Le coronavirus en Équateur I. Les impasses du néolibéralisme municipal à Guayaquil

La ville de Guayaquil est depuis 1992 dans les mains du Parti Social-Chrétien. En trente ans, ce parti a mis en place un modèle néolibéral qu’il s’efforce de présenter comme un franc succès, alors qu’il n’a jamais pu en occulter les nombreuses brèches, dans lesquelles s’est engouffré le coronavirus.

Depuis près de trente ans, la ville de Guayaquil, aujourd'hui l'épicentre de la crise sanitaire liée au covid-19, est gouvernée par le Parti Social-Chrétien (PSC), parti de la droite traditionnelle qui représente au premier chef les intérêts de l’oligarchie de Guayaquil. En trente ans, le PSC a transformé la ville à son image. Le parti s’efforce de présenter sa gestion comme un franc succès pour légitimer les ambitions présidentielles de son principal chef de file, Jaime Nebot. Or la crise du coronavirus, qui touche Guayaquil de plein fouet, révèle au grand jour les limites du modèle social-chrétien.

Le modèle social-chrétien à Guayaquil (1992-2020)

León Febres Cordero, leader historique du PSC, a occupé la présidence de la République de 1984 à 1988. Son gouvernement s’est illustré, d’un côté, par l’adoption de réformes structurelles et, de l’autre, par la lutte contre le terrorisme, concrètement contre une petite guérilla appelée Alfaro Vive Carajo. S'il est un trait qui a caractérisé le gouvernement de Febres Cordero dans ces deux domaines, c'est l'autoritarisme. Alors que le parlement était dominé par l’opposition de centre-gauche, Febres Cordero a imposé ses contre-réformes néolibérales par décrets-lois. Par ailleurs, la lutte contre le terrorisme est devenue le prétexte d’une vague de persécution contre les opposants politiques et de violations systématiques des droits humains, avec de nombreux cas de disparitions, dont le plus célèbre est celui des frères Restrepo, deux adolescents arbitrairement arrêtés par la police en 1987, torturés, exécutés et dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Depuis, le PSC crée de fortes résistances, notamment dans les provinces andines, et n’a pas été en mesure de s’imposer au niveau national. L’héritier politique de Febres Cordero, Jaime Nebot, a été sèchement battu à deux reprises au second tour des élections présidentielles de 1992 et de 1996 et le parti n'a plus jamais accédé à un second tour depuis.

Après la présidence de Febres Cordero, le PSC s’est donc recentré sur les provinces du Littoral, en particulier celle du Guayas, qui est devenu son principal bastion. En 1992, le PSC a conquis la mairie de Guayaquil et la préfecture du Guayas. Le parti a fourni trois maires à Guayaquil, León Febres Cordero lui-même (1992-2000), Jaime Nebot (2000-2019) et Cynthia Viteri (depuis 2019), ainsi que deux préfets à la province du Guayas, Nicolas Lapentti (1992-2009) et Carlos Luis Morales (depuis 2019). Le PSC contrôle également la plupart des autres municipalités de la province.

Si le PSC a pu garder le contrôle de Guayaquil et sa province pendant près de trois décennies, c’est avant tout en raison de l’absence d’alternative. Le PSC est arrivé aux affaires après la gestion désastreuse du clan Bucaram, aux commandes de 1984 à 1992. Abdalá Bucaram, chef d’un des principaux partis populistes de l’histoire de l’Équateur, le PRE, est élu maire de Guayaquil en 1984. Accusé de corruption, il fuit le pays et s’exile à Panama. En 1988, c’est sa sœur, Elsa Bucaram, qui remporte la mairie. Entre 1984 et 1992, les Bucaram ont mis en place à Guayaquil un système de corruption qui a paralysé les institutions municipales et qui était fondé notamment sur un ensemble d’emplois fictifs grassement payés et réservés aux proches des Bucaram (piponazgo).

L’arrivée aux affaires des sociaux-chrétiens a donc été perçue comme une libération après huit ans d’impuissance des institutions municipales, gangrenées par l’amateurisme et la corruption du clan Bucaram. Le PSC s’est alors lancé dans un vaste programme de rénovation urbaine, mais qui concernait avant tout les beaux quartiers et dans une certaine mesure le centre historique, avec des projets phares, comme la reconstruction de la promenade le long du fleuve Guayas (Malecón 2000). Le parti s’est également efforcé de moderniser les services publics municipaux. Or par « modernisation », le PSC entend « privatisation ». Le système d’eau potable, en particulier, a fait l’objet en 2000 d’une concession en faveur d’une entreprise privée.

C’est donc par peur d’un retour aux années d’instabilité de l’ère Bucaram que le PSC est parvenu à se maintenir au pouvoir à Guayaquil. Sa gestion semble bien plus efficace et les résultats en sont palpables dans le paysage urbain. D’ailleurs, ces dernières années, la droite (à l’intérieur et à l’extérieur du PSC), le patronat et les éditocrates n’ont eu de cesse de vanter la gestion social-chrétienne de Guayaquil et de la qualifier de réussite (modelo exitoso). Un modèle qu’il serait souhaitable de répliquer dans d’autres villes du pays, voire au niveau national, en élisant Jaime Nebot président. Nebot prépare d’ailleurs soigneusement sa candidature pour les élections présidentielles de 2021, qui seraient pour lui celles de la dernière chance, après ses échecs de 1992 et 1996.

