Un autre sionisme est-il possible ? A propos du livre "Les pingouins de l'universel"

Un compte-rendu du livre d'Ivan Segré "Les Pingouins de l'universel". Je me concentre sur la deuxième partie qui traite de l'antisionisme et prétend mettre en question le caractère colonial de l'État d'Israël. Voir le texte "Que lire pendant l'occupation ?" sur le site lundi.am pour des compléments sur la position de cet auteur, en lien avec l'actualité de la marche du retour à Gaza.

Éric Hazan a publié en 2012 un très bon livre sur la question israélo-palestinienne, co-écrit avec Eyal Sivan : Un État commun, entre le Jourdain et la mer.

Après les prises de position d'Ivan Segré sur ce sujet1et ses attaques contre Houria Bouteldja2, Hazan a écrit : « J'ai trop d'estime pour penser que son virage est purement tactique »3. Ce à quoi Segré à répondu qu'il s'agissait probablement au fond d'un simple malentendu, précisant qu'il est d'accord lui aussi avec ce qui est exposé dans Un État commun4... Donc au fond peut-être que tout le monde est d'accord. On s'est peut-être juste mal compris...

Voulant en avoir le cœur net, je suis allé me procurer le dernier livre d'Ivan Segré, Les pingouins de l'universel.

Au départ, l'approche de ce sioniste déclaré pourrait paraître honnête – ou disons audible... Ivan Segré se prononce pour un État unique, avec un droit de retour pour les Juifs et pour les Palestiniens. Il reconnaît l'expulsion de 800000 Palestiniens en 1948, ne craint pas de parler de la Nakba... La discussion paraît plutôt bien engagée.

Dès le début, il prévient : « à l'antisionisme certains s'adonnent avec mesure, d'autres avec démesure ». Concernant les plus « mesurés », il précise :

« Il y a un autre versant de l'antisionisme, éminemment raisonnable celui-là, puisqu'il s'en tient au fait de la domination des colons juifs sur les populations indigènes, d'abord en 1948 avec l'exil forcé de centaines de milliers de Palestiniens, puis en 1967 avec l'occupation de Jérusalem Est, de la Ci-jordanie et de Gaza. La question posée est donc celle d'une domination des Juifs israéliens sur les Arabes palestiniens, et en produire une analyse instruite ne devrait pas être insurmontable. Pourtant, à ce sujet, raison et déraison s'imbriquent singulièrement. Il importe donc d'y regarder de plus près. Plutôt qu'un procès, appelons cela une étude. »5

On se laisserait presque bercer par tant de sagesse, par un tel sens de la mesure et de l'équité... Une remarque tout de même : la domination en question n'est absolument pas circonscrite aux dates évoquées. Ce qui est combattu par ceux qui se disent antisionistes, c'est le processus par lequel cette domination se perpétue jusqu'à aujourd'hui, et la manière dont elle empoisonne tous les aspects de la vie des Palestiniens.

L'idée courante chez les sionistes et leurs alliés, qui voudrait que le combat des Palestiniens soit principalement tourné vers le passé, et qui leur fait dire parfois que ceux-ci s'obstinent à perpétuer une haine, à ruminer d'anciennes rancoeurs et qu'en gros s'ils lâchaient l'affaire tout irait pour le mieux, est un mensonge dont on mesure l'inanité en moins d'une semaine passée à circuler en Cisjordanie.

L'ouvrage est divisé en deux parties. La première effectue une sorte d'histoire de l'antijudaïsme depuis l'Antiquité, jusqu'à l'antisémitisme moderne, en s'interrogeant sur ses ressorts historiques, métaphysiques et théologiques. J'ai trouvé cette première partie intéressante, assez documentée, précise et cependant facile à lire – voilà quelque chose qu'on ne peut pas enlever à Ivan Segré. Faute de connaissance approfondie sur le volet historique et philosophique, je ne pense pas être à même de la juger à un niveau détaillé. On peut juste regretter qu'elle semble servir, à des moments durant la lecture de la seconde partie, de manœuvre d'intimidation. Segré mêle les démarches historiques, théologiques et philosophiques, il entend aborder à la fois l'antijudaïsme séculaire, l'antisémitisme européen et l'avénement du sionisme. Soit, pourquoi pas. Seulement, lorsqu'il s'agit d'enquêter sur le dernier point, cela amène des phrases du type : « Les cibles privilégiées du nazisme sont à présent dotées d'un État institué légalement, avec, côte à côte, un État palestinien »6.

