Qui sont les bien-pensants ?

L'entrée d'Alain Finkielkraut à l'Académie Française est une excellente occasion d'appeler les idéologues dominants et ceux qui les suivent pour ce qu'ils sont. Ne rejetons plus le mot, utilisons-le.

Alain Finkielkraut sera reçu à l'Académie Française ce jeudi 28 janvier. D'un point de vue philosophique, intellectuel, historique, et littéraire, cette réception - comme l'élection qui l'a précédée - est un non-événement absolument anodin, qui ne mérite pas qu'on y consacre une seule seconde de réflexion. Institution essentiellement conservatrice à quelques rares exceptions circonstantielles, il n'y a aucune surprise à voir l'Académie accueillir en son sein celui qui représente la pensée réactionnaire en France. Du reste, un regard un peu approfondi à l'oeuvre d'Alain Finkielkraut nous permet assez aisément de noter que celle-ci ne fera pas date : sauf accident de parcours Finkielkraut ne laissera même pas, comme son "modèle" Péguy, mais aussi comme Barrès ou Maurras, une oeuvre littéraire notable qui, seule, fait accéder à l'immortalité. Même parmi ses adeptes, il s'en trouve peu qui aient lu Le Mécontemporain, La Défaite de la Pensée, Le Nouveau Désordre Amoureux, ou les autres essais interchangeables de l'auteur. Parmi ceux qui les ont lu, bien peu seraient en peine de distinguer ces essais. Et parmi ceux-là, plus rares encore ceux qui sauraient les discuter en détail. Finkielkraut est avant tout un speed-thinker médiatique, dont l'oeuvre consiste au moins pour moitié à construire et entretenir son personnage. Mais enfin l'obtention du fauteuil, du privilège de participer au dictionnaire, et de l'habit vert font plaisir à un homme qui ne cherchait finalement que ça, et il n'y a pas de raison de le priver de ce lot de consolation assez dérisoire.

Plus intéressante est la jubilation de ses disciples. Ainsi Elisabeth Lévy dans Le Figaro le 7 novembre 2015 : "Oui [nous avons gagné], en tout cas sur le plan quantitatif. D'où le titre de mon article dans Causeur - 'Nous sommes partout !', c'est amusant, non ? De même que cela me réjouit énormément de les entendre se désoler de notre pouvoir". Or, c'est un fait : "ils ont gagné", mais encore faut-il comprendre ce qu'ils ont gagné. S'agit-il d'une victoire de la théorie, par laquelle un talent d'analyste aurait fait émerger une "vision finkielkrautienne" plus à même d'expliquer le monde que ses adversaires - par ailleurs imaginaires pour la plupart - lesquels seraient forcés de courber l'échine devant sa justesse ? Non. Où sont les grandes analyses, à ce titre ? Le système des néo-réactionnaires repose essentiellement sur un statut d'exception leur permettant de faire oublier avec le pseudo-scandale du jour les mensonges de celui de la veille. Ils convoient au mieux des erreurs, au pire des calomnies, prenant grand soin de ne pas se présenter comme "journalistes" pour ne pas être soumis aux règles de croisement des sources et de vérification que ce statut induit. Les faits ne les intéressent pas, ils s'arrangent pour les tordre et leur faire dire n'importe quoi, sous couvert de liberté de l'analyse. La liste des sujets sur lesquels les néo-réactionnaires se sont trompés est effarante : qu'il s'agisse d'Alain Finkielkraut lui-même, qui nous avait éblouis entre autres par sa capacité à décrire dans le détail un film, Underground, qu'il n'avait pas vu, comme d'autres, dont Eric Zemmour et ses pronostics sur le football comme sur la politique ne sont pas les moindres (rappelons qu'outre le fait de nous avoir promis la défaite de l'Allemagne face au Brésil du fait de la mixité raciale juste avant une victoire éclatante de la première équipe, Zemmour nous prédisait sans bouder son plaisir la destruction totale de l'UMP par La Manif Pour Tous dans les urnes, entre autres prédictions brillantes). Il n'est pas jusqu'aux plaintes éternelles des réactionnaires "censurés" qui ne se cassent les dents sur la dure réalité de leur sur-représentation. Et c'est précisément sur ce point qu'ils ont gagné.

