Encore un samedi gilet jaune

Samedi, huit heures du matin. On se lève tôt pour aller faire les courses. L’atmosphère est déjà électrique. Les voitures roulent à toute allure, pressées de pénétrer l’hyper centre parisien avant que tout ne soit bloqué pour les manifestations.

Samedi, huit heures du matin. On se lève tôt pour aller faire les courses. L’atmosphère est déjà électrique. Les voitures roulent à toute allure, pressées de pénétrer l’hyper centre parisien avant que tout ne soit bloqué pour les manifestations. Pareil, les vélos, les scooters, les patinettes. Pour les plus courageux ou les cardiaques, il préférable de marcher jusqu’à la Seine. C’est très inquiétant ce flux en direction du fleuve. C’est un peu comme à l’inverse des animaux marins qui fuient la mer à l’approche d’une secousse sismique. Les parisiens et les banlieusards se précipitent vers le fleuve avant l’entrave à la liberté de circuler.

C’est le Paris qui a perdu ou qui ne veut plus de son appétence pour l’histoire et ses cadavres. Paris a payé, semble-il, son dû. Richard Cobb note dans son livre « la mort est dans Paris » à propos de l’an III de la révolution (Septembre 1794-septembre 1795) : « on ne compte que quelques rares minutes au titre de l’an III où le taux de mortalité atteignit pourtant, et pour la seconde année consécutive, le chiffre record de 30 000 décès à Paris, avec, semble-t-il un nombre particulièrement élevé, surtout parmi les femmes des couches les plus pauvres de la population. » C’est la noyade qui en matière de suicide était le procédé le plus courant à la fois pour des raisons de coût et de répulsion à se tirer une balle dans la tête ou à s’embrocher sur un sabre.

 « Comme une sorte de réplique déguisée aux servitudes du conformisme collectif, le suicide et plus particulièrement le suicide par noyade, semble avoir répondu à certaines conventions de temps et de lieu (aussi discrètes qu’elles eussent été) et avoir même subi les effets de la contagion, voire de l’émulation. » Toujours se bon Richard Cobb qui nous rappelle à la réalité de la révolution française dont il est bien difficile de se réjouir même s’il l’on est un adepte de Robespierre. Mais ce samedi d’avril 2019, la situation est moins tragique. Même pas un mort ! Juste il s’agit de consommer tôt et le plus rapidement possible pour éviter le blocage général dû aux gilets jaunes. Un samedi révolutionnaire d’un nouveau type dont le jeu consiste à faire chier le maximum de commerçants, petits et grands. Faire chier le monde. La contestation n’est plus ce qu’elle était mais les rideaux métalliques baisser à l’approche des cortèges, ça n’est pas d’une originalité folle.  La mort est dans Paris, quel titre ! Quel héroïsme ! Quelle tragédie ! Les sans dents, les sans culottes, les décapités et les désespérés.

En 2019, c’est le jaune, le noir et le brun sans oublier le rouge brun qui se déploie dans la capitale. On a les révolutions qu’on peut et, là, on peut peu. Mais c’est comme ça, il ne faut pas dénigrer ces provinciaux souffreteux, banlieue de la banlieue de la banlieue régionale, qui consomme trop de bière, d’essence et de gasoil. Tout le monde a droit à sa dose de combustible carboné et à ses particules fines. Tout le monde à droit aussi à son black bloc, sorte de Robocop humain ou presque, dont la passion romantique est, tout en profitant de la foule gilet jaune, de défoncer les vitrines des banques et des luxueux restaurants. Ces petites choses psychiquement fragiles ont dû avoir une maman abandoniste, plus préoccupée d’aller se faire tirer les traits du visage que de s’occuper de leur batard. Du coup, les petits traumatisés balancent des boules de pétanque dans les vitres des magasins chic et brûlent en vulgaire inquisiteurs post-modernes, les kiosques à journaux. C’est la haine de l’espace public qui agite cette mouvance. Liberté d’expression, liberté de la presse, liberté de croire ou de ne pas croire, capacité à accepter d’être tour à tour représentant et représenté, le populisme nie toute médiation, toute présentation de soi-même et de l’autre. Ça n’est même pas qu’ils menacent la démocratie ces blocs ou ces gilets. C’est plus simplement qu’ils se refusent à en faire partie et qu’ils sont là, dans ces manifestations récurrentes, à vivre un moment de leur non-monde, de leur non-société. Une fois par semaine, ils se lâchent au cours d’une sorte de cérémonie orgiaque pour rentrer le dimanche et le reste de la semaine, une fois les uniformes tombés, vivre leurs frustrations, leurs carences inacceptées.    

Mais Paris, c’est la mort qui étreint son histoire. Paris a payé son dû à la société lorsqu’il s’agissait, pour réussir, de monter à la capitale. Paris à payer son dû pour son crime de centralité.

Province, cela eut été un bon mot pour résister à l’air du temps, celui de l’instant roi, de l’instant totalitaire. Province, mot évocation d’une certaine douceur de vivre un peu ennuyeuse, discrète et même secrète. Province, une société où l’amour s’avoue vaincu par le regard du voisin ou de la voisine. Province, nostalgie, morosité, harmonie, politesse, élégance désuète, comme un vieux monde qui ne vous quitte jamais. Où qu’il soit, elle est là qui accompagne les pas hésitant du provincial toujours aussi surpris de la violence parisienne. Province comme un parlé chanté, une musicalité du verbe et de ses anecdotes.  Province a disparu. Le nœud routier a pris le pas sur sa langueur monotone et ses sanglots longs qui jadis blessait son cœur monotone. L’automne qui était la plus admirable de ses saisons s’en est allée voir ailleurs s’il n’y faisait pas plus humainement chaud. Chaque samedi c’est le triomphe des carrefours. Chaque samedi « on » piétine le printemps et le temps des cerises. 

La poissonnerie de la rue Daguerre est désorganisée. Momo est allé prendre son café avec Abel. L’étale n’est plus tenue. Le chaland attend avec son caddie bleu marine, dans sa moumoutte bleue marine avec sur le nez, comme il fait beau, ses lunettes de soleil. Il est huit heures quarante-cinq. La tension monte à Paname. La barbue a l’œil vitreux. La seiche est de plus en plus noire. Les huitres et les coquille Saint-Jacques bayent aux corneilles. Momo revient ! Paris revient !

Les chaines d’info en continu nous font bouffer de l’événement sabbatique. Un événement acte vingt et un ou vingt-deux ou vingt-trois…Pourquoi s’arrêter ? En direct avec les casseurs. En direct avec les insultes antisémites. En directe avec les tas d’ordure brûlés. En direct, le non-sens, le côté nimby, la face obscure partie d’un monde inconnu délaissé, victimisé.

 Il est quinze heures, tous aux abris

 

 

 

 

 

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