Post scriptum – les préservatifs ou la bicyclette

Petit texte à la suite de "Paranoid Park, l'adolescence coupée en deux", (long) texte que j'ai publié juste précédemment. Celui-ci est beaucoup plus court et peut être lu indépendamment, comme une approche de la sexualité adolescente.

Deux scènes de Paranoid Park, film de Gus Van Sant, permettent d'aborder la question de la sexualité adolescente.

La première se déroule dans la pénombre. Elle se situe aux deux/tiers du film. Alex a une relation sexuelle avec sa copine Jennifer. Ça se passe dans la chambre d'une maison bourgeoise, peut-être celle de Jennifer, où elle le conduit sans un mot. La scène est assez courte. Le temps que ça dure, Alex reste allongé sur le dos, les yeux dans le vague. Jennifer s'active au dessus de lui. C'est la première fois pour elle, et probablement pour lui aussi. Comme une non-première fois. Un garçon aussi peut s'absenter lors d'une relation sexuelle. Même la première fois. Même s'il a une érection et qu'il va jusqu'à la décharge, cela ne signifie pas pour autant qu'il se passe quelque chose pour lui. À la fin, Jennifer dit à Alex « c'était super. Tu crois qu'on devrait recommencer ? Ou peut-être c'est mieux qu'on attende... Tu sais, nous allons avoir besoin de plus de préservatifs. On devrait aller chez "Rite Aid", c'est là que tante Pauline et Georges vont. » Ensuite, elle se lève et s'isole pour téléphoner. On devine que c'est à une bonne copine. Ou peut-être à tante Pauline ? Elle chuchote en riant nerveusement « Oui, ça y est, on l'a fait ! Oh bon Dieu, je sais, ok ! Non, c'était fantastique ! Je dois y aller ! Bye ! »

La seconde scène est très lumineuse. Elle se déroule à la fin du film, entre Alex et Macy. On les a déjà vus plusieurs fois parler ensemble. La question de l'attirance qu'ils pourraient éprouver l'un pour l'autre est restée en suspens. Au début de cette scène, Alex, devant chez lui, fait du skateboard, tout seul. Il essaie de réaliser une figure, la rate, recommence et réussit finalement à faire tourner son skateboard dans les airs, sous ses pieds, pendant qu'il saute, et à retomber dessus. Alors, dans un mouvement d'abandon, il s'allonge sur le sol et reste un moment là sans bouger, regardant le ciel, son skateboard posé en travers de son corps. Retour de l'image du corps coupé en deux. Cette fois, c'est bien celui d'Alex. Macy entre dans le champ, sur son vélo. Elle vient au dessus d'Alex et lui demande s'il s'amuse bien, allongé par terre. Brusquement, Alex se lève. Nouvelle mise en mouvement décidée. Il demande à Macy de le tirer, avec sa bicyclette. Il monte sur son skateboard et s'accroche à son porte-bagage. Le petit équipage s'élance. Macy pédale dans un équilibre précaire, pendant qu'Alex pousse sur le sol, un pied sur son skateboard. Ils ne vont pas très vite, mais ils avancent ensemble.

Les deux scènes donnent à voir un singulier contraste. Dans la première, où il est pourtant explicitement question de sexe, entre la fille et le garçon, rien ne se passe. Dans l'autre, Alex et Macy se rencontrent, se reconnaissent et paraissent au bord de se dire leur attirance mutuelle.

