Michel Yvernat
de temps à autres
Abonné·e de Mediapart

120 Billets

2 Éditions

Billet de blog 7 déc. 2018

Les gilets jaunes contre l’en-commun

Les gilets jaunes ne sont pas des gilets verts. Contre la nouvelle et écologique espérance, cette nouvelle utopie concrète, le jaune est arcbouté. Les gilets jaunes souffrent, c’est incontestable. Ils ont peur de disparaître, c’est effectivement un risque. Mais surtout c’est la décomposition démocratique et le « dégagisme » de 2017 qui se poursuit.

Michel Yvernat
de temps à autres
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

1- Baromètre de la décomposition démocratique

Chiffres à l’appui, Il y a une adhésion incontestable à l’écologie. La personnalité de Hulot supplante tout. Il est devenu l’incarnation du combat (perdu?) pour l’écologie ainsi que la victime absolue des « méchants » politiques. Hulot est la victime qui incarne l’écolo authentique et en même temps une sorte de Cyrano de Bergerac, solitaire, passionné, courageux, décourageant, trop fier. Ce ne sont évidemment pas les seuls charismes de Rugy et de Jadot qui permettent de placer en tête de toutes les formations politiques EELV (44% de bonnes opinions), par ailleurs formation déliquescente. EELV est devenu une marque générique, genre frigidaire, phagocytée par le terme écologie lui-même devenu un concept fédérateur dans lequel les gens mettent ce qu’ils veulent ayant trait à un nouveau monde, un nouvel universalisme, un nouveau projet de société. Les gilets jaunes ne sont pas des gilets verts. Contre cette nouvelle et écologique espérance, cette nouvelle utopie concrète, le jaune est arcbouté. Les gilets jaunes souffrent, c’est incontestable. Ils ont peur de disparaître, c’est effectivement un risque. Mais surtout c’est la décomposition démocratique et le « dégagisme » de 2017 qui se poursuit. 

Baromètre Figaro Magazine – Décembre 2018 : 
Hulot (+4% ; cote avenir : 46%), Mélenchon (+8% ; cote avenir : 29%) et Ségolène Royal (+4% ; cote avenir,28%) Puis les décrochés : Hamon (23% Stable) Aubry (Stable à 22%), puis Bayrou (+4% ; cote avenir 22%) et Juppé (-3% ; cote avenir 22%) Marine Le Pen (20% stable..) victimes du système ancien issu du monde de la lutte des classes et du nationalisme. Macron, bon dernier traîne à 15%.

2- Avant-garde mélenchonienne et résonances violentes

Il y a quelques semaines, Jean-Luc Mélenchon, leader de la FI, s ‘accrochait violemment avec la justice et la police judiciaire venues perquisitionner ses locaux personnels et politiques sur toile de fond de supposées malversations diverses et de bidouillages des comptes de campagne présidentielle. Le mouvement des gilets jaunes, quant à lui, démarrait réellement fin octobre/début novembre. Concordance hasardeuse du temps judiciaire et du temps des luttes sociales. Mélenchon joue, en avant-première et à guichet fermé, la carte de sa propre victimisation et sa phobie tactile les yeux exorbités (ne touchez pas ma personne est sacrée). Il éructe face à une justice soi-disant politique aux ordres de Macron. Isolé politiquement, en chute dans les sondages, l’ancien sénateur socialiste semble avoir perdu le bras de fer avec l’État qu’il a, lui-même, volontairement engagé. Ces agissements séditieux sont, volontairement ou pas - peu importe - entrés en résonance avec la montée des gilets jaunes sur la scène politique et insurrectionnelle. C’est cette résonance qui explique aujourd’hui sa position de leader de l’opposition dans les sondages. Sa violence face aux perquisitions d’une certaine manière annonçait la violence des événements jaunes à venir.

3- L’en-commun comme ennemi
Donc, on voit dans ce mouvement des gilets jaunes, la rupture non pas avec le monde d’aujourd’hui, pas plus qu’on ne le voit avec E. Macron d’ailleurs, mais la poursuite du processus de rupture avec le monde d’hier : la société de classes, la politique de masse au profit d’une société myriades, kaléidoscope, multitude(s) (Négri). Une société d’individus désaffiliés (Robert Castel). A l’individu assujetti à sa classe sociale, à son parti, à son origine ethnique ou nationale, succède un individu prétendument auto-fondé, sans engagement, sans solidarité ni compassion, sans devoir. Un individu dont les référents sont des incongruités antisystèmes hyper-narcissiques comme Trump aux USA ou Bolsonaro au Brésil ou un néo-boulangiste en France . Il agit pour en finir avec les taxes pour sectionner les liens sociaux.

Le gilet jaune agit pour sortir du mouvement, du flux permanent (le gilet jaune se met quand on est au bord de la route à l’arrêt ou en panne, hors-jeu). On peut comprendre parfois. Le gilet jaune veut se ré-appartenir, se décollectiviser, faire de lui-même et des siens une propriété privée bunkerisée quand la politique de masse affirmait l’inexistence de soi et l’obligatoire assujettissement au collectif. Il n’a pas d’ennemi commun mais « l’en-commun » comme ennemi total assimilé au président immature d’une république fatiguée et à un hyper-centre parisien visé comme gavé.

