En te lisant
Petite putain
Jusqu’aux coutures
De la poupée
Qu’on a jetée
Au bas du lit
En te lisant
Petite putain
Jusqu’à la rage
D’une gosse hurlante
Après le sein
De sa maman
En te lisant
Petite putain
Le vide rempli
Enchaîne tes phrases
Aux queues sans nom
Usant ta bouche
En te lisant
Petite putain
J’aurais voulu
Que tu la brises
Et ouvres enfin
Cette phrase
Qui s’enroule
Sur elle-même
Sans cesse
Recommence
Mais tu t’es tue
Nelly Arcan, auteure québécoise née en 1973, a notamment écrit Putain en 2001, récit à la première personne du singulier. Elle s'est donnée la mort en 2009.
Agrandissement : Illustration 1
« Et croyez-moi, j'aimerais voir autre chose que la culpabilité et la laideur, une folie par exemple, un dérèglement qui expliquerait tout, mon impuissance à ne pas mourir de la destitution de ma mère qui se rejoue sans arrêt et du désir des hommes qui ne s'épuise pas davantage, qui bientôt regardera ailleurs si y suis, mais voyez-vous, je suis enchaînée à mon discours, à mon point de vue de lit de mort, il vaudrait mieux que je perde la mémoire, que je puisse hurler pour ne plus l'entendre, le recouvrir d'un son qui ne puisse plus faire l'objet d'un discours, il faudrait que la folie remplisse ma vie d'un monde recréé, sans homme ni femme, un monde de litanies et de gestes pieux, de fous rires et de clochers, ce serait bien de se perdre en dévotion sous mille voiles, un chapelet de bois autour du cou, je me prosternerais jusqu'à n'être plus qu'un dos offert à mon dieu, mais c'est trop tard maintenant, on ne peut plus mener ce genre de vie lorsqu'on a la nausée de tout, ça n'arrivera jamais, la vocation et la folie, demain ce sera la même chose, je passerai devant les vitrines des boutiques du quartier tapissées de magazines, et je ne pourrai pas ne pas regarder ce qu'ils nous jettent à la figure, les yeux obliques de cent adolescentes qui jouent les femmes mûres, en maillot de bain ou pire, les seins nus qui prennent toute la place, et je ne pourrai pas ne pas chercher autour de moi un regard qui me rende telle, qui me fasse prendre toute la place, qui me hisse jusqu'à cet endroit où tous pourront me voir, et me voir pourquoi pensez-vous, pour bander de moi en maillot de bain, les seins qui pointent sous le tissus trempé, me voir pour que disparaissent les autres, pour faire de moi la seule qui soit, et de là je pourrai enfin montrer ma laideur même si vous ne voulez pas en entendre parler, je dévoilerai mes coutures de poupée qu'on a jetée en bas du lit même si ce n'est pas le moment, je me tuerai devant vous au bout d'une corde, je ferai de ma mort une affiche qui se multipliera sur les murs, je mourrai comme on meurt au théâtre, dans le fracas des tollés. »
Nelly Arcan, extrait de Putain.