On ne peut prétendre faire une distinction entre judaïsme et sionisme, entre antijudaïsme, antisionisme et antisémitisme, expliquer minutieusement, et d'une manière plutôt convaincante, en quoi l'antijudaïsme de Tacite n'est pas celui de Saint-Paul, puis aller ensuite introduire son second chapitre avec une phrase pareille... Surtout si c'est pour dire trois pages plus loin, à propos des Juifs : « Les uns se rallient à l'antisionisme, les autres aux sionisme »7 ; puis à la page suivante : « Puis au sortir de la guerre et du génocide, les Juifs ont obtenu un État... »8.

On peut difficilement assumer ensemble tous ces énoncés, ou du moins ce qu'ils sous-entendent... « sous peine d'incohérence », comme il dit lui-même dans cet article9.

La deuxième partie concerne donc le sionisme. Il s'agit d'une réponse à quelques « antisionistes parisiens » avec lesquels Sergé s'est fâché et qui apparaissent comme l'axe de l'essai et le prétexte à cette explication. Non seulement c'est à eux que le titre fait référence, mais le livre s'ouvre et se clôt quasiment sur des considérations les concernant.

Le cœur du propos consiste en une mise en question du caractère colonial d'Israël. L'auteur entend « enquêter » pour voir si les affirmations des antisionistes qui désignent Israël comme État colonial sont fondées. Pour cela, il prétend détecter plusieurs failles dans leur raisonnement.

En distinguant colonisation d'exploitation et colonisation de peuplement, il écarte la première en arguant que le but du sionisme n'était ni l'exploitation des personnes ni celle des richesses.

Le but je ne sais pas, mais le résultat certainement. Quiconque aujourd'hui connaît la situation en Palestine peut s'en convaincre. Mais pour Segré, l'exploitation de la population indigène a été seulement corollaire, contingente, en quelque sorte accidentelle et non souhaitée. Il affirme que dès la promotion du travail juif par le Yichouv, le but n'était pas spécialement l'asservissement des Palestiniens. C'était même plutôt le contraire. D'après cette vision, le sionisme a certes voulu et veut toujours expulser les Palestiniens, les faire disparaître, mais pas les faire travailler...

Pour l'exploitation des richesses, le raisonnement devient encore plus problématique. Même en admettant que les sionistes avaient surtout pour objectif d'habiter le pays à la place des Palestiniens, il est évident qu'ils ont exploité la terre et les richesses qu'ils ont prises à ces derniers. Sur ce point, les exemples sont légion et la situation sur place aujourd'hui suffit s'en convaincre. Rien que la manière dont l'eau qui se trouve près de la bande de Gaza est répartie entre les deux millions de Gazaouis enfermés et les quelques milliers d'Israéliens qui vivent aux alentours est brutalement instructive.

Ensuite, Segré affirme qu'entre 1920 et 1948 la population palestinienne a doublé et il en déduit qu'on ne peut dès lors parler de colonisation de peuplement.

C'est l'articulation essentielle de cette deuxième partie, par laquelle il entend confondre ses adversaires. Reconnaissant que durant cette période (1920-1948), la population juive en Palestine est passée de 75000 à près de 600000, et admettant qu'en 1948 plus de 800000 Palestiniens ont été expulsés, il va se concentrer sur l'augmentation de la population arabe durant la même période. Et vu qu'elle a selon lui trop augmenté (doublé), il trouve le terme de colonisation irrecevable.

