Intouchables: derrière l'esclavage des noirs, l'esclavage des femmes

Je remets en ligne un billet de blog de 2011 écrit à l'occasion de la sortie du film INTOUCHABLES, un peu tiré par les cheveux mais à la lumière de la révolution "denoncetonporc" plutôt pertinent. Juste pour dire le cheminement dans ma tête, grâce aux discussions avec mon épouse et mes filles et mes fils, mes collègues de travail, à propos d'un film soit disant bien pensant.

 

J'ai aimé le film. le public a applaudi comme sans doute dans toutes les salles qui passent ce film à succès. Quand nous fûmes dans la rue, ma fille ma dit: "si j'ai pleuré à la fin, c'est parce que ça m'a plu. Mais c'était triste Driss qui est séparé de Philippe, qui laisse sa place à cette femme et qui s'en va."

Oui, c'est triste. C'est une belle fin en même temps. Mais c'est peut-être aussi la fin d'une histoire impossible, d'une histoire qui n'est pas l'histoire qu'on a vue. La fin d'une histoire cachée, d'une histoire dans le miroir. La fin d'un abîme. Et c'est ça aussi qui nous fait applaudire et pleurer, cette histoire cachée et révélée. Cette histoire triste et profonde.

Driss est noir. Philippe est blanc. Voilà le thème à portée de main: Ces enculés de blancs qui exploitent les noirs. Ce type de la cité, grand fort malin comme un stéréotype. Ce type qui a fait forcément de la prison et qui, comme dans un conte de fée banal, se retrouve dans un hôtel particulier parisien luxueux. Là, "on n'y voit rien" comme dirait Daniel Arras.

On n'y voit rien car l'histoire est peut-être ailleurs, plus à l'intérieur de notre histoire humaine, plus enfouie dans cette question posée par le film de l'esclavage des noirs.

Ma fille pleure parce que la femme prend la place de Driss, par ce que Driss se sacrifie pour elle et qu'il est heureux de ce sacrifier, de partir, de laisser la jolie femme intellectuelle "Eléonore" et le handicapé, peut-être, s'aimer. Heureux comme si, enfin, il était libéré.

Evidemment, Driss n'est pas un esclave ou plutôt, il ne l'est plus depuis plusieurs générations même s'il a été enlevé à sa génitrice pour venir en France parce que sa tante ne pouvait avoir d'enfant. Nouvelle histoire dans l'histoire. Il y a détournement d'enfant. Driss, le tout jeune enfant est déporté, sacrifié sur l'autel de la solidarité familiale. Et comme par miracle, grâce à ce sacrifice, sa tante devient fertile. Elle multiplie les grossesses. Elle multiplie les enfants. Le rapt de "Driss l'enfant" permet à sa tante de reprendre sa place de femme, de faire son activité de femme: fabriquer des enfants.

Drôle de film, toutes ces femmes qui sont secrétaires, infirmières, dames de compagnie, gouvernantes, que sais-je, reproductrices...Driss et Philipe mettent en scène des femmes fondamentalement soumises à leur propres empires, à leur histoire, à leurs désirs. Driss, le supposé esclave moderne en même temps que l'ami et le confident, comme dans un péplum biblique, laisse sa place à une femme.

On n'y voit plus rien...Driss est partie. La salle est dans la nuit. Balbec a disparu et le grand hôtel proustien avec.

Reste comme une sorte de souffrance "archaïque", qui vient de la nuit des temps peut-être, comme un rayon de lumière fossile du fin fond de notre anthropologie. La femme a pris la place de l'esclave noir. La femme a repris sa place, celle que la nature lui aurait toujours assignée, celle d'avant l'esclavage des noirs, hommes et femmes.

Intouchables: l'histoire qui dit que derrière l'esclavage des noirs se cache l'esclavage des femmes, de toutes les femmes.

Ma fille a eu raison de pleurer.

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