Une lecture Gatsby

Dans le désœuvrement que semble être l’été de Long Island, désert des jours, des âmes, désert des corps, des allées et venues. New York tout proche. New York, lointain. Une Maison East Egg. Une maison West Egg. Des soirées. Du champagne....

img-0514

 

 

 

Une lecture Gatsby

 

Dans le désœuvrement que semble être l’été de Long Island, désert des jours, des âmes, désert des corps, des allées et venues. New York tout proche. New York, lointain.

 

Une Maison East Egg.

Une maison West Egg.

Des soirées.

Du champagne.

Nick Carraway, le narrateur, vient avec son corps de soldat qui voudrait voir s’aligner les uniformes. Il habite, comme Gatsby qu’il ne connait pas encore, East egg, moins chic. Le monde - le monde des gens du monde - est à l’ouest. Pas d’uniforme. L’un, le narrateur, et l’autre, le héros, s’en sont sortis. La guerre, encore toute proche, toute blessure, toute frayeur, s’éloigne-t-elle. Les esprits veulent le croire ; les états d’âme et quelque chose de la folie collective qui veut qu’elle soit loin mais pour Nick et Gatsby…

 

New York est loin.

New York est proche.

La guerre est loin.

La guerre est proche.

 

La maison de Gatsby : une oasis ; un enchantement ; un enfer paradisiaque ; une étape artificielle vers rien. Déplacement apparemment (mais seulement apparemment) désordonnés d’un homme mystérieux et du mystère d’un homme qui vient de l’enfer et qui semble errer géométriquement en son domaine comme seule source de son origine, seule preuve de sa destinée. La maison, les maisons de Long Island comme si la réalité de la société américaine des années vingt s’arrêtait aux portes de la presqu’Île. Le sentiment qui s’insinue d’une presque vie. Des coups de file qui coupent les conversations du maître de séant avec ses convives qu’il connait à peine voire même qu’il ne connait pas, comme une plage sur laquelle viennent s’échouer des animaux effrayés par l’histoire qui vient à peine de passer et qui laisse une impression d’instabilité joyeuse. Gatsby apparait et disparait, spectateur nomade de ses propres soirées. La guerre est finie. Il est rentré.

 

Nick Carraway, le narrateur a posé son existence d’entrée de jeu. Une famille éminente et fortunée établie dans le Middle West depuis trois générations. Son retour de la « migration teutonne tardive connue sous le nom de Grande Guerre[1] », était une attente, un retour vers les siens. Longue lignée du clan des Carraway aussi longue et pesante que la profondeur de la solitude de Gatsby dont les traces du passé se dissolvent dans une existence toute entière tournée vers l’avenir. Gatsby, dit le narrateur, « c’était une prodigieuse disposition à l’espoir, une aptitude au romantisme dont je n’ai jamais rencontré l’équivalent chez personne, et que je ne retrouverai sans doute jamais.[2] »

 

East Egg

West Egg

 

Le jardin immense à l’herbe parfaitement tondue de Gatsby, accueille les gens de la bonne société et, de temps à autres, quelques notoriétés. Il faut imaginer le soleil couchant, la nuit qui avance et ce cocktail de femmes et d’hommes qui s’enivrent de mots, de salutations et d’alcool. Des sortes de paquets de gens, des troupes d’occupations désœuvrées ; une masse indistincte dans laquelle il faudra plonger comme on plongeait dans la boue d’un trou d’obus ou d’une tranchée afin de trouver une main à tirer, une âme à sauver, quelqu’un ou quelque chose qui vaille la peine de prendre un tel risque, dans cette nuit d’été où les étoiles explosent.

 

Un mystère illuminé qui s’épaissit. Les phares des voitures qui n’éclairent que le brouillard. Les fastes qui cachent les ressorts d’une réussite improbable. Un Gatsby qui rayonne, qui éblouit. Jordan Baker, jolie femme, championne de golf, promène sa silhouette. Elle est là et ailleurs, dispensant sa présence provisoire, mouvante et fixe dans l’attente du lendemain : une compétition comme un horizon ultime, une ligne d’horizon. Jordan Baker est une femme à la vitalité égotiste toute entière dédiée à la séduction et à son sport à la fois image, représentation et réalité d’elle-même.

 

Carraway, peut-être aveuglé par Jordan Baker, discute avec un inconnu.

« Je me tournais vers ma nouvelle connaissance (Gatsby ; Ndr).

- Je n’ai pas l’habitude de ce genre de soirée. Je n’ai même pas rencontré le maître de maison. J’habite là-bas. (…) et ce monsieur Gatsby m’a envoyé son chauffeur avec une invitation.

- Il me dévisagea un instant comme s’il n’était pas sûr d’avoir compris. « Je suis Gatsby, dit-il soudain.

