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Billet de blog 2 janvier 2026

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Hiver 2025 en Iran : quand le bazar ferme, la rue s’ouvre

L'effondrement du rial, c’est aussi l’acte d’accusation d’un modèle de pouvoir : un modèle qui a dissocié des ressources immenses du bien-être public, brûlé des milliards au dehors, normalisé la rente et l’impunité, et poussé le rial — avec la confiance — au bord du gouffre. « Le marché » contre « le système » : chute de la monnaie, empire des supplétifs, et une génération qui n’a plus rien à perdre. 

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L’hiver 2025 a commencé là où la vérité se dévoile toujours en premier : au bazar. Rideaux baissés, changeurs fébriles, commerçants dont la caisse respire au rythme du dollar. Le rial a touché un nouveau plancher et le pouvoir, selon son réflexe habituel, a répondu par des remaniements au sommet de la Banque centrale et par des promesses de « réformes monétaires ». Mais la rue ne se calme plus en remplaçant un homme. Parce qu’il ne s’agit pas d’une crise de change : il s’agit d’une crise de modèle.

Cette fois encore, le récit officiel a voulu tout réduire aux « sanctions ». Or, même les analyses internationales montrent que l’inflation élevée et l’effondrement de la monnaie en Iran tiennent à une combinaison : pression extérieure, canaux de devises verrouillés, et surtout, gestion structurellement défaillante et économie de rente. Quand le taux du marché libre s’approche d’environ 1 390 000 rials pour un dollar, cela signifie que le pays bascule dans une phase de défiance généralisée et la défiance se propage plus vite que n’importe quelle arme.

Dans ce texte, j’écris les chiffres clairement, parce qu’ils sont plus honnêtes que les slogans : si l’on retient le repère fréquemment cité du début de la Révolution — 1 dollar = 7 tomans — et la situation d’aujourd’hui, près de 150 000 tomans (autour de 140 000 à 150 000) — on obtient ceci :

du dollar à 7 tomans au dollar à 150 000 tomans : une chute multipliée par 21 429.

Cette chute n’a pas seulement écrasé le rial : elle a fracturé la colonne vertébrale sociale. Elle a dissous la classe moyenne, expulsé l’avenir du calendrier, et poussé le pays vers un point où la « peur » n’est plus un instrument suffisant.

1) Pays riche, peuple pauvre : quand les ressources ne produisent plus de bien-être

L’Iran ne manque pas de ressources. Il manque d’un lien entre ressources et bien commun. Un pays assis sur l’un des plus grands réservoirs mondiaux de pétrole et de gaz pouvait construire stabilité et croissance ; mais la richesse, lorsqu’elle n’est pas adossée à la transparence et à la reddition des comptes, devient un carburant de pouvoir pas une fabrique de prospérité.

Dans ce modèle, l’argent des ressources, au lieu d’aller vers l’investissement productif (infrastructures, santé, éducation, production), alimente des réseaux d’avantages, des projets sans contrôle public, et plus encore : une politique extérieure coûteuse dont la facture n’a jamais été présentée à la société.

2) « Des milliards » pour les supplétifs : Syrie, Liban… et une table qui se vide

Depuis des décennies, le pouvoir iranien justifie, au nom de la « profondeur stratégique » et de « l’axe de la résistance », des dépenses colossales, autrement dit, des milliards partis en fumée dans des dossiers hors des frontières : Syrie, Liban, Palestine, et autres théâtres.

Même des estimations et travaux publiés en Occident ont chiffré, sur certaines années de guerre, le coût du soutien iranien à la Syrie à des dizaines de milliards de dollars. Concernant le Liban, des évaluations officielles américaines ont, à certaines périodes, évoqué des centaines de millions de dollars par an versés au Hezbollah.

Agrandir l’image : Illustration 1

Et pour quel résultat ? Aujourd’hui, cet « axe » qui devait être la preuve de la puissance est décrit, dans les récits internationaux comme dans des aveux implicites, comme fragilisé et usé. La société iranienne pose alors la question la plus simple : qu’avons-nous reçu de cet « axe », sinon l’inflation, les sanctions, l’isolement et la répression ?

Ce n’est pas qu’une question économique. C’est une question morale. Les gens disent : vous avez retiré le pain de la table pour maintenir des drapeaux au loin et désormais, il ne reste ni pain, ni drapeaux aussi lourds qu’avant.