Il répète plusieurs fois le terrible argument numérique, il insiste bien sur son caractère imparable :

« Car toutes les données chiffrées de cette période convergent : « un accroissement naturel de la population arabe parmi les plus forts du monde. » C'est un fait qui semble difficilement conciliable avec la rhétorique des militants antisionistes. »10

Et comme s'il avait du mal à supporter sa propre malhonnêteté, Segré conclut par cette pique où le réflexe de projection est facilement reconnaissable :

« Mais il est vrai qu'il est bien des manières de mener une enquête, et qu'ils semblent savoir où la leur doit les conduire. »

Que ce soit en Palestine ou ailleurs, ces données chiffrées, cette manière de mesurer les populations indigènes en dit souvent plus long sur le dispositif qui mesure, et sur les rapports de pouvoirs auxquels il participe, que sur une réalité factuelle soi-disant neutre. En Algérie aussi, la population musulmane a considérablement augmenté durant la période coloniale, selon les statistiques des colons.

Mais même sans remettre en cause les chiffres eux-mêmes, pourquoi « ce fait » est-il selon notre auteur si « difficilement conciliable avec la rhétorique des militants antisionistes » ? Pourquoi la situation n'est-elle pas comparable, sur ce point, à celle de l'Algérie par exemple ? Là se mêlent plusieurs arguments qu'il s'agit de distinguer.

D'une part, Segré rappelle que les sionistes n'avaient pas de métropole d'où la colonisation serait partie, contrairement aux exemples de colonisations anglaise ou française. Ce point paraît difficilement contestable du point de vue de l'État. Mais pour ceux qui vivent sur place, le problème est le même dans le cas de l'Algérie par exemple. Segré semble trouver aberrante, et probablement inhumaine, l'idée d'aller chasser les Israéliens habitant la Palestine depuis plusieurs décennies en leur demandant de retourner en Europe de l'Est, dans les pays arabes ou ailleurs (au passage, ce qui est fantastique, c'est qu'avec les sionistes on en vient toujours à parler de cette effrayante possibilité, alors qu'on sait bien qui, en réalité, fut chassé, et par qui11...).

On peut certes être d'accord là dessus. Mais on voit difficilement en quoi la situation des pieds-noirs algériens était différente : un million de personnes qui vivaient en Algérie depuis cent-trente ans ont dû partir lorsque la colonisation et avec elle les privilèges que garantissaient leur statut ont cessé. Connaissant les conditions dans lesquelles ils furent accueillis à leur retour en France, on peut difficilement dire qu'il était plus logique, ou humain, ou « universel », de les renvoyer dans « leur pays ». Segré devra-t-il se faire le défenseur de l'Algérie française, sous peine d'incohérence ?

Un autre point, classique lui aussi dans l'argumentation sioniste comme chez les nostalgiques de la colonisation et ses réhabilitateurs, c'est l'inexistence de la Palestine comme État moderne avant l'arrivée des sionistes. Il faut reconnaître ici que Segré a au moins l'honnêteté de relever que cet argument s'applique aussi à l'Algérie, puisqu'il cite ce passage de l'historien E. Hobsbawm :

« L'Algérie n'a aucune unité en tant que pays en dehors de son expérience française après 1830 ou plus précisément, de sa lutte contre la France, et pourtant on peut voir que son caractère de nation est au moins aussi bien établi aujourd'hui que celui des unités politiques « historiques » du Maghreb, la Tunisie et le Maroc. Il est encore plus flagrant que c'est l'expérience commune d'installation et de conquête sioniste qui a créé un nationalisme palestinien associé à un territoire qui jusqu'en 1918 au sud de la Syrie à laquelle il appartenait n'avait même pas de véritable identité régionale »12

Mais à partir de cette absence supposée (discutable en fait) d'identité régionale, il conclut :

« Donc non seulement la population indigène de Palestine a doublé de 1917 à 1947, tandis qu'un demi million de juifs s'implantaient sur le territoire, mais en outre l'identité palestinienne, en terme de peuple et de pays, s'est construite sur ce laps de temps ».

C'est un raisonnement courant chez ceux qui veulent justifier la colonisation, en atténuer les crimes, ou en souligner les « aspects positifs » (ou dans une version réactualisée, et comme le dira Segré plus loin, la contribution « à développer le pays au bénéfice de tous ses habitants »).

Merci donc à la France d'avoir créé l'Algérie, et au sionisme d'avoir permis « l'identité palestinienne en terme de peuple et de pays »...