- Quoi ! m’exclamai-je. Oh…je vous demande pardon.

- J’ai pensé que vous saviez, mon vieux. J’ai bien peur d’être un médiocre maître de maison.[3] »

 

Daisy a toujours été là. Là, à Long Island, à Chicago où tant de gens la regrettent, à New York. Là, dans sa maison de East Egg, le surplomb social East Egg avec Tom Buchanan qui est son mari. A deux, étrangers intimes de leurs propres existences, ils incarnent l’incontournabilité des gens du monde ; ceux de la bonne société affublée de ses rigidités ambiguës, de ses petites ou grandes trahisons qui, additionnées les unes aux autres, forment un conglomérat de mensonges qui les cimente. Daisy et Tom, indissoluble agglomération d’hypocrisies d’après la guerre qu’il n’a pas faite.

 

Daisy a toujours été là où le regard se détourne de la misère qui vient. Là où elle peut ignorer le corps trop charnel de Myrtle, l’épouse de l’infortuné Wilson, tombée dans les bras de Tom qui a un besoin irrépressible de planter son corps en cette femme, grasse, sensuelle, érotique et périssable des faubourgs de New-York. Long Island et le reste du monde. Daisy contre Myrtle, Myrtle contre Daisy comme deux ignorances qui s’affrontent habitées par la conviction intime de devoir se détruire l’une l’autre. Des corps opposés, contradictoires dans des statuts sociaux bombardés l’un contre l’autre.

 

Tom a besoin de ce corps. Il garde Daisy mais c’est Myrtle qui est victime de sa violence. Violence acharnée pour demeurer ancré dans la bonne société dont il est le produit tout puissant. Il peut frayer ailleurs, il doit frayer ailleurs, c’est dans la nature même de son être social, de son mépris pour le bas peuple. Lui peut s’aventurer loin dans les bas-fonds. Il peut s’encanailler, souiller son âme. Il ne risque rien tellement il est sûr de son appartenance à sa classe. C’est la force de l’ancrage qui le fait être aussi à l’aise et snob au centre du monde qu’en sa périphérie, jusqu’à ses marges. Tom est là. Gatsby est un ailleurs. C’est un comte de Montecristo du vingtième siècle. Gatsby est épié. Tom est craint.

 

Pour Gatsby, la guerre seule, est indiscutable. Sa légitimité est un cimetière dont il est un revenant. Quelqu’un de chanceux que la mort a oublié comme elle a oublié le narrateur lui aussi un revenant encore sous l’effets de la drogue du champ de bataille. Le vieux monde ne comprend pas. Comme tous les sacrifiés, les héros puisqu’il est un héros, Gatsby aurait dû mourir là-bas.

 

Qui est Gatsby ? Et pourquoi ce faste, cette bienveillance, cette générosité ? Il semble que tout cela soit incohérent, excessif. Il semble que tout cela n’ait pas grande importance. Il semble que tout ce monde qui se précipite dans les jardins de Gatsby participe au meurtre du temps.

 

Plus les invités sont nombreux, plus il est seul. La masse indistincte des invités révèle l’absence, le manque, le vide. Ils sont là, mais Elle ne vient toujours pas. Aucune vague humaine et hasardeuse ne la ramène à lui. Il devra donc comme il le pensait au fond, aller vers elle. Organiser un simulacre de rencontre fortuite, de monde en monde, de personne à personne, dont Nick sera le pivot central. Des petits pas qui rapprochent les deux anciens amants, comme on traverse une rivière de gros cailloux en cailloux glissant à fleur d’eau, dans l’espoir de se retrouver sur l’autre rive.

 

West Egg.

East Egg.

 

Les amours déterrées se paient au prix fort. Toute la fortune de Gatsby s’y engloutira. La terre du cimetière de leurs premières étreintes avant le grand massacre des vies humaines, est remuée de part en part pour que rejaillisse la passion comme vérité absolue. Mais cette passion est encore la guerre continuée. La guerre de classe. La guerre des corps dans leurs aveuglante et pornographique illégitimité. La guerre des jalousies. Et, au bout du compte, la mort violente de deux innocents sur le champ de bataille de tous les jours. Une voiture la nuit, des phares qui éblouissent, des pistolets, des coups de feu et des linceuls. East Egg, West Egg, l’autre côté du miroir de Verdun.