Parce que Finkielkraut, mais avec lui toute la clique des réactionnaires prétendument intellectuels, est devenu le point d'ancrage, la mesure même, de toute vérité publique. Sa "pensée" fait office de mesure, il s'est érigé en "juste milieu". Y a-t-il des violences sexuelles à Cologne provoquée par des individus suralcoolisés et une police défaillante ? Le prêt-à-penser réactionnaire est là pour nous donner une réponse rapide et confortable : c'est le choc des civilisations, cette culture musulmane étant portée sur le viol ! Un sociologue publie-t-il un essai faisant état d'une recherche bâclée, se voyant ainsi justement critiqué par ses collègues ? Revoici le prêt-à-penser, venu nous expliquer qu'il s'agit d'un complot de l'université corrompue par le stalinisme des esprits. Des habitants malmenés, parqués dans des quartiers en ruine, traités par un savant mélange de pénalisation, de précarisation, et d'abandon ont-il l'audace de descendre dans la rue ? Heureusement, la pensée réactionnaire est là, pour nous expliquer qu'il s'agit d'émeutes ethniques. "Chut ! taisez-vous, Alain Finkielkraut parle", s'exclame Le Figaro le 25 janvier 2016, entrant dans le cortège des pleureurs désespérés qu'une femme - dont le journaliste nous rassure en expliquant qu'elle "vient de nulle part" (comprendre : que son pedigree donnant accès à l'espace du débat n'a pas été dûment tamponné par le bon maître) - a eu l'audace de contredire ledit bon maître lors d'une émission de télévision. Le même bon maître n'hésite d'ailleurs pas à hurler "Taisez-vous !" lui-même dans une situation similaire, sur un autre plateau. Sa pensée est devenue force d'autorité. On peut, évidemment, ne pas penser comme lui, mais il faudra être prêt à se justifier longuement et à être remis en cause avec virulence. Autant d'épreuves qui lui seront épargnées : le discours réactionnaire appartient au registre du "bien entendu", de "ce qui va de soi". Madame Biraben, qui comme chacun sait est une journaliste neutre, n'a-t-elle pas après tout dit qu'il s'agissait d'un "discours de vérité" ?

Actons cette victoire, donc. Prenons date, le jeudi 28 janvier 2016, que la pensée unique est réactionnaire. Que les bien-pensants sont les réactionnaires. Engoncés dans leurs molles certitudes, ils tiennent grâce à leur capacité à dire le bien et le mal du débat public, pas grâce à leurs arguments. Le politiquement correct, c'est eux. Ne rira-t-on pas, demain, de voir un auteur sanctuarisé par l'Académie, disposant de toute audience, et du droit d'intimer à tout un chacun de se taire avec morgue et brutalité, venir nous expliquer que "[s]a tête est mise à prix" (cette simple surréaction consistant à associer à une "mise à prix" la simple existence marginale de personnes s'exprimant contre les idées du grand homme n'est-elle pas suffisamment grotesque en elle-même pour provoquer des fous-rires ?). Les réactionnaires se voient offrir des conférences tous frais payés, sont invités à donner leur avis sur tout, et tout ce qu'ils ne connaissent pas, glosent sur le "courage" de leur obsession à, sans prise de risque intellectuelle ou autre, répéter tout haut ce que tout le monde répète déjà tout haut. Ce sont les bien-pensants, et ils s'en félicitent. Bien-pensance, leur pensée l'est aussi par son caractère consensualiste : certes, Eric Zemmour, Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut crieront tout le mépris qu'ils ont du grand capitalisme, mais s'abstiendront tout de go de jamais prononcer le moindre nom, de jamais soutenir la moindre grève, à plus forte raison de ne jamais y appeler. C'est une pensée de pacification sociale, courageuse avec les faibles, silencieuse devant les forts, et surtout prompte à rappeler à l'ordre les travailleurs en colère, ou à les passer sous silence. Cette bien-pensance est la meilleure amie de l'immobilisme, elle veut que nul ne veuille rien, elle assure que l'ordre établi reste le meilleur et met en garde avec virulence contre ceux qui n'opinent pas comme elle.

Appelons donc cette pensée dominante, molle, incapable de se confronter à un débat dont elle ne fixe pas les règles à l'avance de façon autoritaire et se reposant sur l'argument de cette autorité pour s'imposer à autrui pour ce qu'elle est : de la bien-pensance, du politiquement correct, de la pensée unique, bref, de l'idéologie dominante. Et agissons en conséquence, en la dénonçant pour ce qu'elle est. A partir du 28 janvier 2016, j'aurai plaisir à employer ces mots, car il faut bien appeler les choses pour ce qu'elles sont. J'espère ne pas être seul.

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