Si la suite du texte poursuit sur la même pente assez prévisible, elle a le mérite d'éclairer en partie ce que Segré nomme son « marxisme » :

« Il n'y a pas de corrélation nécessaire entre l'immigration, fût-elle massive, d'une population étrangère sur un territoire défini et l'appauvrissement, l'asservissement, l'expulsion ou l'élimination de la population autochtone. L'histoire de la Palestine mandataire en témoigne : l'immigration juive pouvait être une bénédiction pour ses habitants, et tous ceux encore à venir, juifs et arabes, à condition de vaincre les logiques réactionnaires, juives et arabes. »13


Tout d'abord, cette justification du fait colonial par de prétendus marxistes n'est pas nouvelle. Les communistes français qui dénonçaient la lutte des Algériens et les « logiques réactionnaires » du FLN dans les années 50 ne disaient pas autre chose.

Ensuite, il est plutôt singulier de voir quelqu'un qui fait tout pour prouver que le sionisme n'est pas un colonialisme chanter les louanges du mandat britannique, tout en prenant soin de ne pas le nommer explicitement et d'occulter son caractère colonial. Comme il va en arriver, quelques pages plus loin, à comparer la légitimité du sionisme et celle de l'immigration africaine en France, pour mettre dans le même sac les antisionistes et l'extrême droite qui aujourd'hui crie au grand remplacement, peut-être qu'il faut lui rappeler que la France n'est pas colonisée par une puissance étrangère – sauf dans la tête de cette extrême-droite justement ? Peut-être aussi faut-il préciser que le sionisme, même pour ceux qui ne lui sont pas hostiles, même pour ses partisans, ne se réduit absolument pas à « l'immigration d'une population étrangère » ? Si pour ses opposants, il signifie surtout l'expulsion, l'enfermement et l'expropriation de la population autochtone, de manière objective il consiste d'abord dans la fondation d'un État, avec une armée, un dispositif de tri et de contrôle de la population... De nouvelles normes qui, sans même parler de la catastrophe qu'elles ont signifié pour les Palestiniens et de l'enfer qu'elles leur imposent aujourd'hui encore, ne se réduisent certainement pas à «l'immigration d'une population étrangère ». Si d'une manière abstraite, on peut être d'accord sur sa première phrase, elle apparaît dans toute sa malhonnêteté lorsqu'on précise que cette immigration se fait alors que le pays est occupé par les Britanniques, qu'elle est planifiée et voulue par une organisation puissante, plus influente sur place auprès de l'occupant britannique que les dignitaires et les forces politiques arabes, et certainement beaucoup plus influente au niveau mondial. 

Bien sûr, Segré conclut par un principe « d'égale ouverture du pays à l'immigration des Juifs et des Palestiniens ». On sait bien ce que ça vaut, après de tels développements, parallèles et arguties, après les dénis concernant la colonisation d'exploitation et de peuplement.

À la fin de sa vie, le fondateur du sionisme imaginait déjà, dans une nouvelle intitulée Altneuland, une cohabitation utopique entre Arabes et Juifs... On trouve même ce genre de vœu pieux dans la déclaration de Balfour.

Répondant aux antisionistes, Segré déclare : « Je suis sioniste, je ne crains pas de l'affirmer. » Mais plus que encore que ce sionisme revendiqué, c'est ce qu'il ajoute aussitôt après, croyant mieux faire passer la pilule, qui permet d'être fixé sur son compte : « en tant que sioniste, je prends acte de ceci : le respect et l'intelligence du texte de la proclamation d'indépendance prononcée par Ben Gourion le 14 mai 1948 suppose aujourd'hui de créer un État commun israélo-palestinien, binational et bilinguistique, sur l'ensemble du territoire de la Palestine mandataire. »14

Il poursuit par une déclaration plus précise, tout aussi empreinte d'irénisme, croyant (ou feignant de croire) qu'on peut fonder la viabilité et l'acceptabilité d'un État commun sur la bonne foi de ceux qui ont fait la Nakba.