Cependant, le modèle social-chrétien est loin de faire l’unanimité à Guayaquil et dans le reste du pays. Derrière le semblant de prospérité, il existe une ville à deux vitesses, marquée par de fortes inégalités et une véritable ségrégation urbaine. Une partie de l’oligarchie de Guayaquil a déserté la ville pour s’installer dans la municipalité voisine de Samborondón. À Guayaquil, en revanche, le sort des quartiers populaires s’est à peine amélioré. Au fur et à mesure que la ville grandissait, les plus pauvres se sont installé·e·s dans des logements de fortune surpeuplés et construits à la va-vite dans des lots qui n’étaient pas destinés par la municipalité à être bâtis, ce qu’il est convenu d’appeler en Équateur occupations illégales (asentamientos ilegales). Guayaquil est de loin la ville qui en compte le plus en Équateur (voir ici). Dans les bidonvilles d’El Guasmo, Isla Trinitaria, La Prosperina, ou Nigeria (un quartier peuplé par de nombreux·ses afro-équatorien·ne·s), s’entasse une population dénuée, formée de travailleur·se·s informel·le·s, qui vivent au jour le jour, ne disposent d’aucune forme de protection sociale et ne peuvent donc pas arrêter de travailler, malgré le confinement mis en place à partir du 17 mars. Leur accès aux services de base laisse à désirer, d’autant plus que certains services municipaux, nous l’avons vu, ont été privatisés par le PSC. En 2010, 15% des logements de la ville n’avaient toujours pas accès à l’eau potable (selon le recensement de 2010, dont les résultats sont consultables ici). Ce pourcentage montait à plus de 25% pour l'ensemble de la province du Guayas. Dans ces conditions, il est difficile de respecter le confinement et de se laver les mains régulièrement. Ce sont précisément ces quartiers déshérités qui sont parmi les plus touchés par le coronavirus et où s’accumulent les cadavres.

L'échec des élites sociales-chrétiennes face à la crise du covid-19

La crise sanitaire et humanitaire à Guayaquil est le résultat, d’une part, de l’héritage du modèle social-chrétien en place depuis trente an, mais aussi de l’incapacité de l’équipe municipale à faire face à la crise dans l’immédiat. Les autorités municipales se sont contentées de quelques coups d’éclats pour démontrer aux yeux de l’opinion publique qu’elles étaient capables de protéger la population de Guayaquil. Ainsi, le 19 mars, la maire Cynthia Viteri a ordonné à la police municipale d’occuper la piste de l’aéroport de Guayaquil pour éviter l’atterrissage d’un vol d’Iberia autorisé par le gouvernement et censé rapatrier des ressortissant·e·s européen·ne·s. À quelques mètres de la piste d’atterrissage, l'avion a dû reprendre son vol et atterrir à Quito. Le même jour, un autre vol, de KLM, n’a pas pu atterrir à Guayaquil non plus.

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La maire a justifié cette décision en affirmant qu’elle cherchait à protéger la population de Guayaquil d’une éventuelle contagion du coronavirus de la part de l’équipage. Une décision inutile, alors que le virus circulait déjà à Guayaquil, qui comptait alors au moins 111 cas. Une décision qui, en outre, pourrait valoir des soucis diplomatiques à l’Équateur et des sanctions à l’aéroport de Guayaquil.

Contrairement à d’autres collectivités territoriales, comme la ville de Quito ou la province de l’Azuay, qui ont rapidement mis en place des programmes de distribution de vivres pour les plus vulnérables, aucun programme équivalent n’a été prévu par la mairie de Guayaquil. C’est le gouvernement qui a pris le relais en improvisant le programme Dar una mano sin dar la mano (« Donner un coup de main sans donner la main »), qui a une portée nationale, mais vise surtout la ville de Guayaquil.

L’incapacité des élites sociales-chrétiennes de Guayaquil et sa province à faire face à la crise sanitaire contraste avec la gestion du maire de Quito, Jorge Yunda. Yunda est un ancien partisan de Rafael Correa. À l’issue d’un mandat à l’Assemblée nationale et après avoir quitté le parti de Correa, il s’est présenté aux élections municipales à Quito en 2019. Sa candidature a été largement rejetée par les classes moyennes, qui acceptaient mal son extraction populaire et son passé corréiste et lui reprochaient d’avoir profité de sa proximité avec Correa pour prendre le contrôle de plusieurs stations de radio et d’être proche des syndicats de chauffeurs de taxis, considérés comme mafieux. Cependant, Yunda a été élu à la surprise générale, quoique avec seulement 20% des voix, grâce au soutien des quartiers populaires et à l’éclatement du centre-droit, plébiscité par les classes moyennes, mais divisé en quatre candidatures rivales. Depuis son élection, Yunda a été constamment critiqué par la presse numérique de droite dont raffolent les classes moyennes de la capitale, comme les portails 4 pelagatos ou La Posta.