 

Les phrases menacent de se noyer, nerveuses, tendues, inquiétantes. Où est passée la fluidité des premières pages ? Ces premières pages qui se prolongent et s’entremêlent avec des centaines de mots de la fin ; cette fin qui se laisse deviner, comme une femme, lentement, se laisse dénuder par son amant. Cette fin comme une Venus de Botticelli, lointaine et proche, lévitant au-dessus des flots comme un christ, comme s’il s’agissait d’une épopée biblique, d’un roman des commencements[4]. Ces premières pages futiles et menaçantes qui durent, envahissantes à l’intérieur même des derniers mots, des derniers actes, des dernières volontés de Gatsby, de Wilson et que le lecteur endure sans savoir où, vraiment, il a mis les pieds même s’il connait l’histoire (A tous jamais Gatsby aura les traits de l’acteur Robert Redford[5]). Cette futilité des choses même dans les coups de revolver ; ce duel non-dit, non décrit et ce père qui retrouve son fils dans son linceul immaculé, sans que nulle part on ne trouve une tâche de sang.

 

East Egg

West Egg

 

Seul le corps de Myrtle est fracassé, écorché, sanguignolant. Elle est la femme mutilée, sacrifiée au nom de la splendeur sociale de Daisy et de l’ordre moral que Tom garde comme un chien dans la nuit. Gatsby, lui aussi, laisse paraître son animalité. Il se cache dans les fourrés de la maison de Daisy et Tom. Il guette la fuite de Daisy, la violence de son mari, la fin du monde « Tom and Daisy ».

 

Tapi dans les fourrés, le soldat Gatsby, le héros, se dégrade en espion à la petite semaine, oublieux du crime hasardeux qu’il a commis sur la personne de Myrtle. Car si Daisy était au volant de la voiture qui percuta Myrtle, Gatsby qui prend la place du conducteur travestit l’accident et, ce faisant, en fait un crime odieux. Oublieux de Myrtle comme personne à part entière, obsédé par la liberté de Daisy, Gatsby laisse un cadavre animal sur le côté de l’histoire, le corps accidenté, le corps désarticulé, le long de la route, comme elle fut un corps utilisé, démembré, violée par les bras de Tom dans lesquels elle croyait pouvoir s’abandonner. Les mains de Myrtle, ses seins, ses cuisses, ses hanches, sa bouche[6]…Myrtle fracassée par l’automobile mais libérée de ce corps trop pesant. Morte assassinée par Gatsby, par Tom, par Wilson, par tous ces hommes qui émiettèrent sa sensualité, son existence et qui maintenant émiettent sa mémoire.

 

Gatsby n’était pas cette cruauté. Il est parti à la guerre, sans doute Daisy a-t-elle cru qu’il n’en reviendrait pas. Leur passion qui débordait des frontières sociales d’avant « la grande guerre », a été vaincu. L’amour balayé par les vents de la sociabilité ne se retrouve jamais. Le monde n’est pas prêt à accueillir Gatsby. Pas plus qu’il n’est prêt à accueillir son père. Seuls la police et l’indéfectible soldat qu’est Nick le narrateur, sauront l’accompagner dans sa douleur. Le père voit en son fils et la douleur et la réussite, comme si le prix de cette dernière était la première. Le père est là, fier de la réussite de son fils décédé, « en proie à une grande excitation[7]» L’ambition de Gatsby pour Daisy les a séparés. Le père pense à son fils comme à une comète, un passage insaisissable que le livre de Gatsby, soi-disant, aident à comprendre. Livre des résolutions quotidiennes et générales du jeune homme pour utiliser au mieux son temps. « Je suis tombé sur ce livre par hasard dit le vieil homme. Ça aide à comprendre vous ne trouvez pas ? Ça aide à comprendre »[8] dit Nick.

 

Tom et Daisy étaient des « insouciants, ils cassaient les choses et les êtres, puis allaient se mettre à l’abris de leur argent ou de leur prodigieuse insouciance ou de ce qui les liait l’un à l’autre, et ils laissaient à d’autres le soin de nettoyer les saletés qu’ils avaient faites. [9]»

 

« Gatsby, à la fin fut admirable. C’est ce dont il était la proie, la poussière infecte qui flottait dans le sillage de ses rêves, qui m’a rendu, pour un temps, indifférents aux chagrins abortifs des hommes et à leurs ivresses si vite essoufflées.[10] »

 

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] GLM, traducteur : Philippe Jaworski, Ed Folio page 15

[2] GLM, traducteur : Philippe Jaworski, Ed Folio page 14

[3] GLM, traducteur : Philippe Jaworski, Ed Folio page 60

[4] Emprunt à Paul Ricœur pour qui « la bible est le livre des commencements.

[5] Gatsby le magnifique, 1974, réalisateur Jack Clayton avec Robert Redford et Mia Farrow

[6] Dany Robert Dufour sur le sadisme et « la cité perverse » de …

[7] GLM page 193

[8] GLM, pages 193-194

[9] GLM page 200

[10] GLM page 14

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.