Les gilets jaunes contre l’en-commun

Les gilets jaunes ne sont pas des gilets verts. Contre la nouvelle et écologique espérance, cette nouvelle utopie concrète, le jaune est arcbouté. Les gilets jaunes souffrent, c’est incontestable. Ils ont peur de disparaître, c’est effectivement un risque. Mais surtout c’est la décomposition démocratique et le « dégagisme » de 2017 qui se poursuit.

 

1- Baromètre de la décomposition démocratique

Chiffres à l’appui, Il y a une adhésion incontestable à l’écologie. La personnalité de Hulot supplante tout. Il est devenu l’incarnation du combat (perdu?) pour l’écologie ainsi que la victime absolue des « méchants » politiques. Hulot est la victime qui incarne l’écolo authentique et en même temps une sorte de Cyrano de Bergerac, solitaire, passionné, courageux, décourageant, trop fier. Ce ne sont évidemment pas les seuls charismes de Rugy et de Jadot qui permettent de placer en tête de toutes les formations politiques EELV (44% de bonnes opinions), par ailleurs formation déliquescente. EELV est devenu une marque générique, genre frigidaire, phagocytée par le terme écologie lui-même devenu un concept fédérateur dans lequel les gens mettent ce qu’ils veulent ayant trait à un nouveau monde, un nouvel universalisme, un nouveau projet de société. Les gilets jaunes ne sont pas des gilets verts. Contre cette nouvelle et écologique espérance, cette nouvelle utopie concrète, le jaune est arcbouté. Les gilets jaunes souffrent, c’est incontestable. Ils ont peur de disparaître, c’est effectivement un risque. Mais surtout c’est la décomposition démocratique et le « dégagisme » de 2017 qui se poursuit. 

Baromètre Figaro Magazine – Décembre 2018 : 
Hulot (+4% ; cote avenir : 46%), Mélenchon (+8% ; cote avenir : 29%) et Ségolène Royal (+4% ; cote avenir,28%) Puis les décrochés : Hamon (23% Stable) Aubry (Stable à 22%), puis Bayrou (+4% ; cote avenir 22%) et Juppé (-3% ; cote avenir 22%) Marine Le Pen (20% stable..) victimes du système ancien issu du monde de la lutte des classes et du nationalisme. Macron, bon dernier traîne à 15%.

2- Avant-garde mélenchonienne et résonances violentes

Il y a quelques semaines, Jean-Luc Mélenchon, leader de la FI, s ‘accrochait violemment avec la justice et la police judiciaire venues perquisitionner ses locaux personnels et politiques sur toile de fond de supposées malversations diverses et de bidouillages des comptes de campagne présidentielle. Le mouvement des gilets jaunes, quant à lui, démarrait réellement fin octobre/début novembre. Concordance hasardeuse du temps judiciaire et du temps des luttes sociales. Mélenchon joue, en avant-première et à guichet fermé, la carte de sa propre victimisation et sa phobie tactile les yeux exorbités (ne touchez pas ma personne est sacrée). Il éructe face à une justice soi-disant politique aux ordres de Macron. Isolé politiquement, en chute dans les sondages, l’ancien sénateur socialiste semble avoir perdu le bras de fer avec l’État qu’il a, lui-même, volontairement engagé. Ces agissements séditieux sont, volontairement ou pas - peu importe - entrés en résonance avec la montée des gilets jaunes sur la scène politique et insurrectionnelle. C’est cette résonance qui explique aujourd’hui sa position de leader de l’opposition dans les sondages. Sa violence face aux perquisitions d’une certaine manière annonçait la violence des événements jaunes à venir.

3- L’en-commun comme ennemi
Donc, on voit dans ce mouvement des gilets jaunes, la rupture non pas avec le monde d’aujourd’hui, pas plus qu’on ne le voit avec E. Macron d’ailleurs, mais la poursuite du processus de rupture avec le monde d’hier : la société de classes, la politique de masse au profit d’une société myriades, kaléidoscope, multitude(s) (Négri). Une société d’individus désaffiliés (Robert Castel). A l’individu assujetti à sa classe sociale, à son parti, à son origine ethnique ou nationale, succède un individu prétendument auto-fondé, sans engagement, sans solidarité ni compassion, sans devoir. Un individu dont les référents sont des incongruités antisystèmes hyper-narcissiques comme Trump aux USA ou Bolsonaro au Brésil ou un néo-boulangiste en France . Il agit pour en finir avec les taxes pour sectionner les liens sociaux.

Le gilet jaune agit pour sortir du mouvement, du flux permanent (le gilet jaune se met quand on est au bord de la route à l’arrêt ou en panne, hors-jeu). On peut comprendre parfois. Le gilet jaune veut se ré-appartenir, se décollectiviser, faire de lui-même et des siens une propriété privée bunkerisée quand la politique de masse affirmait l’inexistence de soi et l’obligatoire assujettissement au collectif. Il n’a pas d’ennemi commun mais « l’en-commun » comme ennemi total assimilé au président immature d’une république fatiguée et à un hyper-centre parisien visé comme gavé.

4- La concentration urbaine comme emprise
Mais cette désaffiliation active est aussi une réponse au sentiment de perte de soi comme produit de la mégalopolisation, de la concentration urbaine vécue comme l’emprise des autres sur soi, comme une négation des individualités. Les gilets jaunes sont des dissidents des politiques d’aménagement du territoire, des réfractaires à la lutte contre l’étalement urbain. Individu marginalisé, individu défense-d’entrée, individu ruralité-désertée. Victime de son ethnocentrisme, il ne veut pas être dérangé. Foutez-nous la paix … Augmentez notre pouvoir d’achat et barrez-vous…Un individu bancal, mal sevré, passé de « l’état-c-est-moi » jupitérien à « l’état-c-est-vous » populiste, poujadiste, comme on voudra.

5- Une violence intrinsèque et sacrificielle
L’automobiliste est le personnage central. Celui qui dit le potentiel de violence de la situation sur les routes occupées. La première victime du mouvement des gilets jaunes a été fauchée par une bagnole à un barrage. Le gilet jaune en grève de voiture est d’entrée de jeu dans le rapport de forces violent. 4 morts, des centaines de blessés, la violence, quelques soient les catégorisations que les uns et les autres ont fait pour analyser ou diviser le mouvement, est intrinsèquement liée à ce combat individualiste. Pas de gilets jaunes sans barre de fer et accident de la route. Pour reprendre un propos de Michel Serre : la tradition du sacrifice humain se perpétue avec les victimes des accidents de voiture.

6- On ne fera pas sans les jaunes. 
Il va falloir convaincre. Mais comment ? L’espace politique est déliquescent. Adhérer à un parti est une ringardise inutile et les réseaux sociaux chaloupent entre désirs de vie et mortification. Le mouvement des gilets jaunes est une étape. On interprète diversement leurs existences et leurs actions. Ce qui importe est de transformer le bordel insurrectionnel dans lequel ils ont plongé la société en avenir durable et citoyen.

Et plutôt que des taxes, réinventer pourquoi pas, une nouvelle démocratie libre, équitable et fraternelle.

À dimanche matin, peut-être.

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