3) Corruption au sommet : privilèges, immunité, et une caste au-dessus de la loi

Quand un pays cumule inflation, chute de la monnaie et absence de perspective, la société finit par trancher : ce n’est pas seulement une mauvaise politique, c’est une corruption systémique. Les classements internationaux corroborent ce sentiment : l’État n’est plus perçu comme « propre ».

Dans ce climat, chaque rumeur sur des « visas diplomatiques », des « voies spéciales », une « seconde nationalité », des « enfants de responsables installés en Occident » ou une « vie de shah » sous d’autres identités trouve un terrain fertile. Non parce que la rumeur vaut preuve, mais parce que l’expérience collective a vu naître deux Iran parallèles : celui de la majorité, coincée entre pharmacie, loyer et file d’attente ; et celui d’une minorité, qui passe par des couloirs sans file.

J’écris ici en journaliste : chaque cas précis exige des preuves précises. Mais sur le schéma, le doute s’effondre : austérité pour la population, immunité pour les proches du pouvoir.

4) Le Shah, la stabilité, et « Hoveïda » : un passé convoqué comme mètre étalon

Quand le présent s’écroule, la société convoque le passé — non pour écrire l’histoire, mais pour juger l’aujourd’hui. Pour une partie des Iraniens, l’époque du Shah évoque, au moins dans la mémoire économique, une idée de stabilité : prix plus lisibles, capacité de planification, rythme de vie moins étouffé par une inflation instantanée.

Au centre de cette mémoire revient le nom d’Amir Abbas Hoveïda, Premier ministre pendant plus d’une décennie, exécuté en 1979 après son procès. Puis surgit la scène devenue proverbiale : au tribunal révolutionnaire — selon un récit viral — Hoveïda aurait levé un stylo et déclaré que son « talent » avait été de maintenir son prix inchangé pendant toutes ces années.

Dans un texte responsable, il faut être précis : cette histoire est devenue une métaphore populaire, mais son exactitude factuelle est contestée dans des vérifications publiées en Iran. Qu’importe, au fond, la véracité littérale du stylo : ce que la société raconte, c’est son obsession de la stabilité perdue. Dans un pays où le prix du lendemain est imprévisible, un simple stylo devient un instrument de jugement.

Agrandir l’image : Illustration 2

Et Hoveïda, condamné hier comme symbole d’un ordre à abattre devient, pour une partie de la jeunesse d’aujourd’hui, l’icône d’un État perçu comme « plus prévisible ». Pas nécessairement un héros politique : le héros d’un besoin élémentaire, celui de pouvoir planifier sa vie.

5) Séquence centrale : une immobilité qui fait hésiter la machine répressive

Dans ces manifestations de l’hiver 2025, au milieu des motos, des uniformes, des armes brandies comme dernier langage d’un pouvoir, une image reste plus précise que mille analyses : un homme s’assoit, seul. Il ne charge pas. Il ne fuit pas. Il s’assoit.

Et cette immobilité impose, quelques secondes, un arrêt à la machine de la répression. Un arrêt bref, mais ravageur pour un système construit sur la peur. Parce que le message est limpide : quand les gens n’ont plus rien à perdre, quand « demain » est déjà brûlé, la menace cesse d’être une monnaie d’échange. Il ne reste qu’une phrase, coincée dans la gorge d’une génération : j’en ai assez des mollahs. Je ne veux plus d’eux.

J’écris depuis l’exil, cette distance qui aiguise la douleur et clarifie l’image. L’exil, c’est lire chaque dépêche du bazar de Téhéran, chaque rideau baissé, chaque slogan, comme un plan manquant d’un film dont le héros n’est pas un homme, mais un peuple.

6) Aux médias occidentaux : ne racontez pas l’Iran en « produit »

Dans un tel moment, la responsabilité des médias occidentaux est plus lourde que jamais. L’Iran n’est pas un terrain de titres prémâchés. Couvrir l’Iran exige une discipline : recoupements, prudence, contexte social et économique, refus de réduire les manifestations à un simple jeu de puissances. Un récit incomplet n’est pas seulement une erreur : il devient parfois une pièce de la même falsification systémique contre laquelle les gens se lèvent.

Conclusion : une phrase, un verdict

Ce n’est pas un débat sur le taux de change. C’est l’acte d’accusation d’un modèle de pouvoir : un modèle qui a dissocié des ressources immenses du bien-être public, brûlé des milliards au dehors, normalisé la rente et l’impunité, et poussé le rial — avec la confiance — au bord du gouffre.

Et le sceau final reste ce chiffre :

du dollar à 7 tomans au dollar à 150 000 tomans : une chute multipliée par 21 429.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.