La relation sexuelle entre Jennifer et Alex est prise dans la normalité sociale. Dans nos sociétés occidentales, à un certain âge, il est de bonne pratique de perdre sa virginité, son pucelage. Cela se passe souvent autour de 17 ans, à peu près l'âge des personnages du film. Les marqueurs de la bonne norme sociale sont là. C'est idéalement un moment "super" pour avoir sa première expérience sexuelle, qui se déroulera paisiblement et sans danger si les adolescents sont bien informés. Comme ici dans le cadre rassurant d'une maison bourgeoise, pendant que d'autres amis jouent dans la piscine. Douce image de la sexualité vue comme un jeu parmi d'autres. Le discours de prévention a bien été entendu : ils avaient des préservatifs et ils en ont fait usage. Jennifer sait où s'en procurer de nouveau, grâce à la complicité de sa tante Pauline, avec qui elle peut visiblement parler de sexualité sans "tabou". Immédiatement son affaire faite, elle appelle une amie pour lui annoncer la bonne nouvelle et valoriser ce moment "fantastique" que le couple adolescent vient de vivre. La petite sphère autour de Jennifer et d'Alex pourra ainsi se réjouir au plus vite de l'heureux évènement qui s'est très bien passé. Le discours implicite des parents, des adultes, des institutions éducatives se trouve là. Le passage vers une sexualité active doit être hygiénique et anodin. Cette question de la sexualité adolescente n'est régulièrement abordée par les institutions éducatives que sous l'angle de la contraception, ouvrant davantage la voie à un débat sur la procréation et la santé publique que sur... la sexualité proprement dite. Encore faudrait-il savoir ce qu'on met sous ce terme de sexualité. Pour nos institutions occidentales, les relations sexuelles adolescentes sont sensées se dérouler suivant un protocole hygiénique de bonne conduite aujourd'hui enseignée à l'école et qui fait l'objet d'interrogations écrites pour contrôler les connaissances des lycéens. Du point de vue de ce protocole normatif, la relation sexuelle entre Jennifer et Alex paraît parfaite. Elle mérite 20/20, avec les félicitations du jury.

Pourtant, force est de constater que pour Alex au moins, il ne s'y est strictement rien passé. Un non-évènement qui pourrait même durer toute sa vie, s'il ne prenait la décision d'en sortir. Ces deux-là, lorsqu'ils sont ensemble, Alex et Jennifer, ressemblent à des gamins ayant enfilé des vêtements trop grands pour eux. Comme s'ils jouaient encore à papa-maman. Ils ne sont pourtant plus des gamins. Si aucun des deux n'y prenait garde, leur relation pourrait bien se prolonger comme ça toute leur vie. Aussi insatisfaisante, aussi silencieuse, dans cette absence de rencontre de l'un et de l'autre. Répétition enfantine d'une bourgeoise normalité. La belle fille avec le beau gars. Une souriante image d'Épinal de la réussite.

Les potes d'Alex sont stupéfaits de la rupture. « Pourquoi ? T'avais du sexe gratis. Elle était même chaude. » « J'espère au moins que t'as un plan B. » Alex tente de s'expliquer « J'en avais marre de cette comédie », mais il ne parvient pas à lever l'incompréhension : « Sans rire, je te comprends pas. T'es dingue. » La norme des amis, n'entre pas en contradiction avec le discours éducatif hygiéniste, elle ajoute simplement qu'un gars de leur âge en bonne santé sait profiter de la vie s'il baise régulièrement, avec sa régulière. Et quand on a la chance de baiser avec une fille jolie comme Jennifer, on ne lâche pas l'affaire, même si c'est un peu pénible le reste du temps. Le mouvement d'Alex le singularise, il l'isole de son groupe de potes.

La norme sociale, qu'elle soit portée par la famille, les institutions éducatives ou le réseau amical, tend à faire de l'acte sexuel un évènement anodin, de l'ordre de la consommation de loisirs, sans risque, pratiqué pour le plaisir qu'il procure. La sexualité passe ainsi à la trappe. Tout le monde, autour d'Alex, accueillerait probablement comme une bonne nouvelle un engagement durablement avec Jennifer, qu'en somme il se débarrasse lui aussi de sa sexualité dans cette relation factice.

La seconde scène porte la marque de la fragilité. L'image du skateboard et cette incertitude adolescente qu'elle signifie au masculin dans le film trouve une sorte de pendant féminin avec la bicyclette. La rencontre de la bicyclette et du skateboard exprime formidablement l'inouï de la sexualité. Ce fragile équilibre de part et d'autre. Cette instabilité, cette incertitude quant aux effets du moindre geste. Cette nécessité tout à la fois de considérer l'autre avec acuité, pour ne pas risquer de rompre son équilibre précaire, et ce désir de s'aventurer, de s'abandonner à ce contact, dans cet étrange assemblage. Alex et Macy s'y risquent avec la possibilité de se ficher par terre. L'un pour l'autre, l'un avec l'autre. Ils avancent ensemble dans cette fragilité qu'ils se dévoilent l'un à l'autre, dans ce risque pris et assumée à deux. Bien davantage que par une relation sexuelle où il ne se passe rien, la sexualité adolescente trouve à se réaliser dans le bricolage inventif de cette première tentative d'aller avec l'autre.

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