Tout cela n'est pas nouveau. Le sionisme est pavé de bonnes intentions. Même Zeev Jabotinski, fondateur du Likoud et personnage de référence du courant dit révisionniste (droite sioniste), pouvait commencer son article très instructif Le mur d'acier, nous et les Arabes15, par ces mots :

« Je fais partie du groupe qui a élaboré le programme d'Helsingfors, qui prévoyait l'octroi de droits nationaux à tous les peuples vivant au sein d'un même État. En élaborant ce programme, nous avons pris en considération non seulement les Juifs, mais tous les autres peuples. Ce programme était fondé sur l'égalité des droits. Je suis prêt à m'engager, en notre nom et au nom des générations futures, à ne jamais porter atteinte à ce principe d'égalité des droits, ni à jamais tenter d'expulser qui que ce soit. »

La suite est très intéressante aussi, autant que gênante pour la position de Segré. On a bien compris qu'il ne partageait pas la vision de ce sionisme nationaliste, qui a malheureusement vaincu, selon lui, à cause de « logiques réactionnaires », et dont Nethanyahou assume pleinement l'héritage.

Mais il faudra quand même nous expliquer pourquoi Jabotinski va lui-même décrire le sionisme dans les même termes que les antisionistes d'aujourd'hui :

« Il ne peut y avoir aucun accord volontaire entre nous et les Arabes, ni actuellement ni dans un avenir prévisible. Si j'exprime cette opinion de la sorte, ce n'est pas pour faire de la peine aux sionistes modérés, car je ne crois pas qu'ils soient réellement choqués par une telle affirmation. Mis à part ceux qui sont aveugles de naissance, ils ont compris depuis longtemps qu'il n'y a pas le moindre espoir d'obtenir l'accord des Arabes de Palestine pour que cette « Palestine » qui est un pays arabe devienne un pays à majorité juive.Mes lecteurs ont quelques notions sur l'histoire de la colonisation dans d'autres pays. C'est pourquoi je leur suggère d'examiner tous les exemples qu'ils connaissent pour tenter d'y trouver un seul cas où cette colonisation s'est faite avec l'accord de la population autochtone. Cela n'est jamais arrivé. »

Pour en revenir aux Pingouins de l'universel, le summum est atteint à la fin de l'ouvrage, avec un éloge du développement dont les sionistes, en partenariat avec les colons britanniques, auraient fait bénéficier les Palestiniens, avant de les chasser en 48 – probablement à cause d'un simple « malentendu »...

« le fait est quel'extraordinaire peuplement judéo-palestinien d'un territoire étroit et démuni a contribué à développer le pays au bénéfice de tous ses habitants »16

Au fond, malgré ses accents qui font penser à un certain discours de Dakar, ce n'est pas cette conclusion qui est la plus choquante et qui en dit le plus long sur le positionnement de l'auteur. Ce sont ses procédés, ses raisons et son type d'argumentation. On reconnaît ici l'idéologie du développement et de la modernité, son extraordinaire pouvoir de destruction et d'auto-justification, sa façon d'exiger des peuples qu'ils aillent en plus dire merci pour ce qui les dépossède. Sur ce point aussi, le cas de Palestinien est désigné par beaucoup, y compris par des Israéliens, comme un laboratoire17.

Les pièges des tendances et des discours qui veulent réduire la politique à des problèmes auxquels il faudrait des solutions déterminées, dont les termes sont d'avance prescrits, n'apparaissent nulle part aussi nettement qu'en Palestine.

Solution à un ou deux États, lutte armée ou résistance pacifique... Ces formules sont seulement des diversions, comme le montre bien le livre d'Hazan et Sivan. Elles servent à recouvrir des vérités, que ce soit au niveau diplomatique, médiatique, ou dans des discussions au sein de ceux qui ceux disent révolutionnaires.

Depuis quelques temps, certains appellent à ne pas se laisser intimider par les injonctions à résoudre la question sociale, et à ne surtout pas subordonner l'action politique aux planifications unitaires et globales qu'une telle résolution devrait amener. Ils ont même reconnu dans ces injonctions une manœuvre cruciale et une ruse pour nous paralyser.