Or, depuis le début de la crise sanitaire, Yunda a multiplié les mesures tous azimuts pour faire face à l’épidémie, en prenant souvent les devants du gouvernement : le 12 mars il a déclaré l’urgence sanitaire dans la capitale et annoncé des mesures qui mettaient en place, de facto, le confinement, quatre jours avant que l’exécutif fasse de même dans l’ensemble du pays ; il a renforcé le système de circulation alternée déjà en place à Quito depuis 2009, avant que le gouvernement mette en place un système semblable au niveau national ; il a décidé d’acheter 200 mille tests à la Corée du Sud, alors que ceux annoncés par le gouvernement tardent à arriver. La première cargaison de 5 000 tests commandés par la mairie de Quito est arrivée le 20 avril au soir (voir ici). Par ailleurs, l’hôpital public Carlos Andrade Marín, s’estimant abandonné par le gouvernement, s’est tourné vers le maire de Quito pour lui demander des masques. Yunda a accédé à cette requête et remis à l’hôpital 750 masques N95 (ici). Un nombre modeste, compte tenu des besoins, mais un geste d’un symbolisme puissant, qui accentue le contraste entre une équipe municipale entièrement mobilisée et l’impuissance du gouvernement central. Si à la mi-mars la presse de droite en a encore profité pour critiquer la réponse de Yunda à la crise sanitaire (ici), certains éditocrates parmi les plus hostiles au maire de Quito ont dû se rendre à l’évidence et saluer sa gestion, comme Luis Eduardo Vivanco (ici).

Pour autant, tout est loin d’être parfait à Quito. Le nombre de cas ne cesse de progresser et la province du Pichincha en compte désormais plus de 800. Les marchés de la capitale, en particulier, sont devenus des clusters où se propage le virus. Il est vrai, en outre, que Yunda a eu de la chance : la situation s’est dégradée d’abord à Guayaquil. Si l’épidémie s’était déclarée à Quito en premier lieu, il n’est pas certain que Yunda aurait pu affronter la crise de la même manière. Du reste, Quito souffre des mêmes maux que Guayaquil : de fortes inégalités et des taux d’emploi informel et de pauvreté qui restent élevés. Une des principales différences tient, néanmoins, à un accès quasi universel au tout-à-l’égout et à l’eau potable à Quito, qui compte également moins d’occupations illégales que Guayaquil. En tout cas, dans les circonstances actuelles, Yunda et Viteri renvoient deux images complètement différentes. Selon Cedatos, un des principaux instituts de sondages d’Équateur, au 17 avril, la gestion de la crise de Yunda était approuvée par 82% des sondé·e·s, contre seulement 32% pour Viteri et 24% pour le président Moreno (ici).

Alors que leur gestion de la crise est sévèrement jugée par les Équatorien·ne·s, Cynthia Viteri et le gouvernement se renvoient la balle et s’accusent mutuellement du désastre qui touche Guayaquil. L’alliance tacite qui existait depuis fin 2017 entre le gouvernement de Moreno et le PSC semble s’effriter. Rappelons que Moreno a été élu président en 2017 avec le soutien de l’ancien président Rafael Correa (2007-2017) et représentait la continuité avec le projet politique de ce dernier. Or Moreno a rompu avec son prédécesseur au bout de quelques mois et s’est retrouvé avec une base sociale et politique très étroite. Pour avoir une plus grande marge de manœuvre, Moreno n’a pas hésité à construire une alliance tacite avec le PSC. Cynthia Viteri et Jaime Nebot ont par exemple apporté leur soutien au gouvernement lors du soulèvement populaire d’octobre 2019 dirigé par le mouvement indien. Désormais, le PSC prend ses distances vis-à vis de l'exécutif pour sauver les meubles, mais, si l’on en croit les sondages, c’est aussi bien le gouvernement de Moreno que la mairie de Guayaquil que les Équatorien·ne·s jugent responsables de la catastrophe.

Face à l’image désastreuse des autorités sociales-chrétiennes de Guayaquil, l’ancien maire Jaime Nebot a essayé de reprendre la main en créant le 30 mars un Comité d’Urgence privé, formé notamment par des représentants du patronat et censé apporter des réponses à la crise sanitaire à Guayaquil. Une junte de bienfaisance, en somme, comme il en existait déjà à Guayaquil depuis le milieu du XIXe siècle. Cette démarche n’a rien d’étonnant, dans la mesure où les sociaux-chrétiens ont l’habitude de gérer les questions sociales en les déléguant à des institutions de bienfaisance et de charité privées plutôt que grâce à de véritables politiques publiques. Quel sera l’impact de la crise sanitaire sur les chances de Nebot aux élections présidentielles de l’année prochaine ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais il est certain que la crise humanitaire à Guayaquil a écorné son image et celle du PSC.

 

Acte II. Crise sanitaire et stratégie du choc

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