POURQUOI LE CYCLISTE REFUSE DE METTRE PIED A TERRE ?

A propos de la Guerre des mobilités... Ah ! la fluidité du vélocipédiste, le corps mécanique et animal qui se faufile entre voitures, piétons, panneaux de signalisation, sanisettes, trottinettes, vielles dames en déambulateur, arbres moches de la Hidalgo, petits garçons en patin à roulettes, touristes égarés à la recherche de la tour Eiffel, le nez fourré dans son GPS…

C’est bon la liberté enfin trouvée ! Terminé le peloton, la longue file de pauvres hères qui serpente dans les galeries polluées d’un métro bondé. Plus besoin de Longchamp ou de l’hippodrome de Vincennes pour tourner et tourner les pieds calés sur les pédales. C’est dans toutes les rues de Paris, à tous les carrefours, dans toutes les contrallées que le vélocipédiste peut débrailler, rembrailler, monter en danseuse, descendre jambes écartées, casquette en arrière, accélérer langue pendante, ralentir au nez et à la barbe d’une maréchaussée elle-même équipée de bicyclette bleue du plus bel effet, avec un casque ventilé noir comme des bananes sur la tête et le carnet verbalisateur dans la poche arrière d’un bermuda également noir, des plus saillant. Un peu chaud l’été tout de même. Les bonbons collent, un peu, au papier.

L’âge d’or. Département de l’Essonne, entre deux guerres. A cette époque on ne chômait pas non plus question guerre. Mon grand-père pédalait avec entre la peau des fesses et son short une peau de chamois pour éviter les irritations. Il mettait des feuilles de papier journaux entre son maillot et son poitrail pour ne pas prendre froid et absorber l’humidité d’un corps forcément transpirant. Et il gagnait.

Mais, une fois le vélo essuyé, les boyaux réparés avec rustine et ses malheurs de la vertu ; les pneus regonflés à bloc, la chaîne graissée, c’était transport Bugatti ou Delage. Straight on the road vers Paris, place de la Bastille, rue Sedaine, rue Breguet. Le bon vieux temps des courses cyclistes amateurs, l’âge d’or quoi ! Maginot, la course à la mer, Dunkerque, Adolphe, les chambres à gaz, la ligne de démarcation et la Maréchale bibliquement honorée par son vainqueur de Verdun, son p’tit chou-chou de Montoire.

2019, le 6 juin, pendant que Trump se fout de la terre entière sur les côtes normandes. Ça se passe à cet endroit un peu spécial où le boulevard Raspail piétine les plates-bandes du boulevard Montparnasse et de la rue Delambre. Je m’apprête à traverser tranquillement sur le passage piétons visé dans le code de la route comme passage protégé obligeant par la même les autres véhicules à les laisser passer. Un pas, deux pas, trois pas et je vois à ma gauche, dans un semi angle mort, débouler dans une sorte d’affolement clownesque, un bobo au moins quinquagénaire, sueur au front, vaticinant du guidon un funeste avenir. Il va de droite, de gauche, les yeux injectés de sang, la langue, comme il est dit plus haut c’est-à-dire pendante comme celle d’un cabot, sur son biclou rouillé, quasiment à l’arrêt, les deux pieds toujours sur les pédales. Collées. Il finit par passer en me rasant les fesses. Et en plus il râle. Un argnnnnn sort de sa bouche tordue. Je lui marmonne que c’est un passage pour piéton et qu’il doit s’arrêter. Il me répond dans une langue approximativement française due à l’émotion, qu’il faut réfléchir un peu dans sa tête, que c’est complètement c.. de passer comme ça, comme piéton. 
(NB : Je traduis au plus près de sa pensée chahutée. Il y avait visiblement, quand même, pas mal de monde dans sa tête.)

Les esprits s’échauffent. Il bégaie : heuheuheu, c’est pas intelllll…Je lui décoche un « ta gueule tonitruant » suivi d’un « pauv’con » non moins puissant. Il me provoque avec un « Heuheu ! soyez poli ». « Ta gueule », je lui reréponds. Tant qu’on pose les mots les coups ne pleuvent pas.

Ce matin - mon matin de 6 juin - était un bon matin. Un matin bourré de sacrément bonnes résolutions :
Ne pas faire pipi à côté de la cuvette des WC.
Ne pas renverser de café.
Être aimable avec la concierge poilue. 
Être aimable avec le chauffeur de bus bougonneur à qui quelqu’un a vendu des haricots qui ne voulaient pas cuire. 
Être aimable avec l’ancien collègue de bureau, légèrement raciste et judéophobe, qui vous parle à deux centimètres du nez au péril de votre vie tellement il a oublié depuis belle lurette à quoi pouvait servir une brosse à dents et un tube dentifrice à la menthe givrée. Etc.

Bref un matin, poli et doux, durant lequel j’aurais voulu que mon esprit, telle la mouche éblouie par la lumière de la lampe électrique, reste fixe, durablement optimiste, empathique, bienveillant.

Cette histoire de cycliste, c’est ballot. Il aurait suffi qu’il mit pied à terre pour ne pas risquer de me rentrer dedans et par là même de se casser la margoulette. Je ne l’aurais pas insulté. On aurait même, peut-être, été jusqu’à aller boire ensemble une pression à la Brasserie du dôme. Bon d’accord, je ne bois jamais d’alcool. D’accord, aussi je ne vais jamais au Dôme. Mais ça aurait tout de même pu se passer comme ça, de manière urbaine, à la rotonde ou au Select. Mais non ! C’est comme ça ! Le gars ou la fille en vélo au 21e siècle, doit passer avant toutes et tous ! Quitte à écrabouiller quelques congénères. Toutes tranches d’âge et catégories sociales confondues, la pédaleuse ou le pédaleur ne peut pas s’arrêter. Il ou elle ne peut mettre pied à terre comme l’ont fait bien souvent le cinquième de cavalerie, la garde républicaine, les enfants sur le dos des poneys du jardin du Luxembourg et du parc Montsouris, Trump, Joe Dalton, Attila, Jules César et tant d’autres.

Je ne dis pas qu’il faille systémiquement s’embrasser sur la bouche entre piéton et vélos ! Juste on pourrait essayer un peu la politesse, l’attention à l’autre.

Je tends la main au vélocipédiste de la rue Delambre et de toutes les rues de Paris même le périphérique le seul endroit où l’on soit vraiment à l’abris des vélos (euh… pardon).
Je retire le trop adolescent ta gueule. Je retire le trop sarkozien pauv’con. L’un et l’autre, je les retire deux fois. Aimons-nous, grand fou ! comme disait Alice Sapritch. Faudrait que la Maire de Paris organise une journée polie. Paris-politesse-Paris tendresse, ça pourrait se nommer. Une journée « Passez, je vous en prie ». « Je n’en ferais rien, après-vous » « mais non, passez, mais non, non, non !

Mais putain ! tu vas passer bordel

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