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Billet de blog 5 décembre 2025

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Iran : pourquoi nos médias restent prisonniers de 1979

Depuis près d’un demi-siècle, une grande partie des médias occidentaux regarde l’Iran à travers un moment unique : la révolution islamique de 1979. Ce réflexe narratif, hérité d’orientalismes persistants et d’une dramaturgie politique séduisante, empêche de voir une société majoritairement jeune, urbaine, éduquée et largement désenchantée religieusement. L’Iran d’aujourd’hui n’est plus celui de Khomeiny, mais celui de « Femme, Vie, Liberté ».

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Une scène figée qui fait écran

 Depuis mon arrivée en France, j’ai compris qu’en Occident, l’Iran n’est pas d’abord un pays, mais une image.
Toujours la même.

Un avion, une passerelle métallique, une foule compacte, un homme en turban noir qui descend lentement : Khomeiny. Ce plan de 1979, archi-diffusé dans les journaux télévisés, les documentaires et les rétrospectives, est devenu une sorte de générique obligatoire chaque fois qu’on “explique” l’Iran.

Près de cinquante ans plus tard, chaque crise iranienne est encore lue comme un “retour” ou un “écho”de ce moment. Comme si l’histoire d’un pays de plus de 85 millions d’habitants était figée sur une seule scène. Comme si la séquence de 1979 devait éternellement servir à calibrer toutes les analyses.

Ce cadrage a un coût : il invisibilise le présent.

Illustration 1

Plus de la moitié des Iraniens sont nés après la mort de Khomeiny. L’âge médian tourne autour de la trentaine. La grande majorité des habitants n’a pas choisi la République islamique, n’a pas participé à sa mise en place, et vit avec un régime imposé davantage comme héritage que comme choix politique.

Pourtant, dans beaucoup de rédactions européennes, l’entrée en matière reste la même : on commence par les mollahs, jamais par l’inflation, les licenciements, l’exode massif des jeunes diplômés, la sécheresse ou l’effondrement de la confiance dans les institutions. L’Iran reste présenté comme un “laboratoire islamique”, plutôt que comme une société traversée par des contradictions sociales tout à fait contemporaines.

 1979 : un scénario trop parfait

 Si ce récit tient si bien, ce n’est pas seulement par ignorance, mais aussi parce qu’il est narrativement confortable.

Pour les correspondants étrangers de la fin des années 1970, la révolution islamique avait tout d’un scénario idéal : un peuple en colère, un monarque autoritaire soutenu par Washington, un clergé présenté comme la voix des opprimés, un leader charismatique qui incarne la rupture. La géopolitique, la dramaturgie et le symbolique se superposaient parfaitement.

Dans ce cadre, le Shah a été réduit au cliché du « dictateur pro-américain », ce qui permettait d’effacer un contexte beaucoup plus complexe : urbanisation rapide, mutations culturelles, tensions sociales réelles.

À l’inverse, Khomeiny a souvent été traité comme une figure spirituelle presque ascétique, parfois comparée à une sorte de « Gandhi chiite », alors même que ses écrits théorisent un État théocratique fondé sur la tutelle d’un clerc sur la société.

Ce malentendu initial continue de produire des effets politiques. Il alimente l’idée qu’il existerait un large espace de “réforme interne” au sein de la République islamique, alors que la logique même du système repose sur la prééminence d’un pouvoir religieux non élu sur la souveraineté populaire.

Trois écosystèmes d’information qui ne se parlent pas

 Aujourd’hui, le monde produit souvent, du récit sur l’Iran, trois visions en parallèles :

• Les médias généralistes occidentaux
Ils restent largement structurés par l’imaginaire de 1979. Le vocabulaire religieux s’impose : on parle de “réveil spirituel”, de “tensions au sein du clergé”, de “crise du chiisme politique”. La formule « les plus grandes contestations depuis la révolution islamique » est devenue un réflexe, comme si la seule échelle de mesure disponible était ce point zéro.

• Le champ académique
Sociologues, démographes, économistes, urbanistes et politistes documentent un tout autre paysage : urbanisation massive, montée du niveau d’éducation, recul de la pratique religieuse, individualisation des parcours, pluralité ethnique et confessionnelle. L’Iran qui apparaît dans ces travaux ressemble davantage à une métropole du Sud global qu’à un “sanctuaire chiite”. Mais ces analyses restent cantonnées aux revues spécialisées et aux ouvrages, rarement mobilisées par les rédactions.

• Les médias clandestins et diasporiques
Enfin, il y a les vidéos de téléphone, les journaux intimes sur Instagram, les enquêtes militantes, le rap persan, les blogs et les espaces d’exil. C’est là que se disent les micro-révoltes quotidiennes : lycéennes qui arrachent leur voile dans la cour, ouvriers qui filment des grèves, mères qui racontent la disparition de leurs enfants. Ces matériaux sont souvent jugés “émotionnels”, et donc relégués hors du champ de l’information “sérieuse”, alors qu’ils constituent une archive politique majeure.