4- La concentration urbaine comme emprise
Mais cette désaffiliation active est aussi une réponse au sentiment de perte de soi comme produit de la mégalopolisation, de la concentration urbaine vécue comme l’emprise des autres sur soi, comme une négation des individualités. Les gilets jaunes sont des dissidents des politiques d’aménagement du territoire, des réfractaires à la lutte contre l’étalement urbain. Individu marginalisé, individu défense-d’entrée, individu ruralité-désertée. Victime de son ethnocentrisme, il ne veut pas être dérangé. Foutez-nous la paix … Augmentez notre pouvoir d’achat et barrez-vous…Un individu bancal, mal sevré, passé de « l’état-c-est-moi » jupitérien à « l’état-c-est-vous » populiste, poujadiste, comme on voudra.

5- Une violence intrinsèque et sacrificielle
L’automobiliste est le personnage central. Celui qui dit le potentiel de violence de la situation sur les routes occupées. La première victime du mouvement des gilets jaunes a été fauchée par une bagnole à un barrage. Le gilet jaune en grève de voiture est d’entrée de jeu dans le rapport de forces violent. 4 morts, des centaines de blessés, la violence, quelques soient les catégorisations que les uns et les autres ont fait pour analyser ou diviser le mouvement, est intrinsèquement liée à ce combat individualiste. Pas de gilets jaunes sans barre de fer et accident de la route. Pour reprendre un propos de Michel Serre : la tradition du sacrifice humain se perpétue avec les victimes des accidents de voiture.

6- On ne fera pas sans les jaunes. 
Il va falloir convaincre. Mais comment ? L’espace politique est déliquescent. Adhérer à un parti est une ringardise inutile et les réseaux sociaux chaloupent entre désirs de vie et mortification. Le mouvement des gilets jaunes est une étape. On interprète diversement leurs existences et leurs actions. Ce qui importe est de transformer le bordel insurrectionnel dans lequel ils ont plongé la société en avenir durable et citoyen.

Et plutôt que des taxes, réinventer pourquoi pas, une nouvelle démocratie libre, équitable et fraternelle.

À dimanche matin, peut-être.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Fraude fiscale : la procédure opaque qui permet aux grandes entreprises de négocier
McDonald’s, Kering, Google, Amazon, L’Oréal… Le règlement d’ensemble est une procédure opaque, sans base légale, qui permet aux grandes entreprises de négocier avec le fisc leurs redressements. Un rapport exigé par le Parlement et que publie Mediapart permet de constater que l’an dernier, le rabais accordé en 2021 a dépassé le milliard d’euros.
par Pierre Januel
Journal
Cac 40 : les profiteurs de crises
Jamais les groupes du CAC 40 n’ont gagné autant d’argent. Au premier semestre, leurs résultats s’élèvent à 81,3 milliards d’euros, en hausse de 34 % sur un an. Les grands groupes, et pas seulement ceux du luxe, ont appris le bénéfice de la rareté et des positions dominantes pour imposer des hausses de prix spectaculaires. Le capitalisme de rente a de beaux jours devant lui.
par Martine Orange
Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal
Le député Sacha Houlié relance le débat sur le droit de vote des étrangers
Le député Renaissance (ex-LREM) a déposé, début août, une proposition de loi visant à accorder le droit de vote aux étrangers aux élections municipales. Un très « long serpent de mer », puisque le débat, ouvert en France il y a quarante ans, n’a jamais abouti.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Le bon sens écologique brisé par le mur du çon - Lettre ouverte à Élisabeth Borne
On a jamais touché le fond de l'aberration incommensurable de la société dans laquelle nous vivons. Au contraire, nous allons de surprises en surprises. Est-ce possible ? Mais oui, mais oui, c'est possible. Espérons que notre indignation, sans cesse repoussée au-delà de ses limites, puisse toucher la « radicalité écologique » de madame Borne.
par Moïra
Billet d’édition
Les guerriers de l'ombre
« Je crois que la planète va pas tenir longtemps, en fait. Que le dérèglement climatique ne me permettra pas de finir ma vie comme elle aurait dû. J’espère juste que je pourrai avoir un p’tit bout de vie normale, comme les autres avant ». Alors lorsque j'entends prononcer ces paroles de ma fille, une énorme, incroyable, faramineuse rage me terrasse. « Au moins, j’aurais vécu des trucs bien. J’ai réussi à vaincre ma maladie, c’est énorme déjà ».
par Andreleo1871
Billet de blog
L’eau dans une France bientôt subaride
La France subaride ? Nos ancêtres auraient évoqué l’Algérie. Aujourd’hui, le Sud de la France vit avec une aridité et des températures qui sont celles du Sahara. Heureusement, quelques jours par an. Mais demain ? Le gouvernement en fait-il assez ? (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet d’édition
Canicula, étoile chien
Si la canicule n’a aucun rapport avec les canidés, ce mot vient du latin Canicula, petite chienne. Canicula, autre nom que les astronomes donnaient à Sirius, étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Pour les Grecs, le temps le plus chaud de l’année commençait au lever de Sirius, l’étoile chien qui, au solstice d’été, poursuit la course du soleil .
par vent d'autan