Frontières intérieures, morts en série et illégalités
Chacun des garçons qui s'est noyé après avoir voulu passer la frontière à la nage ou d’une autre manière dangereuse, a fait l’objet de plusieurs refoulements. Leurs camarades en témoignent.
par marie cosnay
Billet de blog
Exilés morts en Méditerranée : Frontex complice d’un crime contre l’humanité
Par son adhésion aux accords de Schengen, la Suisse soutient l'agence Frontex qui interdit l'accès des pays de l'UE aux personnes en situation d'exil. Par référendum, les Helvètes doivent se prononcer le 15 mai prochain sur une forte augmentation de la contribution de la Confédération à une agence complice d'un crime contre l'humanité à l'égard des exilé-es.
par Claude Calame
Billet de blog
Melilla : violences aux frontières de l'Europe, de plus en plus inhumaines
C'était il y a deux jours et le comportement inhumain des autorités européennes aux portes de l'Europe reste dans beaucoup de médias passé sous silence. Vendredi 24 juin plus de 2000 personnes ont essayé de franchir les murs de Melilla, enclave espagnole au Maroc, des dizaines de personnes ont perdu la vie, tuées par les autorités ou laissées, agonisantes, mourir aux suites de leurs blessures.
par Clementine Seraut
Billet de blog
Pays basque : le corps d’un migrant retrouvé dans le fleuve frontière
Le corps d’un jeune migrant d’origine subsaharienne a été retrouvé samedi matin dans la Bidassoa, le fleuve séparant l’Espagne et la France, ont annoncé les autorités espagnoles et les pompiers français des Pyrénées-Atlantiques.
par Roland RICHA