Entre ces trois écosystèmes, la circulation est quasi inexistante.
La télévision recycle 1979.
Les chercheurs échangent entre eux.
La jeunesse iranienne parle à un monde qui ne prend pas encore ses images au sérieux.

« Femme, Vie, Liberté » : une rupture que le langage ne sait pas nommer

Le soulèvement déclenché à l’automne 2022, après l’arrestation et la mort de Mahsa (Jina) Amini, aurait pu, aurait dû, faire exploser la prison narrative de 1979.

Illustration 2

Le slogan « Femme, Vie, Liberté » ne parle ni de religion ni d’authenticité culturelle. Il assemble trois mots qui désignent des réalités très concrètes : les corps, l’existence, l’émancipation.

Le mouvement est porté par une génération née avec Internet, les séries, les tutos YouTube, TikTok, pas avec les cassettes de Khomeiny. Ses héroïnes sont des adolescentes qui filment leurs gestes de désobéissance, ses emblèmes des rappeurs persans qui attaquent frontalement la corruption, les inégalités, la police des mœurs, la peine de mort.

Mais une partie de la presse occidentale a continué à décrire ces scènes avec le vieux lexique : « réveil moral », « quête de dignité », « retour à l’idéal trahi de la révolution islamique ». Comme si tout devait encore se rejouer à l’intérieur d’un horizon religieux, comme si les Iraniennes n’avaient pas le droit, simplement, de vouloir une vie normale, sans clergé au pouvoir.

Les jeunes femmes tuées dans les rues d’Iran n’étaient pas des mystiques.
Elles voulaient étudier, aimer, danser, voyager, divorcer si nécessaire.
Elles ne réclamaient pas un islam réformé, mais la fin de l’autorité religieuse sur leurs corps et leurs avenirs.

Les modernités effacées de l’ère Pahlavi

L’obsession de 1979 a une autre conséquence : elle efface progressivement ce qui précède.

L’ère Pahlavi portait un projet de modernisation rapide : expansion des universités, présence croissante des femmes dans l’éducation et certaines professions, politiques de santé publique, développement des infrastructures, réforme agraire, émergence d’une classe moyenne urbaine, scènes artistiques et intellectuelles progressistes.

Dire cela ne revient ni à transformer cette période en âge d’or ni à oublier son caractère autoritaire, mais cette perspective permet de comprendre ce que la révolution islamique a aussi démantelé : des espaces de modernité sociale, des marges de libération, des trajectoires possibles qui n’étaient ni monarchiques ni théocratiques.

Elle explique aussi pourquoi, aujourd’hui, une partie de la société iranienne projette sur l’ère Pahlavi une forme de nostalgie, parfois très idéalisée, malgré les injustices qu’elle a produites. Cette nostalgie n’est pas seulement réactionnaire ; elle est aussi le symptôme d’un présent verrouillé, d’un futur confisqué.

Pour comprendre l’Iran contemporain, il faut accepter un constat dérangeant : on peut critiquer radicalement l’autoritarisme du Shah tout en reconnaissant que, dans de nombreux domaines, la République islamique a fait reculer la société.

Pour une autre méthode journalistique

Changer de regard sur l’Iran ne demande pas d’adhérer à un camp, mais de changer de méthode.

Quelques déplacements simples pourraient déjà transformer la couverture médiatique :

  • Partir de la société, pas du clergé : regarder d’abord l’économie, la jeunesse, l’écologie, le travail, l’exil, avant les sermons et les luttes de factions à l’intérieur du régime.
  • Traiter la culture comme un matériau politique : considérer le rap, les graffitis, le cinéma,Les blogs et les réseaux sociaux comme des sources centrales de compréhension, pas comme des anecdotes “culturelles”.
  • Inclure la diaspora comme expertise : artistes, chercheurs, journalistes et militants exilés disposent d’une connaissance fine et actualisée du pays ; ils devraient être sollicités autrement que comme simples témoins “émotionnels”.
  • Revisiter sans caricature les années 1960–1979, pour comprendre ce qui a été brisé et ce qui tente aujourd’hui de renaître sous d’autres formes.

Sortir enfin du charme de 1979

Le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » ne demande pas seulement la chute d’un régime.

Il exige aussi la chute d’un récit.

Tant que les médias occidentaux resteront fascinés par la silhouette d’un vieillard descendant d’un avion en 1979, ils continueront à raconter un pays qui n’existe plus : ils verront des “réformistes” là où il n’y a que des tactiques de survie, des “retours du religieux” là où il y a des tentatives de s’en libérer.

La génération iranienne qui crie « Femme, Vie, Liberté » ne demande pas qu’on la romantise. Elle demande qu’on l’écoute pour ce qu’elle est : un peuple vivant qui réclame la vie, pas le mythe.

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