De la même manière, il n'y a pas à accepter les normes et les termes dans lesquels les sionistes veulent poser le débat sur la Palestine. Ce que nous refusons, ce n'est pas seulement le mot ou le nom « sionisme », c'est tout un type de méthodes et de procédés. Ce sont les comparaisons malhonnêtes et les manœuvres dilatoires qui rappellent celles de la diplomatie israélienne, mais aussi cette manière dont Segré prétend démontrer que le sionisme n'est pas colonial, juste en constatant que la population arabe a fortement augmenté durant une période et dans une zone qu'il a soigneusement délimitées à cet effet.

Tout cela montre combien Ivan Segré s'est mis à la place du colon. Il n'est pas colon parce qu'il vit en Israël, ou parce qu'il défend abstraitement qu'il pourrait exister un sens positif au mot « sionisme ».

Du colon il a adopté le regard, les peurs et les inversions accusatoires, il a pris sa façon de parler des indigènes et sa façon de les compter. Il s'est fait le serviteur de ses manœuvres et le colporteur de ses mensonges, qu'il a même renforcé en les diluant dans un peu d'exactitude.

Segré réactualise toute la mythologie sur laquelle le sionisme s'est bâti. Il discute poliment la position d'un « peuple sans terre pour une terre sans peuple »18, mais en se gardant bien de citer les références qui pourraient la démentir franchement, et en préférant lui substituer l'euphémisme de « territoire étroit et démuni ». Ce faisant, il prolonge et reconduit le déni sur lequel le sionisme s'est bâti, en reconnaissant il est vrai certains faits de manière concessive, mais seulement pour mieux étouffer la réalité, justifier l'abandon des Palestiniens et jeter le soupçon sur ceux qui les soutiennent.

 

1https://lundi.am/Israel-l-impossible-boycott

2https://lundi.am/Une-indigene-au-visage-pale

3https://lundi.am/SUR-UN-VIRAGE

4https://lundi.am/Sur-un-malentendu-Reponse-a-Eric-Hazan

5Les Pingouins de l'universel, p 81

6Ibid, p 79.

7Ibid, p 82.

8Ibid, p 83.

9https://lundi.am/Israel-l-impossible-boycott

10Ibid, p 144.

11Dans son magnifique documentaire La mécanique de l'orange, Eyal Sivan montre notamment comment le poncif sioniste (que Segré n'hésite pas à reprendre) selon lequel les Arabes auraient voulu et voudraient « jeter les Juifs à la mer » procède d'une inversion accusatoire, comme l'illustre entre autres le cas des expulsions de Jaffa.

12Ibid, p 146.

13Ibid, p 147.

14Ibid, p 154.

15En voici une version en anglais : http://en.jabotinsky.org/media/9747/the-iron-wall.pdf. La traduction que je donne a été faite à partir de ce texte, elle est peut-être améliorable. Il est difficile de trouver des versions françaises complètes et fiables sur internet... Celles que j'ai lues sur des sites pro-israéliens traduisent "colonization" par "immigration", bizarrement... Il faudrait peut-être aller voir la version originale. 

16Ibid, p 145.

17Cette promotion du « développement » joue aujourd'hui un rôle crucial dans l'effort pour pacifier la zone, neutraliser la résistance palestinienne et dépolitiser les revendications. Voir à ce sujet la thèse de Sbeih Sbeih, disponible en ligne : La « professionnalisation » des ONG en Palestine, entre pression des bailleurs de fonds et logique d'engagement.

18Refusant d'assumer franchement ce mensonge qui a joué et joue toujours un rôle crucial dans la négation du peuple palestinien, Segré lui laisse néanmoins une place dans son « enquête », notamment aux pages 138 et 139, où il cite longuement ce qu'il qualifie lui-même d' « opuscule de propagande sioniste ». Il est très instructif de voir comme en feignant de réfuter ces affirmations, de les corriger un peu, en réalité il les tempère et les ajuste. Il s'en sert pour installer une idée, une impression d'ensemble, qui lui permet ensuite de légitimer le sionisme de manière moins brutale et de nier son caractère colonial. Il aurait été à la fois plus clair, plus honnête et plus intéressant historiquement, pour comprendre la situation en Palestine avant l'arrivée des sionistes et enquêter sur le caractère colonial ou pas de leur entreprise, de citer le texte de Jabotinski évoqué plus haut. Segré s'en est bien gardé.

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