Grande roue mortifère

Samedi pluvieux. Je n'aime pas le mois de mars. Un mois traitre. Un mois qui veut faire croire que les beaux jours arrivent, que les mauvais moments sont passés. Mais mars est un mois de novembre qui ne dit pas son nom, qui retient les brumes polluées, les nuages menaçants. L'hiver est encore là sans la joie de la neige dans un Paris "tout gris". Mars, mois de deuil...

roue
Bien calée dans le fauteuil passager, ma mère regarde le bel alignement des arcades de la rue de Rivoli. Sortie de son Ehpad, c'est facile de lui faire plaisir. En voiture! Rutilante 307 intérieur cuir, petite mais nerveuse, confortable mais rapide. Elle se faufile dans les embouteillages sur le pavé parisien gras mouillé. C'est la voiture à Papa, récupérée de haute lutte après qu'il a passé l'arme à gauche. Cocon roulant, éternel souvenir moelleux dans lequel on est tenté de passer le reste de mars dans l'attente de la mort des mauvais jours.

Les autres bagnoles pleuvent de partout, de droite, de gauche, par devant, par derrière. Embouteillages du samedi, klaxons, engueulades jubilatoires entre automobilistes, bras et doigts d'honneur. Flics, passants, touristes.

Place de la Concorde à la mémoire ensanglantée. Clin d'œil à la guillotine de monsieur Guillotin, aux têtes de Louis XVI et de l'Autrichienne qui n'en reviennent pas d'avoir roulé dans le panier. Paris! On va bientôt remonter les champs. Les champs collabos, les champs partisans , les champs Debré-Malraux, les champs command' car, les champs présidents. On roule dans l'histoire. 

Et, d'un seul coup, on sent quelque chose qui ne devrait pas être là.

Une masse circulaire, un camembert à trous, une cible géante, un hyper-préservatif roulé sorti de son immense sachet.  Bref une grande roue. Métallique et blanche posée comme un envahisseur, une soucoupe non volante sur la tranche, elle trône, échappée de la foire du trône. "Que c'est laid !" dit ma mère. "Et elle va rester tout le temps?" Tout le temps, oui tout le temps Maman.

C'est à refaire une révolution cette horreur qui donne sur l'esplanade, qui bouffe l'espace entre ciel et terre et qui, finalement, ose se placer, déplacée, dans la perspective pour la tuer. Aux armes citoyens, Paris défigurée...

Faut-il faire son deuil de la beauté? 

Faut-il laisser la place à la grande roue mortifère qui nous emporte et qui nous tue? 

Sale temps capital.

 

 

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